CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES
il lui-même ; je tombe malade : une pneumonie dont j'avais souffert plusieurs années et qui a assombri ma fin de jeunesse. D'ailleurs, j'avais été trop privé d'abord : ça tue, le désir. »
Il suffirait de citer maintenant les volumes et les drames qui ont succédé au Passant pour rappeler aux lecteurs une séduction, un charme, un cher souvenir : les Poèmes modernes, le Cahier ronge, Olivier, les Humbles, les Récits et les Élégies, Deux Douleurs, V Abandonnée, le Rendez-vous, le Luthier de Crémone, le Trésor, Madame de Maintenons — d'abord écrite sous le titre du Psautier, — enfin après Une Idylle pendant le siège, ces Contes en prose qui composent déjà deux volumes et qui, unissant l'émotion profonde à une singulière netteté de style, font parfois songer à une sorte de Mérimée attendri.
Un journaliste d'un vrai talent, critique très pénétrant et chercheur érudit, M. Ed. Drumont, caractérisait naguère le talent de Coppée et cherchait surtout la dominante du poète dans le recueil intitulé les Humbles :
« Les Humbles, disait-il, indiquaient un changement profond dans la manière de l'écrivain. Faut-il voir là,
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comme le prétend Zola, l'introduction du naturalisme dans la poésie? Coppée, que le maître du naturalisme a voulu ranger à toute force parmi ceux qui se rallient à son drapeau, se défend contre un tel honneur et proteste comme un beau diable. Ces tableautins, dont quelques-uns sont exposés, ne se rattachent, en réalité, à aucune école ; ils correspondent à ces scènes de la vie domestique, à ces reproductions de mœurs familières, dans lesquelles ont excellé les Hollandais; ils ont la finesse de touche, la sincérité, la bonhomie de ces petites toiles que l'on paye à prix d'or, et nous ne découvrons pas pourquoi ce qui est permis à la peinture serait interdit à la poésie. A côté des puérilités, il y a des effets d'une exactitude inouïe, des visions de rues, des impressions de nuit tombante d'une pénétrante justesse. Cette sorte de poésie journalière à certains spectacles urbains, à un coin de boutique, à une allée de jardin public, à un faubourg regardé à une heure de Tannée, est rendue avec une étonnante habileté de facture. »
En substituant le mot parisien au mot hollandais je souscris volontiers au jugement de M. Drumont, mais les Humbles et même les Intimités ne donnent qu'une face du talent de Coppée. L'auteur d'Olivier a des élans qui rappellent qu'il est le contemporain de Fauteur de la Légende des siècles, et c'est sur les œuvres complètes du poète qu'il le faut juger.
Il aime et chante les petits, les timides, les désolés, ceux qui traînent sans bruit, obscurément, les plus lourdes chaînes, les parias de
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notre société heureuse et souriante, les pauvres diables dont la chair ne semble faite que pour fournir de l'humus au sol où s'épanouissent les fleurs cueillies par les autres, et que ces « humbles » soient un pauvre mobile arraché au pays natal par le grand devoir ou une enfant rachitique condamnée aux exhibitions de la scène, un déporté, un outlaw qui se retrouve Français lorsque le drapeau est en danger, ou une pauvre marchande de journaux, ou même un petit épicier, — l'épicier, raillé déjà et pourtant célébré par Balzac, — qui rêve en cassant son sucre, Coppée a pour chacun d'eux une pitié, un attendrissement. Il s'émeut dans la vie, et aussi dans cette vie fouettée qui est le voyage, devant tout héroïsme, tout dévouement : Walhubert à Avranches ou Cambronne à Nantes. En Bretagne, si Sainte-Anne d'Auray et Carnac sont pour lui, — comme pour nous, — deux déceptions, le pays de Brizeux lui plaît parce qu'on y rencontre des pêcheurs> « ces bonnes figures de loups de mer, vrais jambons cuits par le soleil et salés par le vent du large ». Les marins! François Coppée les a souvent salués, en vers et en prose, non seulement pour leurs heures de sacrifices, comme
dans l'Epave, mais dans leurs heures de labeur quotidien vouées au soin du navire. « Celui qui est à son poste pour balayer, dit-il, v sera aussi pour combattre, et quiconque n'a pas peur d'un nuage de poussière ne reculera pas devant la fumée d'un coup de canon. » En toute chose Coppée a ainsi vu la grandeur des destinées humaines dans leur humilité touchante, et son œuvre est la. glorification des obscurs et des simples de cœur. Je ne sais pas de plus noble emploi du talent que de laisser venir à soi les petits pour les couronner.
