ANCIENS ET MODERNES
Rien n'est plus curieux que de constater la progression toujours croissante des droits d'auteurs.
Il y a des anecdotes curieuses sur certains pris payés pour certaines pièces (l).
On sait avec quelle vigueur Beaumarchais s'insurgea contre cet abus qui ne fut définitivement déraciné que sous la Révolution,
Il était toujours possible, à l'aide de certaines manœuvres, de faire tomber une pièce dans les règles. Une pièce tombée dans les règles ne rapportait plus de droits à son auteur.
Voici, à ce sujet, les règlements de la Comédie-Française avant la Révolution.
Les comédiens avaient intérêt aie faire, puisque, après cela, la pièce leur appartenait à jamais, quelle que fût l'abondance des recettes qu'elle produisît à la reprise.
(1) Beaumarchais. Compte-rendu aux auteurs dramatiques.
Aujourd'hui, ce privilège des comédiens a complètement disparu, et l'auteur a droit, tant qu'on joue son œuvre, au Théâtre-Français par exemple, au quinzième de la recette, si sa pièce occupe toute la durée du spectacle. Dans le cas où il y a plusieurs pièces, les droits sont répartis en proportion du nombre d'actes joués.
De plus, un droit en billets représentant la somme de 20, 30 ou même 40 francs, est ajouté aux droits de l'auteur ou des auteurs représentés. Ceux-ci ont le droit de revendre ces billets que des agences spéciales leur rachètent moitié prix.
Les droits sont répartis et payés de la même façon aux auteurs dans les autres théâtres de premier ordre et de second ordre. — Le taux seul varie de 12 à 10 0/0, suivant les traités passés avec ces théâtres. — Les billets d'auteurs suivent le même cours. Quant aux petits théâtres, non classés et à quelques cafés-concertsspectacles, ils payent les droits d'auteur tous les mois, par abonnement, Le chiffre de cet abonnement est fixé par la Commission, et il est plus ou moins élevé, suivant que ces théâtres ou ces concerts jouent plus ou moins d'actes dans leurs spectacles.
Ces entreprises éphémères sont généralement affranchies des billets d'auteurs.
su FOYERS ET COULISSES
Avant la création do la Société dos Autours dramatiques, Saint-Romain, le directeur de la Porte Saint-Martin, achetait un vaudeville "200 francs ; on donnait neuf francs par représentation pour une pièce de trois à cinq actes. Son successeur, Lefeuve, se montra plus généreux : il payait un vaudeville 8 francs chaque fois qu'on le jouait et un mélodrame 48 francs. En 1835, les droits d'auteur, à l'Ambigu, étaient réglés à 36 francs pour un drame en trois actes, pendant les vingt-cinq premières représentations, et à 24 francs pendant les autres; à 36 et à 48 francs pour les drames en quatre et cinq actes.
(Patrie, joué à cette époque-là, n'eût pas rapporté 6 et 700 francs par jour à M. Sardou, pendant cent représentations consécutives.)
Les droits d'auteurs furent déclarés insaisissables en 1749, à propos de Crébillon, qui ne pouvait toucher ce qui lui revenait des représentations de son Catilina, parce que ses créanciers avaient assigné les comédiens pour en être mis en possession. — Aujourd'hui, par suite de nombreux procès, 4es droits d'auteurs ont été déclarés saisissables, mais dans la proportion de 1/5 seulement.
Le Sourd ou F Auberge pleine, de Desforges, qui fit la fortune du Palais-Royal, et qu'on reprendra éternellement, fut
payée 600 francs à l'auteur , comme il semble résulter d'une lettre signée de Desforges lui-même.
Monsieur Cantin, écoutez cela :
Madame Anc/ot, qui rapporta 500.000 fr.
à la Gaîté, avait été également vendue 600 francs par l'auteur. On achetait alors, (dans les premières années de ce siècle), dit Brazier, en parlant des théâtres des boulevards, une comédie en un acte, 200 francs une fois payés: on donnait 900 francs pour une pièce en trois actes.
