‹ Fra AngelicoChapitre 4 sur 7 · A SAN MARCO · texte numérisé non relu

A SAN MARCO

En 1435, Fra Angelico approchait de sa cinquantième année quand la communauté de Saint Dominique quitta son couvent de Fiesole et alla se fixer à Florence dans une nouvelle demeure ; après quelques mois, elle abandonna cet asile temporaire de San Giorgio Olté Arno, pour habiter le monastère en ruines de San Marco.

Cette maison semble avoir appartenu à la congrégation de Saint Sylvestre dont les mœurs assez relâchées convenaient peu à cet ordre religieux. Pour purifier le couvent, le Pape Eugène IV le donna aux Dominicains avec le consentement de

Cosme de Médicis, piètre cadeau d'ailleurs, car le dortoir, détruit par un incendie, avait été remplacé par des constructions en bois protégeant imparfaitement de la pluie et du froid : d'où une grande mortalité parmi les frères. Ayant eu connaissance de cette situation, le Pape Eugène intercéda auprès du gouvernement de Florence, qui chargea son architecte préféré, Michelozzo, de reconstruire le monastère. Fra Angelico reçut, après, la mission d'orner les murs de fresques rappelant les principaux épisodes de la vie religieuse et affirmant la Spirituelle Présence.

Cosme de Médicis ne se contenta pas d'offrir à la confrérie les bâtiments, il y ajouta une bibliothèque emplie de tous les livres nécessaires, et nomma à leur garde un homme qui était destiné à monter sur le trône de Saint Pierre.

Certains ouvrages furent enluminés par Bernadette), frère de Fra Angelico, qui avait prononcé ses vœux en même temps que lui ; certains critiques émettent l'opinion que Fra Angelico l'assista dans ce travail.

Le Pape Eugène, contraint de quitter la Ville éternelle, vint à Florence où il vit les œuvres de Fra Angelico, ce qui sans doute motiva le séjour de l'artiste à Rome dans les dernières années de sa vie. Trouvant, au milieu d'une orageuse et difficile existence, le temps de s'intéresser aux questions artistiques, Eugène n'attendait que le moment propice pour se montrer un protecteur aussi avisé que le "Terrible Pontife," Jules de la Rovère, qui fit travailler Michel-Ange à la chapelle Sixtine.

Pour reconstituer la vie que le peintre voyait autour de lui, dans ces jours où la communauté des Dominicains alla pour

la première fois à San Marco, il faudrait avoir recours à quelques historiens de Florence, en se rappelant les splendeurs et la magnificence de cette ville à cette époque. Il y aurait là une étude très intéressante à faire, mais qui dépasserait les limites de notre cadre.

Certaines, parmi les fresques de Fra Angelico, ont perdu un peu de leur primitive fraîcheur, mais en dépit des ravages du temps, il est facile de s'imaginer le charme qui émanait d'elles au moment même où elles furent peintes.

Dans le cloître ouvert le Grand Crucifiement a beaucoup souffert, mais dans les cellules, plus à l'abri, les œuvres proclament encore la gloire de l'artiste.

Le Crucifiement de la maison du Chapitre, le plus important travail de l'artiste, est resté inachevé, on ne sait pour

quelle raison, le rouge n'est que la préparation du fond bleu qui devait être fait. Ne pouvant pas le faire reproduire en couleur, nous donnons ici une des arcades du cloître: le Christ y est représenté en pèlerin rencontrant deux frères dominicains. Cette peinture nous montre de quels profonds sentiments religieux était animé le peintre qui a conçu cette scène ; le dessin et la coloration prouvent que cet homme de piété profonde était un très grand artiste. Il y a dans les physionomies une interrogation mystérieuse, dans les gestes une simplicité archaïque; les regards se croisent, se pénètrent ; on ne sait pas les paroles échangées entre les personnages, mais il semble que déjà la Passion est prévue, qu'une ineffable tristesse annonce le Destin cruel; cet homme blond, auréolé, vêtu d'un sayon de

PLANCHE V.— LE COURONNEMENT DE LA VIERGE (Au couvent de San Marco, à Florence)

C'est un fragment de la célèbre peinture de San Marco, la fresque d'une cellule du corridor sud ; le Christ couronne la Vierge ; les nuages autour d'eux sont teintés d'un arc-en-ciel.

