‹ Foyers et coulisses (volume 4)Chapitre 23 sur 32 · HORTENSE-CATHERINE SCHNEIDER · texte numérisé non relu

HORTENSE-CATHERINE SCHNEIDER

C'est une bordelaise, et qui mieux est... la dernière grisette de Bordeaux. F^lle était là, fleuriste, tailleuse ou lingère, on ne sait pas au juste...; mais ce qu'on peut certifier, c'est qu'elle n'avait pas sa pareille pour la façon délicieuse dont elle portait le madras rejeté sur l'épaule. Elle débuta au grand théâtre de Bordeaux à l'âge de six ans... à peine... Tout le pays s'extasiait devant sa chevelure plus blonde que la comète. En la voyant passer, chaque bordelais ne pouvait s'empêcher de dire : Ce n'est pas Schneider, c'est Cérès !.. Que ses tresses blondes doivent rendre jaloux... les rayons du soleil ! Mais laissons parler la Muse :

Disparaissez tous, i>oëles bloadius,

Rinieurs d'élégies; 0 vous qui pondez vos vers citadins

Aux pleurs des bougies !

Car voici Schneider, la reine anx yeux ])leu5 La saltane blonde, Celle qui pourrait, avec ses cheveux.

Mesurer le monde.

Bacchante lascive au regard vermeil.

Divine inutile.

Plus dorée encore que le vieux soleil,

Que tes vers. Banville.

De sa Ijouche rose, écrin merveilleux.

De laiteuses perles:

Envolez-vous donc, ô propos joyeux, 0 chanson des merles !

Grisez-vous d'air pur dans les cieux profonds. 0 moineaux d'Atlièues.

Loin de l'angora, loin des parthénons.

Misères humaines.

Allez saluer le nuage blond

Oui vient de cent lieues.

Allez vous noyer au large horizon

Dans les vapeurs ])lcues!

Elle en est venue, afin d'éclairer

La fange où nous sommes.

Déesse au cœur d'or, daignant visiter

Messeigneurs le^^ Iiommes!

(Ces vers sont signés : VEiniESCH ! ! ! )

Le père de Schneider était tailleur..., llortcnse travaillait dans la rue Saintc- Calherine, cette principale artère de la ville où foisonnent, où pullulent, où fourmillent , dit Monsclel, les uninolu^ giron-

dines. C'est entre sept et huit heures du matin, et entre huit et neuf heures du soir, un va-et-vient perpétuel , un encombrement de minois en belle humeur; le pavé en semble obscurci comme un champ de blé par un essaim d'oiseaux.

Elles s'en vont ordinairement (c'est toujours Monselet qui parle) par bandes de quatre ou cinq, un panier au bras, renfermant les cerises et le choine (petit pain) du déjeuner et du goûter. Leur démarche a celte affectation de vivacité qui provoque à les suivre, et il règne dans leur manière de porter les coudes en dehors une sorte d'clcgance la plus amusante à voir.

Rien ne saurait rendre surtout l'effet de leurs mouvements de tête brusques et gracieux. Les regards qu'elles lancent de droite et de gauche, fermes et arrêtés, pétillent d'uue malignité fulminante. Que si vous voulez alors les connaître de plus près, hasardez-vous à accoster l'une d'elles et faites entendre à son oreille la musique du madrigal. Si elle ne vous répond pas dès le premier mot, ce qui est probable, soyez assuré qu'au troisième elle vous jettera quelque bonne réplique aux jambes, de cette réplique de comédie preste et audacieuse qui suppose l'accroche-cœur et le nez à la Roxelane. Leur esprit est mordant et accentué comme leur lano-aa-c :

une pointe d'aiguille trempée dans l'eau de la Garonne.

Quant à leur moralité, elles en parlent beaucoup pour y faire croire un peu. En 1867, il y eut à Paris une exposition universelle mémorable, et les cinq parties du monde affluèrent au théâtre des Variétés pour y applaudir la Schneider.

