‹ Fr. CoppéeChapitre 3 sur 3 · A. Chennevière · texte numérisé non relu

A. Chennevière

FRANÇOIS COPPËE.

adjoint au Sénat, — devenu ensuite simple Luxembourg, — Coppée a démissionné, deux ans après, en faveur de Leconte de Lisle, le très admirable poète. Depuis, on a donné à Fauteur d'Olivier la bibliothèque du Théâtre- Français, la croix, trois prix à l'Institut ; mais il n'y a guère que quatre ou cinq ans qu'il est libre et vit à son gré. Encore lui a-t-il fallu, comme Théophile Gautier, accepter la corvée d'un feuilleton.

J'ai voulu lui faire raconter sa vie littéraire, mais comme tous les hommes — surtout lorsque le cap de la quarantaine est doublé — c'est surtout vers son enfance, ses débuts, les belles heures ou Ton croyait à toutes les chimères, que s'est reportée sa pensée. Plus Thomme fait de pas dans l'existence, plus il regrette les premiers qu'il a faits.

Avec Coppée, les souvenirs sont tout intimes. Des impressions d'art. Rien de politique.

Il a pourtant fort bien parlé de la politique, certain jour :

« C'est une science, a-t-il dit, une science peu exacte, mais une science enfin, et pour celle-là pas plus que pour les autres, je ne me sens aucune aptitude, j'ai cette modestie, plus rare qu'on ne pense par le temps qui court, de me considérer comme tout à fait inca-

28 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

pable de légiférer et de me mêler du gouvernement; je suis poète, rien de plus; je tâche de faire des vers de mon mieux, et c'est encore, ce me semble, le meilleur moyen que j'aie d'être un bon et utile citoyen. »

L'ami de Coppée, dont j'ai cité plus d'une page, a d'ailleurs recueilli quelques-uns des propos et certaines confidences du poète. C'est en causant que l'homme déshabille sa pensée et se peint tout entier :

« Coppée, écrit M. Chennevière, exprime ses sympathies littéraires avec la franchise de la conviction. En parlant de Victor Hugo, il s'écriait l'autre jour : « C'est notre grand patron à tous. Il a des vers qui durent vingt-quatre heures ! » Il disait une autre fois, dans un élan de fervente et respectueuse admiration : « C'est le plus grand génie lyrique que la France ait produit. C'est comme le soleil de notre littérature moderne, et ses rayons ont pénétré partout. Et aujourd'hui même que nous le voyons, avec une poignante mélancolie, décliner vers son couchant, il lance des lueurs si splendides qu'elles ne permettent pas de distinguer les faibles et timides étoiles qui resteront seules dans notre ciel poétique quand il aura majestueusement disparu derrière l'horizon. »

Et Chateaubriand? Gustave Flaubert, fatigué d'entendre pendant huit heures d'horloge le piano d'une voisine, disait : « Je me venge en lui hurlant par' la fenêtre des pages entières des Martyrs ou des Natche^. » Coppée n'en est pas à défendre sa tranquillité par ces moyens héroïques, mais il aime autant que l'aimait son illustre ami cette prose majestueuse.

Du reste, il place très haut Flaubert lui-même : « C'est un des premiers prosateurs du siècle, disait-il ;

il sera classique un jour; dans deux cents ans, on fera copier aux lycéens l'épisode des lions dans Salammbô, comme un pensum. »

Coppée, né romantique, a, comme Flaubert, ses admirations classiques. Il aime à rappeler, ainsi que le faisait l'auteur de Madame Bovary, — qui la récitait à pleine voix, — telle phrase de Bossuet dont la concision sublime paraissait au grand romancier un modèle ini- é mitable. « En vérité, en vérité, je vous le dis, demain vous serez avec moi en paradis ! » C'est le Christ parlant au bon larron supplicié à son côté. Et Bossuet ajoute : « Demain, quelle promptitude! Dans le paradis, quel séjour! Avec moi, quelle compagnie! » On retrouve, avec l'expression d'admiration qu'avait Flaubert, l'accent même du colosse rouennais dans la voix de Coppée lorsqu'il redit ces mots de Bossuet.