berger est, comme disent les mathématiciens, en puissance de martyre. Et se conformant au signalement envoyé par Lentulus au Sénat romain, et dans lequel le Sauveur est dépeint comme le plus bel homme qui ait jamais paru sur h terre, Fra Angelico fait du Christ une figure de noblesse et de charme, il est bien celui à qui David s'adresse; "Ceins ton épée, roi puissant, 6 le plus beau des enfants des hommes, règne, triomphe par Féclat attrayant de ta beauté!" Celui dont Saint Grégoire a dit: "Roi de gloire; image visible de l'invisible majesté du Très-Haut, Jésus fut choisi entre dix mille; les proportions de son corps étaient élevées et pures ; tout ce qui était créé en lui était plein de grâce et de vérité.— Son père céleste versa sur lui à grands flots la grâce corporelle qu'il dispense aux mortels goutte à goutte. Il était beau

dans le sein de sa mère, beau dans les bras de ses parents, beau sur la croix, beau dans le sépulcre. Il ne voila sa divinité qu'autant qu'il était nécessaire pour ne pas blesser les regards des hommes."

Cette question de la beauté ou de la laideur du Christ a soulevé de nombreuses controverses. Les premières images que Ton possède, d'un dessin ignorant, enlaidissent la figure du Christ sous prétexte de représenter sa souffrance. Mais dès le huitième siècle, Jésus-Christ est dépeint "comme un nouvel Adam, modèle des formes les plus accomplies." Au douzième siècle, Saint Bernard dit "que sa beauté physique surpassait celle des anges, qu' elle faisait l'admiration et la joie de ces êtres célestes." Cependant certains docteurs s'entêtaient à penser que sa beauté

ne consistait que dans l'expression de la douceur et de l'humilité dont il offrait l'exemple. Ainsi qu'André Michel le disait récemment dans sa conférence sur les Cathédrales de France: "Au très-haut moyenâge, il s'était élevé une grande contestation sur la question de savoir si le Christ était beau ou non. Les uns disaient :

"C'est le Fils de Dieu, l'exemplaire le plus parfait de notre humanité, il doit avoir toute perfection." Les autres: "Il est venu pour souffrir, pour nous racheter par son sang, c'est l'homme de douleur; il fut humilié pour nos péchés ; ce n'est pas de la beauté physique qu'il nous propose le modèle." Sur ce thème, on a discuté longtemps, car le pour et le contre peuvent se sontenir.

Pour les quattrocentistes, le Christ, possède une beauté certaine, cette beauté

qui se continuera et s'augmentera plus tard chez le Vinci, chez Michel-Ange, Raphaël, Carrache et le Poussin ; elle est noble, douce et divine. Il serait curieux de publier une iconographie du Christ, car il n'a pas toujours été reproduit comme nous le voyons avec cette réalité humaine impressionnante et douloureuse du Calvaire.

La partie principale de la décoration de Tune des cellules est reproduite ici : le Couronnement de la. Vierge. Le Christ, assis sur un nuage blanc, place une couronne sur la tête de la Vierge qui s'incline émue et consentante, les mains humblement croisées sur sa poitrine, les genoux fléchissants ; à l'entour, six figures de saints avec un arc-en-ciel, celles-ci avec leurs gestes identiques et leur auréole, sont conventionnelles, mais le personnage principal est d'une réelle importance avec

son geste de tendresse ; son regard semble, là encore, voir l'avenir, et cet emblème glorieux qu'il élève dans ses mains ne sacre-t-il pas celle qui sera une Mater dolorosa? Pour Fra Angelico cette merveilleuse et émouvante histoire était aussi vraie que le paysage qu'il voyait ou les fleurs qu'il cueillait. La foi ici égale le talent, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de l'idée religieuse ou de la perfection de l'exécution. Et pour justement apprécier les œuvres il faut avoir bien présent à l'esprit l'état de l'art pictural à cette époque.

Pour ceux qui viennent après Fra Angelico la tâche fut plus aisée, il leur avait préparé la voie.

Quand il décora ce cloître et ces cellules de San Marco, il était absolument maître de sa technique ; son sentiment de

la beauté de l'Evangile avait atteint son apogée, et il eut la bonne fortune, rare aux artistes du XVème siècle, de rassembler le meilleur de son œuvre dans un endroit que les âges devaient respecter.

Au cloître et à la Maison du Chapitre, les peintures ont subi des dégradations: le Crucifiement est aussi pâli et fané que h Cène de Léonard de Vinci dans la Sancta Maria délie Grazie de Milan ; mais dans les cellules l'œuvre de Fra Angelico est mieux conservée, durera davantage; et l'on peut méditer sur la dette que les novices ont contractée envers le frère artiste qui égaya leur sombre existence, qui les encouragea dans la voie de la vérité, et qui calma leurs heures de trouble et de doute par la vision radieuse de la récompense éternelle.

San Marco peut-être regardé comme

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