‹ Foyers et coulisses (volume 4)Chapitre 12 sur 32 · CHRISTIAN · texte numérisé non relu

CHRISTIAN

Christian eut un apprentissage rude et laborieux. Son père, nommé Perrin, était garçon de bureau à la Caisse d'Epargne. Il plaça son fils chez un menuisier, qui

l'initia aux merveilles de la scie et du rabot pendant sept ans. Christian quitta le menuisier pour rentrer garçon de bureau, comme son père, à la Caisse d'Epargne.

Il n'y resta que six mois. Le hasard l'ayant mis en rapport avec des comédiens, il n'eut ni repos ni trêve qu'il n'ait essayé, lui aussi, de désopiler la rate de ses semblables. Il débuta à Argenteuil dans une troupe d'amateurs, composés d'ouvriers fondeurs, dans Cœlina ou l'Enfant du Mystère, Christian trouva moyen de représenter en môme temps le traître Truguelin et le gendarme chargé de l'arrêter. Sous l'habit de Truguelin, il s'écriait : « Ciel! j'aperçois un gendarme, fuyons ! » ce qu'il exécutait, puis il rentrait déguisé en gendarme en disant :

« Grâce à Dieu, j'ai arrêté le scélérat ! » C'est ainsi encore que dans le rôle de Buridan il s'écriait avec indignation, en apercevant un unique manant aux prises avec Philippe d'Aulnay : « Un manant contre un gentilhomme, un ! contre un!

c'est trop ! Puis, aidé de Philippe d'Aulnay, il tombait à bras raccourcis sur le manant qui s'esquivait par la fenêtre.

Quant aux costumes, il n'en faut pas parler.

A Dreux, dans la Gvûco do Dieu, Christian, faute d'un habit de mousquetaire, joua Arthur de Livry en uniforme de

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garde nntioiical ; à ce métier infernal, à défaut de la fortune le talent arrivait, un talent vrai, franc et original qui attira l'attention des directeurs. Christian entra aux Délassements-Comiques en avril 18i7; toutefois, ce ne fut que l'année suivante, après la mort du malheureux et i-egretté Sévin, qu'il prit à ce théâtre la position que son talent lui assignait.

Claude le Iti bot leur, Bamhoche de F'olkettc et Bamboche, Anni])al de Sur la Gouttière, et quelques heureuses créations dans des levues de fin d'année te tirent remarquer de M. Mourier, qui lui offrit, au commencement de 1849, un engagement avantageux aux Folies-Dramatiques.

Christian débuta à ce théâtre avec un éclatant succès, dans le Mobilier de Darnhoche, puis il créa avec bonheur plusieurs rôles de l'emploi des Achard, et joignit ])ientôt à cette spécialité celle des groffiiards.

C'est lui et Raynard qui ont été en partie cause du départ de Lassagne. Ce dernier ayant eu l'imprudence de dire au foyer des Variétés que son nom seul faisait recette, Christian et Raynard lui en conservèrent une inimitié qui se traduisit par la plus belle volée que bois vert eût jamais rêvée. Le pauvre Lassagne fut tellement affecté qu'à partir de ce jour ses

{'acuités, déjà diminuées, s'affaiblirent do plus en plus jusqu'au jour où, dans Madame Gihoii et Madame Pocliet, entrant par la fenêtre au lieu d'entrer par la porte, on fut o])ligc de l'interner dans une maison de santé, où il ne cessa de répéter jusqu'à sa mort : « C'est égal, je faisais plus d'argent qu'eux. « Après nous être l'ait le procureur général, faisons-nous, pour être juste, l'avocat de IsïSl. Christian et llaynard, et reconnaissons que l'absinthe a été pour beaucoup plus encore dans la perte des facultés intellectuelles du regretté Lassagne.

Est-il besoin de dire que Christian est un excellent acteur? Non, tout lo monde le sait, et depuis fort longtemps. Dernièrement, Christian a voulu tàter du drame et s'y est brûlé les ailes, à la Gaîlé et à rOdéon. Sa diction, son ton brusque et ses allures cavalières , le servent au mieux dans les types militaires. Aussi lui ena-t-on fait créer bon nombre. Christian a été une des étoiles des Folies-Dramatiques, c'est en quittant ce théâtre qu'il débuta, avec un grand succès, aux Variétés, en 1855, duns FtirJiisJjed Apartment, Je Théâtre des Zouaves. Mais ses grands triomphes sont: Broiullcs depuis Wagram, les Compagnons de la Truelle, l'Homme n'est pas parfait, Janot chez les sauvages, la Fille du Diable, et le rôle du général

Boum, qu'il reprit dans la Grande Duchesse, à la mort de Couder. C'est encore Christian qui a repris tout nouvellement, dans les Merveilleuses, le rôle de l'agent de police, rôle enlevé sans motif, par l'auteur, au bout de trois représentations , à M. Lesueur.

