‹ Foyers et coulisses (volume 3)Chapitre 6 sur 15 · LES DIX NOUVEAUX TABLEAUX D'ORPHÉE · texte numérisé non relu

LES DIX NOUVEAUX TABLEAUX D'ORPHÉE

OU LES huit mille a perpétuité

Ceci est de Lafargue, du Figaro :

« Offonbach était àtablo en famille, l'air triste, je mangeant pas et en proie à une grande préoccupation.

— Tu souffres, papa? lui demanda une de ses charmantes filles.

— Non, répondit-il un peu sèchement.

La vérité, c'est que, la veille, Orphée n'avait fait que 5,200 francs, et Jacques n'admet qu'un chiffre : 8,000 francs.

Le dîner touchait à sa fin — et il n'avait pas été gai, lorsque la physionomie du maestro devint souriante; qu'on apporte le potage, dit-il, j'ai faim, je veux manger... et tout bas : j'aurai mes huit mille.

En moins d'une heure, Offenbach avait combiné le troisième acte d'Orphée.

— Quant à la musique, c'était la moindre des choses, il l'écrivit en trois jours

après avoir vu les décors sortis de son imagination et admirablement brossés par M. Fromont.

Il convoqua dessinateurs, peintres, machinistes, costumiers, maître de ballet, et après avoir donné à chacun ses instructions, il partit mystérieusement pour l'Italie choisir des danseuses et une étoile.

Le Royaume de Neptune est un tableau musical en dix transformations avec ballets.

Raconter ce que les yeux voient est impossible ; on serait au-dessous de la vérité : c'est un éblouissement.

Décors et costumes ne sont pas seulement merveilleux, mais aussi artistiques.

Un mot sur la nouvelle petite partition qui est pleine de grâce et de fraîcheur.

L'orage est une vraie symphonie avec tous ses développements ; c'est le morceau qui m'a le plus frappé.

Pendant qu'on est au fond de la mer, j'ai remarqué un motif joué par le cor et repris ensuite par tous les violons, qui est d'un très bel effet.

Les airs de danses sont endiablés et de cette bonne marque J. 0. que tout le monde veut contrefaire sans y réussir.

L'inventeur a pris un brevet pour la France et l'étranger.

Charmantes les danseuses, italiennes ou françaises, ça m'est égal.

Mlle Ghristina Roselli est une jeune enfant de 16 ans, gentille, dansant effarouchée comme une rosière qui se trouverait par surprise sur un théâtre.

Quant à Mlle Fontabello qui a eu le succès d la soirée, quelle fougue, quels yeux ! C'est bien l'italienne avec tous ses emportements et du feu dans les veines.

Jolis ballets réglés par M. Fusch ; orchestre toujours bien discipliné par la main de fer de M. Albert Vizentini, costumes de Grévin, machines de Godin. — Je crois avoir nommé tout le monde.

Es-tu content, mon... maestro? tu les tiens encore, tes uurr mille, et pour longtemps. »

On lisait dans le môme Figaro :

Tandis qu'on croyait Offenbach tran quillement installé à Aix, le maestro était à Milan, assistait aux examens de la classe de danse de la Scala et engageait toute une nuée de jolies ballerines qui connaissent à fond leur art en vraies italiennes qu'elles sont.

Donc, à la date du 12 août prochain, jour fixé pour la première représentation du nouvel acte d'Orphée, Offenbach présentera au public parisien une troupe chorégraphique.

C'est, d'abord, la Christina-Roselli — de Naples — une étoile de dix-sept ans,

qui, dit-on, rappelle la regrettée Bozzacchi. Plus, quatre premières danseuses :

Mlles Yittorina Fontabello ; la Rosina Brambilla, une brune des plus piquantes, Mmes Léontine Vernet et Pelletier, qui doivent soutenir le pavillon français dans cette lutte de sylphides.

Deux secondes premières danseuses :

Mmes Enrichesta Mauri et Marie Gardés ; quatre secondes danseuses : Mmes A.

M. Masconi, Solari, Servadoni et Herbuneau. Enfin, 18 coryphées venant de Naples Milan, Florence, Paris ; vingt-quatre dames du corps de ballet, quatorze enfants et trente-deux marcheuses.