Ces œuvres, le maitre éditeur qui a tant fait pour la librairie française classique et moderne et qui mérite depuis longtemps une récompense officielle, Alphonse Lemerre a tenu à en faire un des plus beaux livres qu'on puisse voir. Il a voulu, comme jadis Perrotin pour Béranger, élever un monument artistique à son poète, François Coppée. Il publie, en une édition in-40, les œuvres de l'auteur du Reliquaire et il les a fait illustrer par un maître, Taqua-fortiste Boilvin. C'est un chefd'œuvre.
Le premier volume de cette édition définitive, monumentale, contient les poésies pu-
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bliées par Coppée de 1864 à 1872 : le Reliquaire, les Intimités, les Humbles, et ces poésies dramatiques, si rapidement devenues populaires, ces récits poignants et supérieurs, la Bénédiction, la Grève des Forgerons, la Lettre du mobile breton et les pièces écrites pendant le siège. Avec les pages intitulées Promenades et Intérieurs, d'un sentiment si profond et si juste, pénétrant, sincère, — c'est peut-être là ce que le poète du Passant a écrit de plus achevé, de plus personnel.
On aime à relire, en cette édition magistrale, ces vers qui chantent depuis longtemps dans les mémoires. Boilvin a signé là des eauxfortes exquises, très variées, d'un naturalisme très simple, comme lorsqu'il illustre le Banc ou la Nourrice, et d'une tournure fine ou fière, comme dans ses gravures de la Grève et du Fils des armures. Coppée a été bien compris et admirablement traduit.
Sa poésie très moderne, d'une intensité de sensations tout à fait particulière, émue, repliée, parisienne par les souvenirs, les énervements, lagràce souffrante et irrésistible, était bien faite, au surplus, pour inspirer un artiste très contemporain dans sa façon de voir. Elle est cou-
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sine de la muse triste de Sainte-Beuve, la muse charmante de Coppée, mais elle a, je le répète, de sa fine main de Parisienne touché à la grande épée de Hugo; elle a gardé de ce contact une vigueur rare qui ajoute du prix à sa nervosité exquise. C'est d'ailleurs une note toute spéciale que François Coppée a donnée dans ces Intimités où les tendresses, les frissons, les odeurs, le replié et le compliqué de la passion moderne, ou de Y amour- goût contemporain, sont analysés dans une langue d'une simplicité savoureuse et savante. Là est Coppée, dans ce je ne sais quoi de profondément senti, d'amoureux et de douloureux, de sincère et de vécu. Amoureux parisien et poète de Paris, avec des murailles grises pour encadrer des idylles et des jours de neige pour éveiller les névroses. Vrai poète moderne, contemporain, sensitif, exprimant avec une netteté décisive, pleine de dessous émus, les réalités quotidiennes. Cette édition, ce monument que lui élève Alphonse Lemerre, c'est déjà comme une postérité qui commence pour Coppée. Il écrit à la dernière page de ce beau livre ce quatrain trop modeste. « A mon éditeur » :
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Grâce au format de luxe et grâce au beau papier,
Et ton livre sera le magnifique herbier
Qui conserve longtemps une fleur éphémère.
Mais la fleur est loin d'être fanée. Elle embaume toujours, la fleur de poésie! Elle re'pand toujours son parfum subtil et doux, et François Coppée, ce poète de nos vingt ans, est déjà de ceux dont on peut dire, en ces pages achevées, que les relire, c'est les revivre.
On a déjà fait ressortir le contraste qui existe entre les poètes de la génération qui précéda la nôtre et ceux qui vivent aujourd'hui. Les premiers, nés dans le fracas d'une tempête, fils de chouans ou de bleus, bercés au bruit du canon, tels que Hugo se le rappelle quand il raconte la jeunesse de Marins dans les Misérables, ou que Musset nous le fait voir dans l'admirable premier chapitre de la Confession d'un Enfant du siècle, continuèrent dans Ja littérature l'oeuvre tourmentée de leurs pères. Ils furent militants, audacieux, exaspérés, dans une époque calme, pacifique et heureuse. Le règne doux et sans points noirs de Louis-Philippe leur permettait d'être, en art, révolutionnaires tout à leur aise. Au contraire, ceux' d'aujourd'hui, nés et grandis dans des heures
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calmes, ne cherchent que les séductions du coin du feu, les bonheurs intimes, les tendresses vraies — même dans les Vaines tendresses de ce cher et profond penseur qui est Sully-Prudhomme; — et pourtant ils ont, comme la patrie même, la menace et le glaive suspendus sur leurs fronts. « Pareils, a-t-on dit, à ces lettrés gallo-romains qui, à l'exemple de Fortunat, alignaient leurs vers charmants entre deux invasions de barbares, ils ont la tragédie sur la tête et ridylle dans le cœur. »