— J'aime à fumer et à lire ! dit encore le poète, et à passer du papier au papelito.

Un Andalous ne roule pas plus que lui de cigarettes dans une journée. Coppée, en vareuse, au milieu de ses esquisses de Jules Lefebvre ou de Jules Breton, et de ses livres, resterait des journées enfermé et rêvant.

30 CELEBRITES CONTEMPORAINES.

Il dira encore — et je le cite car rien ne vaut

sur un homme le témoignage de rhomme

même :

« Je suis un grand liseur et un grand coureur de galeries et de musées. De plus, j'aime à fixer par une lecture l'impression que m'a donnée un objet d'art ou de curiosité. C'est une façon de s'instruire en s'amusant que je recommande à tout le monde. Voir d'abord, ensuite savoir. En revenant d'une visite aux salles égyptiennes du Louvre, je relis le charmant Roman de la Momie, de Th. Gautier, ou les admirables paroles prononcées par Isis, dans la Tentation de saint Antoine, de Gustave Flaubert, et, le lendemain, pris du désir d'en savoir davantage, je vais à la Bibliothèque feuilleter le grand ouvrage de Leipsius ou parcourir les travaux de M. Mariette ou de M. Maspéro. Puis, la folle du logis se met de la partie. Pendant huit jours, je ne rêve plus que d'obélisques, d'hypogées, de sphinx et de pyramides, de dieux à tête d'épervier promenés en barque sur le Nil, de Pharaons impassibles sur leurs trônes, les mains sur les cuisses et coiffés de Purœus sacré, et de tous les mystères de l'Egypte antique. En sortant du musée de Cluny, où ma flânerie s'est arrêtée devant une armure niellée et damasquinée d'or, j'ouvre volontiers Froissart ou Joinville, et me voilà parti pour les croisades, les nobles pas d'armes et les grandes chevauchées. La méthode est excellente, je vous assure. La vue d'un bouclier de bois doré, avec ses deux doigts levés pour bénir et ses yeux hypnotises, fait mieux comprendre le beau livre d'Eugène Burnouf. Au souvenir d'un portrait historique s'éclaire et s'anime une page de Saint- Simon. Une statue grecque est complétée par un chant d'Homère et un primitif italien par un évangile. »

La confession est jolie et d'un tour ingé-

FRANÇOIS COPPEE.

nieux. Ainsi, et dans tout ce qu'il confie à ses vers et à ses livres, François Coppée nous apparaît non comme un satisfait dans le sens égoïste du mot, mais comme un sage, un jeune sage, que les nouveaux venus vont saluer comme un maître et qu'ils aiment bientôt comme un ami. Remarquez que presque tous les volumes de vers des débutants sont dédiés à Coppée quand ils ne portent point le nom de l'auteur de la Justice. C'est que Coppée les aide, les encourage, écrit parfois pour eux une préface, comme pour le recueil de M. R. du Costal ou le Reliquiœ du jeune et pauvre Read. C'est que Coppée est un maître sans morgue, un artiste sans pose, respectueux de son métier jusqu'à la religion — amoureux de l'harmonie et de la sincérité; avant souffert et aimant la vie; connaissant les hommes et ne les détestant pas; laborieux et loyal; rêvant les bravos du théâtre et leur préférant le murmure de quelque grève bretonne; retouchant, à l'heure ou j'écris, un drame italien que nous donnera l'Odéon bientôt, et tout prêt a s'échapper pour aller à Florence ou à Douarnenez chercher quelque impression d'art ou quelque bain d'oubli dans le vent de mer. Un poète, en

CELEBRITES CONTEMPORAINES.

un mot, un vrai poète, qui a su mettre dans sa vie le charme même et la poésie de ses livres. Un des plus heureux d'entre nous, puisqu'il vit dans la réalité de son rêve : Part, le travail, la lecture et l'affection de ses amis et de celle qui a remplacé sa mère.

OTHECA

La Bibliothèque Jniversité d'Ottawa Echéance

The Library University of Ottawa Date Due

HOVS01986

Page 1