Christian et Alexandre Michel sont les soûls boute-en-train du foyer ; rien de plus divertissant que de les entendre se chamailler pour la politique. Tous deux sont conservateurs mais d'opinions biendifférentes. En outre, Christian est d'une superstition dont rien n'approche. Exemple : Après une querelle qu'ils avaient eue ensemble, Alexandre Michel lui dit : « Tiens, va-t'en! je te donne ma malédiction. » Le lendemain, Christian, ayant eu un saignement de nez pendant la répétition, ne cessait de dire à tout le monde que cette hémorragie était l'effet de la malédiction d'Alexandre Michel. Signes particuliers qni feront reconnaître Christian partout où il jouera : Il inscrit les titres de ses créations à succès sur la porte de sa loge. — Aussi , la place commence-t-elle à manquer.

Ne se sert jamais de papier à lettre pour correspondre avec ses camarades de loge. Dès qu'il a quelque chose à leur dire, il leur écrit sur la glace avec le diam.ant de sa bague. Christian est la terreur des femmes, et particulièrement de.^ grues II

leur fait des plaisanteries qui tranchent toujours dans le vif.

Christian est propriétaire près de Chantilly et à Nogent-sur-Marne , à côté de Dupuis, dans l'ile des Loups.

La propriété de Chantilly est la réalisation du rêve que Christian a fait toute sa vie : habiter un vieux manoir en ruines, avec des hibous et des revenants.

Voyez là-haul ce lieau domaine, Dont les créneaux louchent les cieux, Une invisible châtelaine Sonne du cor....

Nous avons pu admirer en détail ce pan de décor d'opéra-comique , cet antique manoir, qui aurait été, dit-on, habité par une marquise dont l'àme errante est visible tous les soirs, de minuit à deux heures du matin et qui murmure aux oreilles du châtelain Christian sur Tair de la Dame Blanche :

(( V'ià la marquise qui te regarde! »

P. S. — C.hristian vient d'être prêté par les Variétés au théâtre de la Gaité, pour jouer le rôle de Jupiter, dans une éblouissante reprise d'Orphée aux Enfers.

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Faudrait voir cependant à ne pas déménager tous les mois, M. Christian, ça gêne vos biographes et amis.

ALEXANDRE MiCHEL

L'un des piliers des Variétés, et auisi l'un dos acteurs qui ont le plus de raisons de maudire l'opérette, qui les oblige à se reposer pendant six mois de l'année.

Alexandre Michel a fait autant de créations remarquables que :\P'<' G^^*^ G... a fait do passions malheureuses ( additionnez et comparez ! )

A Alexandre Michel le pompon pour les imitations.

C'est lui et Brasseur qui se sont mis les premiers à imiter sur la scène tous les acteurs de Paris; mais Michel a encore cette supériorité sur Brasseur, c'est qu'il sait rester lui après ses diflérentes transformations.

Tout le monde sait qu'Alexandre Michel a joué pendant fort longtemps en Russie avec Brossant; personne ne trouvera donc déplacée ici l'anecdote suivante, que nous garantissons inédite :

L'empereur Nicolas fit demander un jour Alexandre Michel au palais.

— Est-il vrai, M. Miche), qu'au milieu de toutes vos imitations vous vous plaisez

à faire la mienne d'une façon remarquable?

— Michel s'excuse et finit par avouer qu'en effet, en petit comité, il avait eu l'audace d'essayer d'imiter l'empereur de toutes les Russies.

— Faites donc comme si vous étiez encore au milieu de vos camarades, lui dit le tzar.

Michel, encouragé jiar la bienveillance du souverain, ne se le fait pas répéter deux fois.

Imitant la marche, les gestes, l'allure et la voix de l'empereur, il se met à dire :

— Chambellan, faites compler immédiatement 500 roubles à M. Alexandre Michel, un des meilleurs artistes de mon théâtre !