Cette édition définitive est comme une carte remise par Goppée à l'Académie. lia failli s'asseoir déjà dans un des fauteuils et lorsque la jeunesse littéraire (qui commence à avoir bien des cheveux blancs) a donné un banquet à Sully-Prudhomme, élu parmi les Quarante, c'est le poète du Passant qui a chaleureusement porté le premier toast au poète de/<2 Justice :
« — Mon cher Sully-Prudhomme (je l'entends encore^, les amis que réunit cette fête intime m'ont fait l'honneur de me choisir pour interprète de la joie profonde que leur cause la consécration publique d'un talent qui ne compte que des admirateurs. En vous nommant — et
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en vous préférant — l'Académie française a voulu couronner en vous la poésie dans son expression la plus pure et la plus désintéressée; et j'invite tous ceux qui gardent fidèlement au fond de leur cœur le culte de Fart profond et exquis, à lever leur verre avec le mien. Je bois à Sully-Prudhomme , de l1 Académie française! »
M. Sully-Prudhomme, très ému, répondait alors en quelques mots :
« — Nous avons à peu près débuté ensemble, mon cherCoppée, et si je rappelle ce souvenir, et si je parle de cet à-peu-près, c'est que je tiens à constater que je suis votre aîné... Et c"est parce que je suis votre aîné que j'ai été, me vous le dites, préféré par Y Académie... Maintenant que je suis à l'Institut, mon cher ami. e vous y attends. »
François Coppée d'ailleurs n'est point pressé. Il est heureux entre ses amis et ses parents, recevant Barbey d'Aurevilly et Banville, les maîtres, Paul Bourget, le poète délicat, sensitif et profond, une des individualités exquises de la génération nouvelle, et, souriant, le poète des Intimités dit de lui-même et de sa vie :
« J'habite dans un faubourg; la chambre où je travaille est située au rez-de-chaussée et accède par quelques marches à un jardinet. Mais la maison est exposée au nord, en plein nord, et, même en été, même à midi, son ombre s'étend sur la moitié de ce petit carré de fleuts. Celles qui sont au fond du jardin, en plein soleil, s'épanouissent et embaument dans l'air attiédi; mais les autres, les plus proches du mur, que jamais n'atteint un rayon, s'ouvrent à peine et ne donnent qu'un faible parfum.
« Souvent, en me promenant dans l'étroite allée circulaire de mon petit jardin, je jette un regard de compassion sur ces oeillets étiolés et sur ces roses maladives — car celles-là sont mes préférées — et, au même moment, les bruits des maisons prochaines, en parvenant jusqu'à moi, me font songer, par une mystérieuse correspondance d'esprit, à certaines existences comparables à ces tristes fleurs. C'est la chanson monotone de l'ouvrière qui tire l'aiguille dans sa chambre haute; c'est le hoquet de la machine à vapeur voisine où s'agite, dans l'enfer d'une forge, le peuple des artisans; c'est la cloche du couvent où des femmes innocentes offrent à Dieu leurs souffrances et leurs prières pour ceux qui, comme beaucoup d'entre nous, ne savent ni souffrir ni prier ; c'est enfin le clairon de la caserne où de pauvres paysans, exilés de leurs champs et de leurs vignes, subissent les rigueurs d'une dure discipline en attendant que la guerre éclate, qui les forcera de payer à la patrie le terrible impôt du sang. J'écoute ces bruits mélancoliques, je regarde ces roses languissantes et ma rêverie unit dans une même pitié ces âmes et ces fleurs à qui la destinée n'a pas accordé ce qu'elle semblerait devoir à tous, une place au soleil. »
J'oubliais d'ajouter que. de 1870 à 1871, Coppée fut soldat comme Sully-Prudhomme,
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mais il n'oublia pas, a-t-on dit, le sac au dos, qu'il était poète. Pendant le siège, la Lettre du Mobile breton. Plus de sang ! Une Idylle ■pendant le siège datent de cette époque. En 1874 parurent les Promenades et Intérieurs et le Cahier rouge. « Le poète avait alors, tout en s'occupant d'oeuvres plus importantes, Fhabitude d'ouvrir à ses heures un mince cahier rouge qui traînait toujours sur sa table de travail et de se délasser en y jetant quelques poésies fugitives. Réunies et publiées sous ce titre : le Cahier rouge, ces poésies, empreintes de « ce spleen qui est au fond du cœur de « presque tous les poètes modernes », avaient précédé immédiatement Olivier 1. »
Mais, encore une fois, ce spleen est souriant et indulgent chez Coppée. Il se trouve satisfait et bien payé de la vie, on vient de le voir par ses confidences. Il travaille beaucoup. « L'existence du poète se compose de rêve et de papiers noircis. » Il fut, aux mauvais jours, le débiteur du bon Lemerre ; maintenant il est souvent son créancier.
Nommé par l'intervention de la princesse Mathilde, en 70, avant la guerre, bibliothécaire