LETTRE ▲ SES PARENTS
Gmttaden, 25 JuiUet 1835.
Chei-s Parents,
Je mérite à bon droit le reproche que vous me faites au sujet de mon long silence. Le temps présent n'offre rien de bien intéressant à raconter; aussi vous me pardonnerez si, en réponse à vos bonnes lettres, je ne vous parle que de moi. — Je suis revenu à Steyer ; mais j'ai passé six semaines à
(1) Pluaieurs fragments de cette lettre ont été donnés dans le cours de la notice. Voyez eh. IX.
Gmunden, dont les environs sont vraiment célestes. Les habitants, principalement l'excellent Traweger, ont été pour moi d'une bienveillance extrême. J'étais, chez Traweger, à mon aise comme chez moi. Lors de l'arrivée de H. le conseiller aulique Schiller, qui, par l'étendue de ses domaines, est un vrai monarque, nous dînâmes presque tous les jours chez lui , VogI et moi, et nous fîmes beaucoup de musique dans sa maison ainsi que dans celle de Traweger. Mes nouveaux lieder, tirés de la Dame du Lac, de Walter Scott, ont surtout fait plaisir. On s'extasiait beaucoup sur le caractère de piété que j'avais imprimé à mon hymne à la Sainte Vierge, et sur la façon dont ce morceau saisissait tous les cœurs et les plongeait dans le recueillement. Comme je ne me force jamais pour arriver à l'expression d'un pareil sentiment, qu'à moins d'être inopinément vaincu par lui, je ne compose jamais de semblables hymnes ou prières, j'en dois conclure que, dans cette circonstance, j'ai rencontré une juste et véritable expression. De Gmûnden nous allâmes à Puschberg, où nous rencontrâmes quelques connaissances, et où nous passâmes quelc[ue$ jours, pour aller ensuite à Linz, où nous avons fait un séjour de huit jours, tant à Linz même qu'à Steyreck, alternativement. A Linz, j'avais pris mes quartiers dans la maison de Spaun (celui que vous connaissez). Il était malheureuse-* ment parti pour Lemberg, ce qui m'a vivement contrarié. J'ai lu quelques lettres de lui, écrites de Lemberg, dans lesquelles il se montre très-aflligé et comme pris d'une véritable nostalgie. Je lui ai écrit à Lemberg pour le gronder de sa mollesse ; mais, au fond, à sa place, je serais probablement aussi attristé que lui. A Steyreck, nous avons été voir la comtesse Weissenwolf, qui est une admiratrice de ma petite personne, possède toutes mes œuvres et en chante quelques-unes très-gentiment. Mes lieder de Walter Scott lui ont fait tant d'impression qu'elle m'a laissé deviner qu'une dédicace lui serait fort agréable (1). Quant à ces lieder, je songe à les publier sous une autre forme que mes lieder ordinaires. Je songe h mettre en tête le nom si célèbre de Walter Scott, afin de piquer la curiosité, et à y adjoindre un texte anglais, ce qui me ferait peut-être connaître en Angleterre. Ah 1 si on pouvait faire quelque chose d'honnête des marchands de musique! Mais la sage et bienveillante organisation de l'état a bien souci que les artistes restent les esclaves de ces misérables trafiquants !
Au si]yet de la lettre de M** Milder (2), je suis heureux de la bonne opinion qu'elle a de SuUika. Mais la critique, vous le savez, a besoin d'être elle-même critiquée. Une appréciation bienveillante peut être ridicule, si le critique a manqué de la pénétration nécessaire, ce qui n'est pas rare, malheureusement.
Je trouve mes compositions répandues partout dans la haute Autriche, particulièrement dans les cloîtres Florian et Kremsmunster, où, avec l'aide
(1) L'oBuwe «ty en effet, dédiée à U comtesse. (3) M"* Milder, célèbre eaaUtrice.
d'une brave pianiste, j'ai joué mes variations à quatre mains et mes marches avec un grand succès. — Mes variations, tirées de ma nouvelle sonate h quatre mains (i), ont plu d'une manière toute particulière. Je les joue séparément et avec un grand plaisir, parce que quelques-uns m'ont assuré que, sous mes doigts, les touches semblaient des voix qui chantent. Si cela était, comme je serais heureux ! Je ne puis souffrir le tapotage propre aux pianistes : il ne satisfait ni l'oreille ni le cœur.
Je suis de retour à Steyer, et si vous me faites le plaisir de m*écrire, adressez-moi votre lettre dans cet endroit; elle m'y rencontrera très-cer- Uiinement, puisi^ue j'y resterai de dix à quatorze jours, et si je m'absente pour aller faire un petit voyage aux célèbres bains de Gastein , je ne serai accidentellement absent de Steyer que cinq jours.