Rotrou venait de terminer Venceslas, lorsqu'il fut arrêté et conduit en prison pour dettes.
Voulant se tirer d'affaire, il envoya offrir sa tragédie aux comédiens pour vingt pistoles.
Le marché fut conclu ; mais on ajoute qu'après le grand succès de la pièce, ceux-ci crurent devoir joindre un présent convenable au prix convenu. (1)
Beaumarchais n'avait rien touché pour ses Deux Amis, ni pour Eugénie, et c'est pour cela que les comédiens furent si consternés de lui voir réclamer avec in sistance le compte des représentations du Barbier de Séville.
— L'un d'eux me demanda, dit Beau marchais, si mon intention était de don-
(1) Anecdotes dramatiques.
ner ma pièce à la Comédie, ou d'en exiger les droits d'auteur.. Je répondis en riant, comme Sgnarelle : — Je la donnerai si je veux la donner, et je ne la donnerai pas si je ne veux pas la donner. — Un des premiers acteurs insiste et me dit: — Si vous ne la donnez pas, Monsieur, au moins dites -nous combien de fois vous désirez qu'on la joue à votre profit, après quoi elle nous appartiendra? — Quelle néces > site, messieurs, qu'elle vous appartienne? — Beaucoup de messieurs les auteurs font cet arrangement avec nous. Ils s'en trouvent très bien ; car, s'ils ne partagent plus dans le produit de leur ouvrage, au moins ont-ils le plaisir de le voir représenter plus souvent : la Comédie répond toujours aux procédés qu'on a pour elle.
Voilà les habitudes d'alors. — Il faut avouer que, si elles ont beaucoup changé par la forme, elles sont restées les mêmes parle fond. — Demandez plutôt à plusieurs directeurs qui, maintenant encore, n'agissent pas autrement avec les petits auteurs.
Quant au prestige des noms connus, écoutez et reconnaissez qu'il eût do tout temps une énorme influence sur MM. les Directeurs.
En 1653, Tristan l'Hermite, pour rendre service à son élève Quinault, s'était chargé de lire aux Comédiens ses Rivales. Ceux-
ci, croyant la pièce de Tristan, en offrirent cent écus, mais ils se rétractèrent en apprenant qu'elle était d'un jeune poète inconnu, prétendant qu'ils ne pouvaient plus dès lors hasarder que cinquante écus sur sa réussite. Tristan insista, leur proposant d'accorder à l'auteur le neuvième de la recette de chaque représentation, tous frais déduits, tant qu'on jouerait la pièce dans sa nouveauté; après quoi, elle appartiendrait aux comédiens. Cet arrangement fut accepté et donna naissance à la part du droit d'auteur.
On voit dans le registre de la troupe de Molière, tenu par la Grange, que Racine céda le manuscrit (TAndroniaque, pour deux cents livres (1), et que plusieurs pièces de Molière et des deux Corneille furent achetées à un prix fait d'avance, après la date de 1653. Mais la convention acceptée par Quinault et la plupart des autres auteurs fut sanctionnée, en 1697, par un arrêté royal qui donnait aux auteurs le neuvième de la recette pour les pièces en cinq actes, le douzième pour les pièces en trois actes, déduction faite des frais journaliers du théâtre, comptés à 500 livres l'hiver et à 300 l'été.
Rien de si connu et de plus souvent cité que le mot de M^^^ Beaupré, rapporté pour
(1) Curiosités théâtrales. Ed. Fournier.
la première fois par le Segraisiana :
« M. Corneille nous a fait un grand tort; nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus, que l'on nous faisait en une nuit ; on y était accoutumé, et nous gagnions beaucoup. Présentement, les pièces de M. Corneille nous coûtent bien de l'argent, et nous gagnons peu de chose. »
Corneille est excellent, mais il vend ses ouvrages.