LESUEUR
Un grand artiste de la tète aux pieds. — Quel talent! quel modèle! quel exemple pour messieurs les petits cabotins de la dernière heure !
Nous a-t-il fait assez rire ! Nous a-t-il fait assez pleurer! — Lesueur, qui est le beau-frère de M. Montigny (il a épousé Anna Chéri) a fait ses premières armes aux théâtres de Saint-Marcel, du Panthéon, de la Gaîté et du Cirque; mais c'est au
Gymnase qu'il se montra inimitable et resta inimité : le Gendre de M. Poirier, le (lliapeaii d'un Ilorloffer, Jes Fous, la Partie de Piquet, Diane de Lys, le Fils de Famille, Don Quichotte, le Copiste, les Ganaches, Cendrillon, les Vieux Garçons, Nos bons Villar/eois, F Héritage de M. Plumet, sont autant de créations inséparables fie son nom.
Lesueur a la ré})utation méritée de savoir se faire une tète comme pas un... Il la recommencera dix fois de suite s'il le faut, mais vous ne le verrez entrer en scène que ij-rimé avec le plus grand art.
Lesueur a eu l'honneur de donner des leçons au prince de Metternich, un jour ((ue celui-ci le fit mander pour lui apprendre à jouer un Cosaque chez M"^*^ de Gastellane (il y a dix-sept ans de cela 1).
Lesueur possède avenue Trudaine un hôtel qu'il loue 6,000 francs, et une magnifique propriété à Bougival. C'est là que vous pourrez le voir, l'été, tirant par la bride deux petits Anes qu'il a achetés pour promener ses filles. — Je crois même que c'est lui qui a fabriqué la petite car-
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riole à laquelle il attèle maître Aliboron.
Nombreux signes particuliers de Lesueur :
Il fume comme un Suisse, pèche comme un pingouin et tutoie tous les employés clu chemin de fer de l'Ouest qui, à leur tour, l'appellent ma petite vieille et lui tapent sur le ventre.
Vous voyez ça d'ici"?
Lesueur a des mises toutes particulières. C'est lui qui a inauguré cet hiver ces pardessus d'importation anglaise, que leur longueur démesurée et leur absence de taille font prendre pour des capotes d'hôpital.
Lesueur a contribué aussi aux succès de plusieurs féeries célèbres, notamment de la Poule aux Œufs d'Or et de la Poudre do Perlinpinpin !
Et cependant Lesueur compte une création néfaste... oh! mais là!... des plus néfastes, dans sa Ijrillante carrière. J'ai nommé le Peau-Rouge de Saint- Quentin, cette bouffonnerie lugubre qui ne put être jouée que trois fois aux Variétés !
Lesueur, que Hoffmann semble avoir voulu dépeindre à chaque page de ses Contes fantastiques, a une prononciation qui a fait et fera do tous temps le bonheur des artistes imitateurs. Alexandre Michel, les frères Lyonnet, Guyon et un nouveau venu, Emile Plet, sont les meil-
leurs sosies de l'cminent artiste que nous sommes fiers de placer en tète de ces biographies.
Le père de Lesueur, un vieux et ])ravc militaire retraité, était d'avis, comme tant de gens, que le théâtre est un lieu de perdition, et quand par hasard il entendait dire à côté de lui : Le théùtre est racole des mœurs, il ajoutait à part lui : des inauvaises mœurs, et là-dessus -il jurait comme tout bon vieux grognard.
Connaissant cette antipathie, le jeune Lesueur n'eut garde de dévoiler ses goûts, et lorsque son père, lui ayant reproché d'être paresseux comme un comédien, lui demanda ce qu'il voulait être, l'enfant qui avait son idée, répondit : Papetier.
Il entra donc chez un marchand de papier de la rue St-Denis, mais il eut bientôt assez de la papeterie et du papetier.
Ce que voyant, sou père accéda // ses vœux, et le jeune Lesueur passade la rue St-Denis... à la rue St-Honoré. Ce n'était que changer de supplice. Cependant il trouva dans sa nouvelle position un léger adoucissement dans la connaissance qu'il fit d'un jeune commis rivé à la même chaîne que lui, et qui, tout en découpant des bordures, lui parlait théâtre.
Ce jeune homme, qui était affilié à une Société qui montait des parties à la salle Chantereine, se chargea de piloter son
collègue, et pour commencer il lui confia un rôle clans lequel Brindcau avait eu un grand succès. A la réunion suivante, la Société devait représenter le Gamin do PariSf tout le monde était à son poste; un seul manquait à l'appel, un jeune clerc d'huissier se voyait forcé au dernier moment de rendre son rôle de Dizot. Pour \\e pas faire manquer la représentation, Lesucur apprit le rôle. — Il avait vu jouer la pièce au Gymnase, il se mit en devoir de copier Klein, celui dont le rôle l'avait le plus frappé.
Le voilà donc tout à fait lancé. Marchand de papier pendant lo jour, et le soir artiste dramatique extra-muros.
Ce n'est qu'en 1815 que, prenant une délermination décisive, Lesueur consentit à accepter les offres qui lui furent faites par le directeur du théâtre Saint-Marcel, mais il ne se rendit qu'à la condition expresse de jouer sous le pseudonyme de Francisque. Il donna dès lors sa démission d'apprenti papetier et se plongea plus que jamais dans le théâtre. De Saint- Marcel, il passa au théâtre du Panthéon. M. Maycr, alors directeur de la Gaîté, lui fit franchir la Seine. Il joua pendant quatre ans à la Gaîté et passa au Cirque, où il joua la Poule aux Œufs d'or, et fit ressortir un petit rôle de garde champêtre dans Murât. Après des efforts surhu-
mains, le directeur se vit forcé de fermer le théâtre. Lcsueur reste sans place, ne se préoccupant que très-médiocrement de l'avenir, quand le hasard le mit en relation avec le directeur de la Portc-Saint- Martin, Sans même parler d'engagement il répéta la Biche au Bois; mais sa bonne étoile, sous la figure d'un ami, le conduisit au Gymnase auprès de M. Montigny, qui luttait avec énergie et courage contre le choléra, les émeutes et les épidémies révolutionnaires de toutes sortes. Lesueur y fut engagé immédiatement et y créa : Mercadet, Un Soul'ilct n'est jamais perdu, Mariette, l'Echelle des femmes, le Fils de Famille, le Pressoir qui lui valut un charmant article de Théophile Gauthier, et Diane de Lys. Deux ou trois ans après Lesueur demandait et obtenait la main de W^*^ Anna Chéri, la sœur de Rose Chéri. L'union fait la force. M'"® Chéri-Lesueur apporta dans la communauté une somme d'intelligence que les habitués du Gymnase ont pu apprécier.