‹ Foyers et coulissesChapitre 11 sur 19 · DÉSIRÉ · texte numérisé non relu

DÉSIRÉ

Hélas ! celui dont nous venons faire la biographie scrupuleusement sincère, n'est plus là pour la lire. — Désiré, l'exceN lent Désiré, le Désiré des Bouffes, enfin, est mort le mois dernier , dans sa maison d'Asnières, après une longue maladie et une agonie de huit jours. — Son enterrement s'est fait au milieu d'une affluence considérable d'artistes, d'auteurs et de directeurs, augmentée de toute la population d'Asnières.

Désiré avait pris depuis longtemps la déplorable habitude d'ingurgiter une énorme quantité de bocks avant d'entrer en scène. L'abus de cette boisson, dont il augmentait la dose de jour en jour, devait lui être fatal, il le savait, mais il n'en buvait pas moins, parce que, disait-il, ça lui donnait du stimulant pour jouer.

OsAvald, du Gaulois, nous apprend comment Désiré fut engagé à ces Bouffes, auxquels son nom restera toujours attaché.

liOUFFEri-PARISIE.NS 65

C'était en 1856. Un architecte marseillais, M. Cor..., réunit dans sa villa de la Madrague Offenbach, deux Hollandais, commis-voyageurs en dentelles, et Désiré. Ce dernier se fit passer pour un riche marchand de dentelles et entretint longuement les deux commis-voyageurs dans un affreux patois flamand. Ceux-ci, flairant de bonnes affaires, se montrèrent obséquieux au possible.

Après le déjeuner. Désiré leur proposa une partie de boules qu'ils aceptèrent, bien que leur énorme embonpoint leur interdit un pareil exercice. Il se plaça au milieu d'eux et, tout en causant, laissa à chaque instant choir une boule. C'était merveille de voir ces deux tonneaux humains se précipiter pour la ramasser.

Lorsqu'il les vit hors d'haleine, Désiré interrompit la partie et se retira en leur donnant rendez-vous pour le soir au Gymnase, où l'on jouait 7e-s Folies Dramatiques.

Impossible de dépeindre la fureur des Hollandais en reconnaissant le faux marchand de dentelles sous le casque de Caracalla. Ils faillirent en avoir une attaque d'apoplexie.

L'aventure amusa beaucoup Offenbach et le jeu de Désiré le séduisit tellement ({u'il se rendit dans les coulisses pour l'engager aux Bouffes.

Sa première création, à ce théâtre, fut Vent du soir, et sa dernière le rôle de Pastello, dans la Petite Beine.

Jamais acteur n'ajouta i:)lu3 de facéiies à ses rôles que Désiré. Que de pièces n'ont eu que l'esprit qu'il y avait apporté; son grand bonheur était de trouver des camarade qui pussent lui donner la réplique et qui fissent valoir sa nature comme il savait, lui, faire valoir celle des autres. Il a trouvé les deux camarades rêvé dans Léonce et Edouard Georges.

Orphée fut sans contredit le plus beau fleuron de la couronne de Désiré. Lui (Jupiter) et Léonce (Pluton) agrémentaient cette opérette de calembredaines et de lazzis qui, s'ils faisaient pouffer de rire le public, mécontentaient fort les auteurs, MM. Crémieux et Halévy, qui n'admettaient pas qu'on brodât à ce point sur leur texte.

Désiré quitta un jour les Bouffes pour aller créer le Mandarin Tien-Tien dans Fleur de Thé, à l'Athénée. Il y retrouva Léonce sous les traits du capitaine des tigres et perpétra avec celui-ci une série de farces franco-chinoises comme en pouvaient trouver seuls ces deux inséparables cascadeurs.

Désiré joua aussi au Palais-Royal. Mais il ne put y rester que très-peu de temps. A la première occasion il reprit sa course

folle vers le passage Choiseul et regrimpa sur ses planches chéries, qu'il ne quitta plus.

Deux camarades lui ont été d'une fidélité rare pendant ses derniers moments :

Edouard Georges qui partageait avec lui depuis vingt-cinq ans les mêmes succès et la môme loge, et Poirier, qui abandonna exprès son théâtre pour pouvoir donner tous ses soins à son ami, et sacrifia même une partie de ses faibles revenus pour lui venir en aide.

Amable Courtecuisse ( Désiré n'était qu'un surnom que lui avait donné son père qui était brasseur) , était marié , mais séparé depuis longtemps de safemme, qui joue la comédie à la banlieue.

Il n'est pas un acteur sur lequel il y ait plus à raconter que sur le regretté Désiré, dont l'existence artistique ne fut qu'une longue suite de traits d'esprit.

Quelques anecdotes que je tiens de Désiré lui-même et d'autres que je me permets d'emprunter à des biographies antérieures seront, je crois, pour celui qui n'est plus, la meilleure oraison funèbre qu'on puisse faire de son talent et de son caractère.