Avec un pied-de-nez et un trémolo do hanches, la Belle Hélène aura plus fait que Vallès et Veuillot pour détrôner Homère, pour démolir Virgile, et pour forcer le vieil Olympe à enmagasiner ses dieux et ses déesses dans la poussière aux rebuts

Pour démoder le régime du sabre, le favoritisme et les gouvernements absolus — de l'Allemagne , — la Grande Duchesse aura plus fait avec un tralala que l'exposition, les journaux de gros calibre et la logique aiguë , brève et sifflante de M. Emile de Girardin... C'est après avoir vu jouer Guido et Ginevra que la petite Hortense, encore sous l'impression de la représentation de la veille, s'affubla d'une ample robe de chambre ù ramages et se mit à chanter du malin au soir des bribes de l'opéra qui l'avait charmée.

Plus tard, son père l'emmena voir jouer la Grâce do Dieu. Une fois rentrée chez ses parents , la jeune Hortense se mit à répéter ce qu'elle avait retenu du rôle de

Pierrol, en s'accompagnant sur une mauvaise vielle qu'elle avait trouvée dans un grenier.

C'en était fait : sa vocation l'appekiit au théâtre, elle en avait la tète tournée, jusqu'au point de menacer de se tuer si l'on voulait s'opposer à ses résolutions. A quinze ans , elle débutait à l'Athénce de J3ordeaux, et s'y faisait applaudir dans Michel et Christine. Delmas, un artiste de province, dont la réputation eut de l'écho jusqu'à Paris, la remarqua un beau jour et l'emmena avec lui à Agen, où il conduisait une troupe d'opéra et de vaudeville. Elle débuta dans la patrie des pruneaux par les rôles d'Inès, de la Favorite, et de la blanchisseuse, du Conunis et la Grisette, aux appointements de 90 iV, par mois au prorata. QvieWe était naïve et timide alors!!!

Apprenant que Tisserant honorait de sa présence le théâtre d'Agen , l'émotion d'Hortense fut telle qu'à peine en scène elle perdit l'usage de la parole , et qu'oii dut baisser le rideau.

L'enlèvement d'une actrice en renom lui permit de passer du second plan au premier. Elle resta trois ans dans le chef-lieu de Lot-et-Garonne, jouant tour-à-tour les naïves ingénues et les sémillants travestis, et cela, avec tant de succès, qu'elle finit par se décider à venir à Paris, où elle débuta... à l'Elcole lyrique, dans une

l'eprésentation à bénéfice , dans laquelle on jouait Michel et Christine, son premier début dans l'art dramatique !

A l'issue de cette représentation , elle alla trouver M. Gogniard, directeur des Variétés, qui la refusa... très-poliment.

Fort heureusement que le maestro Offenbach, à qui l'acteur Candeilil avait parlé d'elle, formait alors la troupe des Bouffes- Parisiens. Il écrivit à Schneider... et Schneider fut engagée illico.

Hortense fit immédiatement sensation dans Je Violoneux, Tromb-al-Cazar, les Pantins de Violette et dans la Rose de Saint-Flour.

Dès ce moment, elle donna congé de son appartement de la rue Geoffroy-Marie, et ne reparut plus chez cet excellent Dinochau...

Que voulez-vous ?

La beauté et le talent attirent le luxe, et l'amant comme le nord attire l'aimant. Et les épigrammes d'aller leur train.

On lut dans un journal :

« Il faut aller en Périgord. »

Et dans une brochure :

« Comme esprit, jSP^'^ Schneider tombe sous le coup de la loi Grammont. Gomme beauté, elle ne saurait guère être appré

ciée de quiconque fait cas des rousses.

Pendant ce temps, Hortense passait des Bouffes aux Variétés.

M. Cogniard était alors revenu de ses préventions. Il fit débuter Schneider le 19 septembre 1856 dans le Chien de garde. Les couplets qu'elle chanta furent bissés.

Malgré ce premier succès, elle vit de suite que les Variétés ne pourraient faire son bonheur, et, sur les conseils de l'inimitable et immortelle Déjazet, qui la présenta à M. Plunkett, elle accepta un engagement au Palais-Royal, et débuta sur ce théâtre le 5 août 1858, dans le Fils de la Belle au Bois-Dormant.