Une classe de danse régulière vient d'être instituée au théâtre de la Gaîté afin d'entretenir journellement la légèreté de ce petit monde-là.

Nous avons dit que la première apparition de toutes ces danseuses aurait lieu dans le nouvel acte d'Orphée.

Cet acte, la huitième merveille du monde si on en croit les indiscrétions, est par lui-même un grand ballet en plusieurs tableaux, prenant la place du ballet des mouches, entre l'Olympe et l'Enfer.

Il a été conçu par le peintre Froment et l'habile machiniste Godin, auxquels on doit déikle pays des oiseaux de la Chatte Blanche. Il se compose de 10 tableaux dont voici le détail :

1" tableau — le Lac.

2" )> — l'Inondation.

3° y — l'Orage.

4« » — la Grotte enchantée.

5* 1/ — le Fond de la Mer.

6* i' — Revue des poissons.

T )' — Réveil d'Aniphitritc.

8* » — l'Atlantide (ville sousmarine), cortège des Atlantes, pieuvres et

tritons.

Grand ballet.

Les Argonautes — ensemble.

Algues et Fleurs — pas de quatre.

Les Chevaux marins — polka d'ensemble.

La Perle — soli.

Les Océanides — Adage, — Final.

9*» » — les Roseaux dia-

mantés.

10*^ » — le Triomphe de Nep-

tune.

Apothéose.

Grévin a dessiné 150 costumes, et Offenbach vient de prendre sa meilleure plume pour écrire de nouveaux airs de iDallet, qui ne seront pas l'un des moindres attraits de cet acte-événement.

Nous voyons toutes les transformations à'Orphée ; Sarcey, dans son feuilleton, nous fait assister à ses commencements :

« Tandis qu'on nous déployait toutes ces magnificences, je songeais à la singulière fortune d'Orphée aux Enfers. Quel prodigieux succès à la nouveauté ! quel succès encore à cette dernière reprise ! et dans l'intervalle combien de représentations, toutes heureuses, tant à Paris qu'en province et à l'étranger ! Le nombre en est incalculable.

Une anecdote, qu'on m'assure être authentique, en donnera une idée. Halévy était en train de travailler à cette pièce avec son ami Hector Crémieux, et ils en avaient bâti le scénario, quand il advint dans les conseils du gouvernement qu'on décida la création du ministère de l'Algérie. Halévy fut nommé secrétaire général; c'était une fort belle place et qu'il accepta volontiers. 11 avertit son collaborateur que les exigences de sa position nouvelle lui interdisaient de se mêler désormais aux choses de théâtre, qu'il se retirait donc de l'opérette commencée et lui abandonnait tous ses droits. Crémieux ne l'entendit point ainsi ; il déclara qu'il finirait seul Orphée et le mettrait en scène, mais qu'il réservait à son ex-collaborateur une part des droits d'auteur :

— Un huitième, si vous voulez, au lieu d'un quart.

— Arrangez la chose comme il vous

plaira, répondit Halévy. Cela n'a aucune importance.

— Cela n'en a aucune, en effet.

Six mois après, le ministère de l'Algérie était supprimé, Halévy reprenait sa plume d'écrivain : ce passage à travers les grandeurs du fonctionnariat, me disait un de ses amis, lui a déjà coûté près de vingtcinq mille francs et finira par lui en coûter quarante mille.

Ni l'un ni l'autre ne s'étaient doutés, en écrivant Orphée, qu'il ferait dans ce genre, encore nouveau en ce temps-là, de l'opérette bouffe, une révolution, et que leur œuvre, après avoir servi de modèle à bien d'autres plus ingénieuses, plus artistement ouvrées, resterait encore la première et la plus aimée du public. Non, ils étaient tout pleins de leurs souvenirs classiques ; ils avaient trouvé dans le bric-à-brac de la mythologie grecque un prétexte à des plaisanteries, déjà bien souvent faites, mais qui par cela même n'avaient que plus do chance de réussir, et ils étaient partis du pied gauche, sans savoir assurément où le hasard les allait conduire. »

Page 1