Ce voyage me réjouit exlraordinairement parce que je fais connaissanc ^ avec un pays magnifique. Au retour, nous visiterons Salzburg, célèbre par sa situation admirable et ses environs. Nous serons de retour de ce voyage vers la moitié de septembre; mais, comme nous avons promis de revenir encore une fois à Gmùnden, Linz, Steyreck et Florin n, je iTois qu'il sera bien difficile que nous soyons à Vienne avant la fin d'octobre. Cependant je vous prie de v alolr bien me retenir l'appariement près de 1 église de Saint-Cha''le<î, et pour cela, de cons gner les 28 florins que j'ai promis; je vous les remettrai au retour avec mes remercîmenls. Le temp^ a élé trèsinconstant tout le mois de juin et la moitié de juillet; pendant quatorze jours, il a fait si chaud que la transpiration m'a fait maigâ^ir ; puis il a plu quatre jours sans discontinuer. Mes amitiés k Ferdinand, à sa £emine et à ses enfants. Il va probablement toujours à la Croix (3], et Dombadi ne peut pas s'en détacher non plus ; il est toujours dws la persuasion d'avoir été soi\anie lix-sept fois nuilade, d'avoir manqué mourir neuf fois, et I)ersiste à considérer la mort comme le pire des maux qui puissent nous arriver, k nous autres hommes. Ah! s'il pouvait voir ces célestes monta^ gnes, ces beaux lacs, dont la vue nous écrase et nous absorbe, il ne tiendrait pas tant à notre petite vie humaine au point de ne pas considérer comme un grand bonheur d'être de nouveau confié à cetle terre, qu'une puissance inconcevable pousse à une vie éternellement nouvelle. — Que fait Charles (3)? Voyagera-t-il ou non? Il a maintenant beaucoup à faire; un artiste marié se doit et à son art et à son ménage, et s'il réussit des deux côtés, il est doublement à louer, car ce n'est pas une petite affaire. Pour moi, j'y renonce. — Ignace doit être probablement en ce moment à IloUpcin, car il va là maintenant le matin, le tantôt et le soir, et ne peut plus rester à la maison. Je ne puis m'empôcher d'admirer sa persé-
(1) Probablement l'œavre 43.
''2) Aubeiige où la famille Schubert avait l'habitude de se réunir le soir. Franz oe s*y rendait pis volontiers. L'aubergiste falsifiait son vin, ce qui lui donnait des maui de tôte. (3) Frère de Franz Schubert, peintre de paysage.
vérance, et je ne sais si c'esl pour loi on bien ou un mai, s'il y gagnera le paradis ou l'enfer. Je voudrais bien m'éclairer à ce sujet. Le Schneider et la Schneiderinc doivent, à l'heure qu'il est, avoir une huitaine de petits Schneider et de petites Schneiderines ; les Schneider deviendront aussi innombrables que les grains de sable de la mer. — Qu'ils prennent bien garde à n'avoir dans le nombre ni coupeurs de bourse, ni coupeurs d'oreilles, ni coupeurs de gorge, etc... (1) ^ Je finis mon bavardage; j'ai, par ma lettre, compensé mon long silence. J'embrasse mille fois Marie, Pepi, le petit André. Du reste, je vous prie de saluer pour moi, du mieux, tout ce qui est h saluer. Dans l'attente d'une prompte réponse, je demeure avec amour.
Votre très-fidèle fils, FRANZ.
LETTRE A FERDINAND^ DATÉE DE GMUNDEN, LE 12 SEPTEMBRE. LETTRE A FERDINAND, DATÉE DE GMUKDEN, LE 9i SEPTEMBRE^
(Suite de la précédente.)
Voyez la traduction de ces deux lettres dans la notice où elles ont été réunies en une seule, ch. IX.
LETTRE A BAUERNPIELD.
Steyer, 1« 10 septembre 183S.
Je suis bien désireux de revoir Schober et Kupelwieser : l'un comme
un homme dont tous les plans ont échoué, Taulre comme un homme qui revient de Rome et de Naples. Schwindt est un véritable Ganihnspel (3) ; il m'a écrit deux lettres plus confuses Tune que l'autre. Jamais je n'ai vu pareil galimatias, pareil mélange de bon sens et de non-sens. S'il ne produit pas bientôt quelque chose de beau, je ne lui pardonnerai jamais ce morceau d'écervelé. Sahie-ies, pour moi, tous les trois, ainsi que Rieder et
(1) Schneider était le beaa-frère de Schubert. Ea allemand, Schneider veut dire tailleur, coupeur. — Saite de Jeox de roots intraduiaiblet en français.
(2) Détails domestiques sans intérêt. Schubert annonce son retour.
(3) Dévidoir, intraduisible en français.
— il2 —
Dietrich, quand lu les veiTajs... Steigeret Louis Hœnig m*ont visité à Gmûnden, et cela m'a fait grand plaisir (1).
Adieu; porte-toi bien. Envoie-moi, s'il est possible, quelque poëme musical. Vogl me dit qu'il ne serait pas impossible qu'à la fin de ce mois ou au commencement d'octobre, il allât, avec Haugwiss, en Italie. Dans ce cas, tu me verrais plus tôt, au commencement d'octobre.
Ton SCHUBERT.
(1) Ici Schubert se Uvre à des plaisanteries aa moins aussi Incomprélieosibles que le galimatias de Schwindt.