NAPOLEON AU PARADIS
Le n novembre 1830, sur le théâtre de la Gaîté, on représenta Napoléon en Paradis, vaudeville en 1 acte, de MM. Simonin, Benjamin (Antier) et Théodore (Nezel).
Les personnages étaient : saint Pierre, joué par Leménil ; l'ange Gabriel (M""® Le-
ménil); Marengo, vieux soldat; Zéphirine, danseuse de l'Opéra ; sainte Camille, sœur de Charité ; Aréole, héros de Juillet ; Ernest, élève de l'Ecole Polytechnique ; des anges, des chérubins, des victimes des journées de Juillet, etc. Le décor est ainsi décrit : Le théâtre représente des nuages; à droite de l'acteur, l'entrée du Paradis, fermée par une porte cochère à côté de laquelle est pratiqué un guichet ; tout près, en face du public, est la loge de saint Pierre, au-dessus de laquelle est écrit : Parlez au suisse. Toujours à droite, il y a un espace qui représente le dehors, toujours près de la coulisse ; c'est de là que l'on vient frapper à l'extérieur, à la porte cochère. Cet espace est à l'entrée de la coulisse, de sorte que les personnages qui viennent frapper sont vus du public. Le fond est tout en nuages groupés d'une manière pittoresque. Au lever du rideau, Saint Pierre est dans sa loge, occupé à faire des filets. I^es anges regardent le ciel ; ils sont en extase.
Chœur des Anges, sur l'air : 0 Filii :
Nous adorons l'auteur divin Qui créa tout le genre humain, Les animaux, et ccetera.
Alléluia !
Après le chœur, vient un couplet de l'ange Gabriel, sur la création :
Le Dieu qu'ici l'on révère,
En six jours, sans trop chercher,
A fait le ciel et la terre ;
Certes, c'est se dépêcher.
En six jours, la machine ronde!
Ah ! vraiment, si le Créateur Avait mis, se piquant d'honneur, Plus longtemps à faire le monde, Sans doute il l'eût fait meilleur.
Les anges baillent , ils s'ennuient à chanter toujours les louanges de Dieu. Ils se moquent de saint Pierre et de ce qu'il leur dit sur les châtiments qui attendent les dérèglements et les vices terrestres. Puis vient dans la bouche de saint Pierre un couplet de facture, qui est un tableau dérisoire et grotesque de la résurrection des morts, comme on n'en trouverait dans aucun vaudeville de 1793 :
Quand sonnera la trompette Pour le jugement dernier, Chacun doit à celte fête Ressusciter tout entier.
Ceux qui par maints accidents Furent mutilés vivants, Pour le jour du grand arrêt Seront tous au grand complet.
On verra pour leur remonte Des membres en tas, si bien Que chacun aura son compte Et retrouvera son bien.
D'ici, voyez-vous là-ljas Le manchot chercher son bras.
Et, sortant de son cercueil.
Le borgne chercher son œil ; Et cette vieille édentée, Pour plaire à ses prétendants, A peine ressuscitée, Aller ramasser ses dents.
Voyez, avec leurs bâtons, Ces aveugles, à tâtons, Cherchant bien, et tout joyeux De retrouver leurs deux yeux.
Et ce boiteux dans la lice Courant sur tous les chemins Après sa jambe ou sa cuisse, Qu'il ramasse avec ses mains.
Bref, ceux qui voudront alors Mettre de leur pauvre corps Quelques fragments à Técart, Seraient toujours repris, car Quand sonnera la trompette Pour le jugement dernier, Chacun doit à cette fête Ressusciter tout entier.
Plusieurs âmes venues de la terre frappent successivement à la porte du Paradis, et y réclament leur admission. La danseuse Zéphirine entre en dansant le pas du shall, de compagnie avec la sœur de Charité sainte Camille. La danseuse fut exposée à bien des tentations ; mais c'est à tort que saint Pierre félicite la sœur de Charité d'avoir échappé à ces dangers-là dans les hôpitaux où elle a exercé son ministère. « Et les carabins... pour qui les comptezvous ? » lui dit la nymphe de l'Opéra. En-
suite viennent l'ouvrier et l'élève de l'Ecole Polytechnique, avec d'autres combattants morts comme eux en juillet, et qui font leur entrée sur l'air de la Parisienne ; puis le vieux soldat Marengo , qui veut absolument retrouver là-haut son empereur, le grand Napoléon. Les combattants de Juillet distribuent des cocardes tricolores aux anges, qui s'en décorent, malgré l'apparition de saint Pierre. Bien plus, ils se mettent en révolte ouverte contre lui et le garrottent dans sa loge. Saint Pierre est forcé d'arborer à son tour les trois couleurs, en même temps qu'il doit renoncer à son titre de suisse, ce nom-là étant désormais proscrit. Enfin, Napoléon paraît porté dans une gloire.
Comme à sa gloir' personne ne peut atteindre, Faut qu'il soit seul, seul au-dessus de tous.
Le vieux soldat prétend savoir pourquoi on faisait difficulté d'admettre le grand homme dans le ciel :
Vous 1' craignez encore aujourd'liui.
Vous vous rappelez, mes bons apùtres, Qu' jadis il était maître chez lui,
El souvent chez les autres.
En le laissant libre en ce lieu.
On craindrait qu'un jour de goguette Le caporal dise au bon Dieu :
Ote-te toi d'ià que j' m'y mette.
Certes, on ne saurait pousser plus loin la dérision pour ce qui est divin et adorable, et d'une autre part l'adoration pour une créature humaine. D'un côté, la divinité bafouée, et de l'autre Napoléon divinisé, voilà qui résume non-seulement ce vaudeville, mais encore tout l'ordre d'idées d'où il procède, c'est-à-dire Déranger, qui lui-même eut aussi son apothéose quelques mois après (août 1831), au théâtre du Palais-Royal, sous le titre de :