Elle faisait merveille ensuite dans le Punch Grasset, la Mariée du Mardi-Gras, les Mémoires de Mimi-Bamhoche, la Beauté du Diable, Danaé et sa bonne, enfin les Diables roses.

Schneider a inventé un pas qui restera légendaire, à la fin d'une revue des Variétés, la Lanterne magique, et cependant on ne voudra jamais le croire, n'est-ce pas ? Hortense Schneider déteste ce cancan qui a allumé le brandon, non de la discorde, mais de sa réputation d'artiste cascadeuse.

En novembre 1864, on commençait à répéter aux Variétés la Belle Hélène.

Dans la pièce, il y a, comme vous l'avez

YM, une scène où les personnages se livrent au noble Jeu de l'Oie.

Vous savez les sobriquets idiots et traditionnels dont on affublé certains nombres : 22, les 2 cocottes, 11, les Jambes de Legrenay, 7,1a pipe a Mathieu.

Dans son rôle, M^^^ Silly devait amener ce dernier chiffre, M. Gogniard, qui dirigeait la mise en scène, s'adressa à l'actrice :

— Vous direz la pipe à Ménélas, au lieu delà pipe à Mathieu.

— Oui, Monsieur.

— Mais, M^^« Schneider se redressant :

— Je veux dire la pipe a Ménélas.

— Pardon, lui fit M^^^ Silly, le mot est à moi.

— Eh bien qu'on vous l'ôte.

D'abord, je cesse de répéter, si je ne dis

pas : la pipe a Ménélas.

La séance fut suspendue chacune

des deux artistes menaçait de rendre son rôle si on ne lui en conservait point par traité : la pipe à Ménélas.

Le directeur intervint au détriment d'Oreste-Silly, il attribua le mot en litige à Hélène Schneider. Ce déni de justice devait avoir des conséquences incroyables.

L'incendie couva trois ans et éclata tout à coup en janvier 1867, lors de la reprise de la Belle-Hélène.

Un matin on lut dans le Figaro que la veille les deux adversaires s'étaient tiré la langue.... verte à qui mieux en pleine représentation. Le lendemain, le même journal annonça la démission de M^^Silly acceptée.

Oh ! fit l'agneau blessé, je prendrai pour leur répondre une plume de tigre.

En réponse à la lettre de la tigresse Silly, la brebis furieuse, Schneider, écrivit à M. Hippolyte Gogniard :

« Mon cher directeur,

« Je suis injustement attaquée et blessée cruellement. Je ne puis avoir recours qu'en vous pour obtenir justice et réparation.

« Que dois-je faire?

« Conseillez-moi.

« Votre dévouée pensionnaire,

« SCHNEmER. »

Le directeur des Variétés répondit :

« Ma chère Pensionnaire,

« Après enquête faite par moi-même dans mon théâtre, je reconnais que vous avez été provoquée et poussée à bout dans la scène qui a eu lieu l'autre soir.

« Je déplore qu'une artiste des Variétés

ait cru devoir donner de la publicité à un fait qui devait rester ignoré du public. Je blâme de toutes mes forces et dans le fond et dans les termes la lettre qui a clé publiée. Maintenant vous me demandez réparation. — Que fallait-il faire?

« Mettre à l'amende celle dont vous avez à vous plaindre"?

« On n'aurait pas manqué de dire que je sacrifiais les petits aux grands.

« J'ai agi pour votre dignité d'artiste : on ne peut plus vous provoquer.

« Vous me dites : conseillez-moi. — Voici mon conseil :

« Ne répondez pas.

(( Mes amitiés,

« H. COGNIARD. y

Oh 1 la pipe H Mênélas 1

M"« Schneider habite, rue Le Peletier n" 37, un grand appartement (je devrais dire un palais) au second au-dessus de l'entresol.

Ce ne sont là que bronzes, marbres, porcelaines, laques, gobelins et cristaux.

Des négrillons de bois doré, coiffés de corbeilles de fleurs, ornent chaque embrasure de porte et de fenêtre.

Une glace de Venise brille et flamboie au-dessus d'un piano d'ébène et d'une jar-

dinière en bleu tendre dans son cadre d'argent massif.

