L'ENVERS DES COULISSES
Quand le rideau se lève vous apercevez sur ravant-sccne un petit rideau, une draperie d'ornement; ce petit rideau, qui ne se lève et ne se baisse jamais, c'est le manteau d'arlequin. Toute scène se divise en deux côtés désignés : côté cour et côté jardin.
Le côté cour est à la droite de l'acteur; le côté jardin à gauche.
Ces appellations des deux côtés de la scène remontent aux représentations de gala données chez les souverains dans des résidences royales où le théâtre se trouvait inévitablement placé entre une cour et un jardin.
Derrière tous les décors, on lit, écrit en gros caractères, le côté auquel ils appartiennent.
La décoration se compose :
Ue rideaux simples et de rideaux a bâtis, de châssis ou coulisses, de fermes.
Les rideaux simples s'expliquent d'euxmêmes : ils descendent du haut du théâtre, c'est-à-dire du cintre, en se déroulant par le milieu.
Sur les rideaux à bâtis certaines parties
en bois permettent de pratiquer des ouvertures, des portes, des fenêtres.
Les châssis sont moitié bois, moitié toile.
On appelle ferjiîe toute décoration, montagne, maison, etc., qui est ferme, c'est-àdire en bois. La ferme est attachée sur des âmes qui montent des dessous au moyen de contre-poids.
Les âmes sont des morceaux de bois avec lesquels on fixe les fermes quand elles n'ont pas besoin de praticables.
Les praticables se placent derrière les fermes et servent à monter sur celles-ci.
Les chariots sont des espèces d'échelles massives sur lesquelles s'appuient les fermes et qui roulent, comme l'indique leur nom , dans des rainures dites costières.
Les fermes avancent ou reculent, roulées par des chariots.
Les portants se placent derrière les fermes pour les soutenir et les éclairer. Je ne peux mieux comparer un portant qu'à un bâton de perroquet dont les échelons sont en fer.
Les chariots roulent, les portants se plantent.
La première trappe anglaise introduite à l'Opéra remonte à Robert le Diable, à l'acte des nonnes. Quand on fit l'expérience des nouvelles trappes, aucune nonne n'osa
se risquer, toutes reculèrent devant cette descente périlleuse ; et cependant la figurante est d'une intrépidité à toute épreuve : elle brave en riant mille dangers , elle s'encaisse dans des gloires do théâtre, vole suspendue à des fils de fer, traverse des ponts en carton et marche sur des toits de maison en toile.
La trappe anglaise avait paralysé le courage de ces femmes ordinairement si héroïques. Il fallut que M. Duponchel donnât l'exemple et se risquât le premier. Le rôle de Décius faillit lui coûter cher : il n'était pas encore bien solidement posé sur la trappe, elle s'effondra tout à coup sans le prévenir, et il descendit plus vite qu'il ne remonta. Les nonnes se mirent à rire, et ce fut alors à qui tenterait la descente aux enfers.
On a poussé jusqu'à la perfection l'art de l'éclairage pour la décoration. On a introduit le gaz partout; on éclaire d'en haut, d'en bas, à droite, à gauche. Autrefois les ignobles quinquets sales et puants ne jetaient sur la scène que des demi-jours incertains et blafards. Pourallumer, placer, accrocher ces obscurs lumignons, on perdait des heures entières et on ne réussissait presque jamais. Mais le gaz est inventé et la lumière se fait partout avec la rapidité de la pensée. Le gaz s'allume et s'éteint d'un mot, d'un geste, d'un signe.
Da cintre où l'on rencontrait tant de difficultés insurmontables, du cintre s'échappent à volonté des flots de lumière improvisée. Une foule de Jierses à gaz^ enveloppées de toiles métalliques , sont aux ordres des décorateurs et des peintres; on varie, on modifie, on augmente, on diminue les loecs selon les nécessités de l'ouvrage et les règles de l'art. Il est assez curieux de voir comment s'exécute matériellement l'éclairage qui part du cintre d'un théâtre comme la Gaîté. Un machiniste crie sur le théâtre : Lâchez la commande (traduisez : le fil commandé). A cet ordre : lâchez la commande ! un iîl descend du cintre; on y attache une herse h gaz, et à un nouvel ordre la herse remonte.
La mer de feu n'existe qu'au théâtre : à l'Opéra et à la Gaîté ; mais dans ces deux théâtres elle existe réellement.
On accroche aux portants les rampes à gaz ou les quinquets et on fixe les fermes aux échelons de fer avec des cordes.
Que dis-je, des cordes? Il n'y a pas de cordes, il n'y a que des fils; tout est fil, sauf le fil lui-même qui change de nom aussitôt qu'il sert à attacher. Il prend alors le nom de guindé.
Rideaux h bâtir, fermes, praticables, chariots, portants. Gomme ces noms sont intelligemment choisis ! Ils ont tous leur
signification , leur origine raisonnable. L'argot du machiniste a sa raison d'être. Quand elles doivent disparaître , les fermes fondent dans le premier dessous, et, si leur taille l'exige, dans le deuxième ou troisième dessous.
Dessous veut dire étage.
Les théâtres de l'Opéra, de la Gaîté, du Châtelet, de la Porte-St-Martin et de l'Ambigu ont trois étages sous-sol d'une élévation ou profondeur suffisante pour recevoir les fermes de la plus haute dimension.
Les ouvertures qui sont dans le plancher et par lesquelles montent les fermes sont des trappillons. A l'Opéra, au premier acte de la Jolie fille de Gand, le changement de décoration du second tableau se fait à vue. — Un coup de sifflet trop tôt donné par le chef machiniste faillit causer un grave accident qui se changea heureusement en un épisode risible. — Vestris, qui dansait avec M'^*^ Maria, se sentit tout à coup emporté à califourchon par une ferme qui arrivait trop tôt.
Avertie par les cris de toute la salle, la ferme rebroussa chemin et déposa à terre son cavalier sain et sauf. j\F^ Maria fut encore plus heureuse à une représentation de la Jérusalem ; emportée par un élan trop rapide, elle fut précipitée dans l'orchestre des musiciens et disparut dans
une contrebasse. Il n'y eut de blessée que la contrebasse.
Le théâtre, qui a trois étages inférieurs, n'en a que deux supérieurs : le cintre et le gril.
Dans le cintre il y a un pont de service à droite et à gauche, et un troisième qui traverse tout le théâtre.
Les trappes se divisent en trappes ordinaires et en trappes anglaises.
Trappes ordinaires : leur nom en dit assez.
Les trappes anglaises ne se voient pas et se referment d'elles-mêmes avec une rapidité qui exige une certaine habileté et un certain courage de la part de celui ou de celle qui se laisse engloutir dans le premier dessous.