LÉONCE
Fils d'auteur dramatique, a débuté au Vaudeville dans les Trois Loges qH' Homme aux souris; a repris les Deux aveugles aux Bouffes, et a fait à ce théâtre vingt créations au moins pour Offenbach; — la plus importante fut Pluton, dans Orphée aux enfers. Des Bouffes, Léonce passa à l'Athénée, où ses principales créations ont été le capitaine des tigres dans Fleur de Thé, le Petit Poucet, Malhorough s'en xa t'en guerre, les Horreurs de la guerre, etc. De l'Athénée il sauta aux Variétés pour créer, dans la Cour du roi Pétaud, le rôle qu'il répétait à l'Athénée lors de la déconliture de M. Busnach. La pièce n'ayant pas eu de succès aux Variétés, on reprit Fleur de Thé. Léonce eut à créer ensuite Buckingham, dans le Trône d'Ecosse, le notaire, dans les Brigands, l'aide de camp dans les Cent Vierges, INLijeinbo, dans la Veuve du Malabar, et, récemment, l'accent
(le police Tournesol, dans les Merveilleuses.
A voir Léonce dans la rue avec ses lunettes l)leues (il est myope à confondre un manche à Ijalai avec Sarah Bernhard) et sa cravate hlanche, on le prend de suite pour un appariteur des pompes funèbres ou un huissier allant en soirée, mais jamais pour un comique.
Léonce fait le désespoir des auteurs qui n'aiment pas qu'on ajoute à leur prose. Si Léonce a trois cents lignes à dire, vous pouvez être sûr qu'il en débitera pour le moins cinq cents, et toujours sur ce ton d'abord aigu, puis mourant qui fait son originahté. Il ne lâche jamais un mot risqué, il le fait pressentir, voir, toucher, il le bredouillera même avec une foule de petites mines, il ne le dira pas de manière à être bien entendu. Léonce, lui aussi, croit au mauvais œil d'Offenbach, mais cela ne l'empêche pas de gratter du violoncelle avec presque autant de talent que cet illu-tre maestro en pince.
Léonce et Désiré étaient des amis inséparables , on peut dire que pendant toute la durée de leur engagement aux Bouffes, il eût été difficile à ce théâtre d'engendrer la mélancolie.
Nous avons eu le rare bonheur de pouvoir apprécier cet excellent Léonce, comme garde national pendant le siège. Quel gail-
lard ! quel croquemitaine au rempart !
mais aussi quel homme frileux ! Nous l'avons vu, de nos yeux vu, creuser un trou dans la terre avec ses dents et ses ongles, et s'y fourrer... pour se garantir du froid... oh ! du froid seulement.
C'était vers la hn de l'empire. On allait jouer, dans un petit théâtre, une opérette superlativement fantaisiste, telle qu'on les aimait alors. Léonce y créait un des principaux rôles.
A l'une des dernières répétitions, il trouva une plaisanterie qui Ht beaucoup rire : comme il venait d'allumer un cigare, il le mâchonnait pendant quelques secondes, essayait vainement d'en tirer une bouffée de fumée, puis le jetait avec fureur en s'écriant de cette voix toute spéciale qui amuse tant les uns et agace tant les autres :
— Oh I la régie ! la régie !
Les cigares, à ce moment-là, étaient détestables. Il est vrai qu'ils ne sont pas meilleurs depuis, mais au moins ils sont plus chers.
La plaisanterie fit grand effet, et l'auteur l'en complimenta.
— Ah! mais, lui répondit Léonce, je dis cela parce que c'est une répétition, seulement, vous comprenez que je ne me permettrais pas d'attaquer la régie en ])ublic.
— Pourquoi donc pas ? Tout le monde en rira.
— Non pas, non pas. La régie c'est l'administration, l'administration c'est le gouvernement... fichtre, pas de bêtises !
Jj'auteur insista et Léonce finit par céder ; seulement il obtint que tout au moins devant la censure, le soir de la répétition générale, il laisserait la régie tranquille.
— Voyez-vous, disait-il, ne donnons pas l'éveil.
Le jour de la première, l'auteur, dès qu'il eut aperçu Léonce, lui cria :
— La régie, n'oubliez pas la régie !
— C'est convenu.
Seulement, se tournant vers un de ses camarades :
— Je lui dis cela pour m'en débarrasser, fit l'acteur, mais vous comprenez bien que je ne risquerai pas ma liberté pour un mot comme celui-là.
La pièce se joua avec succès. Les deux premiers actes surtout marchèrent fort bien. Au commencement du troisième seulement, il y eut un léger froid, il se faisait tard, on avait assez ri; bref, le public n'y était plus. Léonce sentait cela. C'était précisément le moment où il allait allumer son fameux cigare. Il comprenait que sa sortie pouvait ramener la bonne humeur dans la salle. Il y eut alors, pendant deux ou trois minutes, une lutte ter-
rible dans le cerveau de cet homme. Puis tout à coup, prenant une grande résolution, il alluma, mâchonna, fuma et, fermant les yeux, énervé, et par cela même plus sérieusement et plus comiquement furieux, il lança son londrès au loin, en s'écriant :
— Oh ! la régie ! la régie !
Ce fut un fou rire.
Le lendemain, le directeur reçut une note du ministère, dans laquelle on le pria de supprimer le trait.
Léonce s'en effraya sérieusement. Le gouvernement a l'œil sur moi, pensa-t-il, qui sait si l'on ne prendra pas contre moi une de ces mesures violentes devant lesquelles ne reculent pas les tyrans. Et il se voyait arrêté, emprisonné, déporté, et il n'alluma plus de cigare sans se dire avec une certaine terreur :
— Si pourtant la régie voulait se venger!... Un empoisonnement lui serait si facile !...
Une autre qui nous est également racontée par le monsieur de l'orchestre du Figaro :
Pendant les émeutes du plébiscite, alors qu'on renversait les kiosques devant les Variétés, les camarades s'amusaient à entretenir ses terreurs pendant toute la soirée. Au moindre bruit insolite on lui disait :
— Voilà l'artillerie !
Puis, quelques instants après :
— On t'ait les trois sommations ! On va tirer !
Le pauvre Léonce pâlissait, et, quand il sortait du théâtre, il était tout étonné de voir qu'on prenait tranquillement des rafraîchissements à la porte des cafés.
Pendant un certain temps, Léonce eut la manie de se promener dans Paris dans une espèce de char-à-banc traîné par une haridelle, — ce char-à-banc venait l'attendre tous les soirs à la porte des Variétés pour le conduire à Belleville.
Il a renoncé à son attelage parce que sa myopie lui faisait accroclier toutes les voitures. En un mois, il n'eut pas moins de cent cinquante contraventions.