Pas besoin d'ajouter que Nicolas, pris d'un fou rire, fit exécuter l'ordre donné par son sosie. Pas besoin d'ajouter non plus que, depuis cette époque, ]\Iichcl est réputé le roublard des roublards.

C'est à Alexandre Michel que les frères Cogniard durent en grande partie l'acquisition du théâtre des Variétés. Car c'est Alexandre Tsiichel qui amena à ce théâtre le fameux bailleur de fonds Duval.

Les frères Cogniard, reconnaissants, signèrent à Alexandre ^lichel un engagement de dix ans.

Alexandre Michel a un fils qui est élève de Brossant, et qui a l'honneur de jouer à côté de son éminent professeur.

Alexandre Michel, qui est un de nos plus charmants conteurs, fut longtemps le Loutc-en-train du foyer des Variétés..., alors qu'on se faisait un devoir d'égayer ce foyer.

11 n'y en a pas deux comme Michel pour faire les mystifications sans fm..., il rendrait des points à Romieu, si ce célèbre farceur était encore de ee monde. Alexandre Michel fut longtemps régisseur général à la Porte-Saint-Martin sous la direction Cournier. C'est à ce théâtre qu'il créa d'une façon fort remarquable Pied-de-Fcr, un gros mélodrame dans lequel il chantait une ronde de 7c? Treille, paroles et musique de sa composition. C'est au sujet de cette élucubration que Michel dit un soir à Gil-Perez : <r Donne-moi bien la réplique pour ma ronde, j'ai dans la salle dix éditeurs venus exprès pour m'acheter mes vers et ma musique. Gil-Perez, qui était déjà à la Porte-Saint-Martin le spirituel farceur qu'il est resté aujourd'hui au Palais-Royal, jouait dans le susdit Piedde-Fer un garde-chiourme. Or, au moment où Alexandre Michel allait ouvrir la bouche pour entonner sa fameuse ronde de la Treille devant les éditeurs venus exprès, que fait mon Gil-Perez? Il se jette sur Michel, le saisit au collet, et l'entraîne de force dans la coulisse en lui disant : « Un vol vient d'être commis dans ta

chambrée, vous en êtes accusé, suivezmoi I »

On juge de la tête que faisait Alexandre Michel qui, du reste, se vengea quelques jours après. Voici comment :

Au moment de jouer (toujours Picd-dc- Fer), Michel pénétra dans la loge de Gil- Perez et lui cacha son costume de gardechiourme. On devine le reste. Gil-Perez, pris à Timproviste, dut entrer en scène en caleçon, enveloppé dans un grand manteau de traître de mélodrame.

Mais cela n'était pas l'effet qu'attendait Michel. Aussi, que lit-il? Il ouvrit violemment en scène le manteau de Gil-Perez, forçant ainsi son camarade à montrer son caleçon au public, malice à laquelle Gil- Perez répondit par cette répartie stupéfiante :

— « Vous savez bien que c'est l'heure où les forçats vont se baigner, et vous aurez deux jours de chaîne de plus pour n'être pas com.me moi en caleçon... de bain. »

Outre de beaux appointements aux Variétés, Alexandre Michel touche la pension de Russie (2,100 fr.), ce qui lui permet d'habiter une jolie petite maison, 24, rue Boileau, à Auteuil, et de n'en être pas plus fier pour cela.

CHARLES BLONDELET

Homme à tout faire, et, en effet, il a tout fait. . . même le sauvage au café des aveugles. — C'est dans ce caboulot célèbre et disparu aujourd'hui, que notre artiste, le corps recouvert de plumes multicolores, battait la caisse sur une demidouzaine de tambours alignés devant lui.

Blondelet débuta comme acteur au Lazariy théâtre où il avait entrepris le blanchissage et le repassage du linge de ses camarades... C'est lui-même qui savonnait les faux-cols et les chaussettes, et c'est sa femme qui les repassait. — Le bénéfice du blanchisseur, ajouté aux appointements de l'artiste dramatique (14 fr. par semaine, c'était le plus payé), commencèrent sa petite fortune. Ses relations avec la noblesse datent de cette époque. C'est au Lazari que la baronne de Palanque courut l'applaudir pour la première fois !

Du Lazari il passa aux Funambules, puis aux Délassements, où il joua dans nombre de revues à succès. — Après deux années de labeur aux Délassements, il entra aux Folies-Dramatiques, puis, suivant toujours sa marche progressive, fit son entrée aux Variétés dans de sin-

PHOTOGRAPHIE GASTON et MATHIEU

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