LETTRE A JOSEPH DE 8PAUN
Liot, 31 Juillet 1835.
Cher Spaun,
Tu iHîux juger combien il nf est pénible de l'écrire une lettre de Linz pendant que tu es à Lemberg. Au diable cette affreuse nécessité qui fait que les amis se séparent quand ils ont à peine trempé les lèvres dans la coupe de Tamitié. Je suis à Linz, à moitié mort de chaleur. J'ai un nouveau cahier de lieder (1), et tu n'es pas là! N'as-tu pas honte? Linz est, sans toi, comme un corps sans âme, un cavalier sans tête, une soupe sans sel. Si le garde-chasse n'avait pas d'excellente bière, et si, au Schlossberg, je ne trouvais un vin passable, il ne me resterait qu'à me pendre de douleur sur le cours de Linz, aux yeux des promeneurs épouvantés. Mais ce serait peut-être de l'ingratitude envers les autres habitants , car je suis bien heureux dans la maison de ta mère, au milieu de tes sœurs, entre Ottenwald et Max. Pas mal de gens font, pour moi, de véritables frais d'esprit; mais je crains que ce feu d'artifice ne finisse par s'éteindre peu à peu, et, alors, je mourrai d'ennui. En général, et c'est désolant, tout finit en fade prose. La plupai*t voient cela avec tranquillité et s'en trouvent bien ; ils s'abandonnent nonchalamment et roulent volontiers jusqu'à l'abîme. Ji est
(1) Probftblemeot les lieder d'apr's Walter Scott.
(-lil'licile de toujours s'élever, et il faudrait un véritable secours d'en haut pour mettre à la raison de si tristes gens.
Au surplus , ne te laisse pas pousser de cheveux blancs par désespoir d'être si loin ; brave ton sort ; laisse ta douce humeur fleurir comme lin parterre de roses; épanche, sous la froidure du Nord, la chaleur de ta vie; prouve ainsi ta divine extraction.
Bien vile est la tristesse qui envahit un noble cœur ; arrache de toi et écrase le vautour qui dévore ton âme,
J'api)rends de Schober qu'il va retourner à Vienne. — Je me demande ce qu'il y va faire. En tout cas, je m'en réjouis, et j'espère qu'il va importer quelque chose de sa vivante et loyale Immeur au milieu de cette société qui se dissout.
Je suis, depuis le 20 mai, dans la haute Autriche, et j'ai été bien désolé d'apprendre que, depuis une couple de jours, tu avais quitté Linz. J'aurais bien voulu te voir avant ton départ pour cette satanée Pologne.
Je me suis arrêté quatre jours à Steyer avant d'aller, avec Vogl, à Gmùnden, où nous avons fait un séjour de près de six semaines. Nous étions descendus chez Traweger, qui possède un merveilleux piano , et qui est, comme tu sais, un grand admirateur de mon humble personne. J'ai vécu là à mon aise et sans gène. Nous avons fait beaucoup de musique chez le conseiller aulique Schiller. Nous avons dit plusieurs de mes nouveaux lieder tirés de la Dame du LiCy de Walter Scott. L'hymne (Aue Maria] a particulièrement réussi.
Je suis réjoui de savoir que tu es en compagnie du jeune Mozart. Salue-le de ma part.
Maintenant, porte-toi bien, mon cher Spaun, songe souvent à ton
sincère ami.
Franz SCHUBERT.