Désiré — l'a-t-on dit — a eu son moment politique. C'était en 1864 , je crois. On jouait les Bergers. Dans une fête villageoise, Désiré, grimpé sur un tonneau,

prononçait un discours et s'écriait : « Je m'appuie sur les solides principes de 89 ! » Au même moment le tonneau s'enfonçait et Désiré tombait par terre. Ce jeu de scène était de l'invention de l'acteur. On en rit beaucoup. Mais le lendemain, le Siècle se fâcha tout rouge de la plaisanterie. Il fit un article si virulent contre Désiré, contre les Bouffes, contre Philippe Gille, contre Offenbach et contre « la corruption impériale, » que le ministère faillit interdire la pièce. On put conjurer la colère administrative en mettant Désiré à l'amende. Le Siècle se déclara satisfait, et Désiré ne parla plus jamais des principes de 89 sans se découvrir respectueusement.

Désiré jouait avec Edouard Georges la Grâce de Dieu à Bruxelles. Désiré, qui alors était aussi maigre que son copin, jouait dans le drame de D'Ennery le rôle de Pierrot, et y trouvait le moyen de faire pleurer la salle.

Au cinquième acte, au moment d'entrer en scène, en jouant sur sa vielle l'air de la grâce de Dieu, mon Désiré trébuche au bas d'un praticable et tombe... pile,

011 s'écriant : Voilà comment tous les matins nous f avons fait deux chens lieues avant de déjeuner.

Désiré était Lillois. Il était entré au Conservatoire de cette ville avec Serret, Eromont et Obin ; 11 a tenu à l'orchestre du théâtre de cette ville l'emploi de deuxième basson et le remplissait même fort bien. Il en donna la preuve un Jour à Bruxelles dans une représentation à son bénéfice. Désiré avait annoncé sur l'affiche qu'il exécuterait un solo de basson. Naturellement le public, qui n'avait pas pris au sérieux cette annonce, partit d'un immense éclat de rire en voyant entrer Désiré en habit noir, avec soa basson sous le bras. Mais quel étonnement quand Désiré se mit à souffler dans son instrument d'une façon tout à fait remarquable !

Un jour qu'il devait jouer la Chambre h deux lits et qu'il se trouvait quelque peu lancé, à la suite d'un déjeuner trop prolongé, que fait mon Désiré pour être sûr de ne pas oublier l'heure de la repré-

70 FOYERS ET COULIRSES

sentation? Il se rend au théâtre, à trois heures de la journée, va aux accessoires, y trouve les deux lits <,ui doivent servir dans la pièce, se déshabille et se couche dans le meilleur. Arrive le soir, l'heure de commencer la Chambre a deux lits, et Désiré n'est pas encore arrivé ; on l'envoie chercher chez lui, il n'y est pas ; chez ses amis dans Bruxelles, il n'y est pas davantage! Que faire? On ne peut cependant pas frapper les trois coups sans Désiré. Le public commençait à s'impatienter, on allait lever le rideau et faire une annonce, lorsqu'un bâillement formidable s'échappe d'un des lits placés en scène. Directeur, régisseur et machinistes se précipitent sur les draps et en retirent Désiré, qu'ils ont toutes les peines du monde à empêcher de se rendormir.

Désiré avait pour ami un grand amateur de fleurs. Un jour, le joyeux compère des Bouffes enterra un rat dans une caisse du jardin, laissant passer la queue hors de terre, appuyée contre un tuteur. Il présenta la caisse à son vieux camarade comme un spécimen très-recherché de

cactus, que l'ami soigna et arrosa pendant plusieurs jours comme une plante rare.

Impatienté de ne voir aucun signe de végétation, l'amateur dépota la chose et trouva... le rat. (Figaro).

Un détail complètement ignoré sur le premier costume porté par ce pauvre Désiré. Le Figaro nous apprend qu'en 1824, à l'âge de deux ans, il représenta VA.mour, à Lyon, dans le cortège du bœuf gras.

La loge qu'occupait Désiré, aux Bouffes, n'a rien de remarquable. Edouard Georges la partage aujourd'hui avec M. Homerviïle. Les murs de celte loge disparaissent sous plusieurs couches de journaux à caricatures, mais on y montre un accessoire dans lequel les superstitieux n'ont pas manqué de voirun avertissement... du ciel, ce sont des oignons potagers qui servaient dans la Rosière d'ici. Edouard Georges avait eu l'idée d'en faire une ' couronne qu'il avait placée au-dessus d'une

iZ FOYERS ET COULISSES

charge de Désiré, représenté en tonneau de bière de Lille. Or, quinze jours après, les oignons étant poussés, formaient une véritable couronne de fleurs sur la tète de ce pauvre Désiré

Par exemple, un mérite exceptionnel de la loge de Désiré, c'est qu'elle était, comme l'est maintenant celle de Judic, le débarcadère de tous ceux qui entreprenaient le voyage des coulisses ; c'était le rendez-vous général de l'esprit et de la gaîté.

Désiré était propriétaire à Cliampigny, il nous l'apprit, en composant et en jouant lui-même aux Bouffes, un à-propos intitulé : Désiré, sire de Champigny. La guerre lui ayant détruit sa petite propriété, il alla en habiter une autre qu'il avait achetée à Asnières et qu'il se mit à meubler avec un soin tout artistique : tableaux rares (lui-même était un peu peintre), bibliothèques , bronzes , faïences , ne sont plus aujourd'hui que des souvenirs, mais des souvenirs que l'amitié disputera chèrement, croyons-nous , au marteau des commissaires priseurs

Page 1