L'ancien modillon de Bordeaux se plaît dans son intérieur (je le crois sans peine) plus que partout ailleurs. — Hortense, malgré ses habitudes mondaines, est, comme on dit vulgairement : casanière.

Du reste, je ne sais pas trop pourquoi je m'évertue à l'appeler Hortense, quand il lui est si doux de s'entendre nommer Catherine.

Elle a encore une autre toquade, qui n'ôte rien à son mérite et à ses charmes multiples : elle adore le besigue.

Son talent, ses façons de jouer la comédie ont été très -finement et très-nettement appréciés par M. Charles Yriarte, dans les pages du Monde illustré et par M. Paul Mahalin, dans son intéressant volume : les Jolies Actrices de Paris. — Maintenant, laissons parler le « Monsieur de l'Orchestre » du Figaro.

Quand W^'' Schneider rentre aux Variétés, l'animation renaît dans les coulisses de ce théâtre; la consigne, qui tend à en faire un couvent ou un pensionnat pour demoiselles, devient moins inflexible : on voit des habits noirs passer derrière la toile du fond. C'est que M^^^ Schneider reçoit qui lui plaît et ce ne sont pas les premiers venus qui composent la cour de la Grande Duchesse.

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Pendant la représentation, les courtisans défilent dans une vaste loge : les loges de M^i^^ Zulma Bouffar et Heilbron jointes à celle de Grenier. Cette pièce, qui pourrait s'appeler les loges réunies, est coquettement tapissée de rose. Elle se distingue des loges ordinaires par son tapis moelleux, ses fauteuils grands, confortables, et les lampes au chiffre de la diva accrochées de chaque côté de la glace.

M^^^ Schneider ne se contente pas d'emmener avec elle, au théâtre, son habilleuse Joséphine — une habilleuse spécia lement attachée à son service, qui l'accompagne toujours, même en voyage — elle est généralement suivie de quelques-uns de ses chiens.

L'aimable artiste a la passion des chiens. Pour le moment elle en possède huit, qu'elle promène du reste fort consciencieusement, et presque tous les jours, de quatre à six heures, autour du lac, ce qui est d'une bonne maîtresse.

Le soir, elle en emporte deux ou trois au théâtre. Tantôt c'est Lisy, une petite merveille de mille francs; tantôt c'est Love, ou Wicky, ou Pugg, ou ^Meny, ou Mimi, ou Basset; ou bien encore Amédée (rien de De Jallais), le chien de Kopp, charitablement adopté par elle.

Du reste, ce n'est pas seulement pour

le plaisir de les voir là que M'^*^ Schneider installe dans sa loge quelques-uns de ces amis de l'homme — et de la femme; c'est aussi parce que ses chiens, quoique petits, sont de très-bonne garde. Et des gardiens sûrs ne sont pas inutiles dans une loge où traînent tous les soirs pour plusieurs centaines de mille francs de diamants.

I>a garde des diamants est pour les actrices un continuel sujet de souci.

Une autre actrice des Variétés, moins fournie en pierres précieuses que M"® Schneider, mais ne tenant pas moins à celles qu'elle a, a trouvé un moyen original pour mettre ses bijoux à ^l'abri des indiscrets. Dans les tableaux où ces bijoux lui sont inutiles, elle les fourre dans un petit sac en peau qu'elle met ensuite à l.i place généralement réservée par les dames à ce qu'on appelle des tournures. îîien fin celui qui les prendrait là.

M'^'' Schneider ne trouverait pas un sac d une grosseur suffisante : aussi se contcnte-t-elle d'avoir recours au simple coffret en fer. Un coffret à combinaisons compliquées, par exemple. Le coffret est serré dans une valise en cuir. Devant la valise, les deux chiens. Malheur à qui s'en approche !

C'est le rire qui sert de musique d'entr'actes dans la loge Schneider. On v

reçoit de nombreuses visites. Généralement les visiteurs se font précéder par quelques fleurs : roses et lilas ou par des douceurs : bonbons, glaces, fraises.

Pendant que la diva s'arrose de son parfum favori, le Ne^y-Monh^ay, dont quelques flacons sont en permanence sur sa toilette, la causerie va son train.

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