LE CHRIST EN PELERIN EST RENCONTRÉ PAR DEUX DOMINICAINS
(Au couvent de San Marco, à Florence)
C'est une fresque du cloître de San Marco ; le Christ tient un bâton de pèlerin qui sépare le tableau en deux ; sa main gauche et la droite du pèlerin le plus rapproché s'unissent pour faire la traverse d'une croix.
On les accueillit, et ils furent envoyés pour leur noviciat à Cortone où se trouvent quelques unes des premières œuvres connues de Fra Angelico.
Ils retournèrent à Florence Tannée suivante, mais les Dominicains étaient bientôt licenciés parce qu'ils soutenaient Grégoire XVI tandis que les Florentins avaient reconnu Alexandre V comme pape.
En 1418 le concile de Constance mit fin à cette situation difficile ; le pape Martin V vint vivre à Florence où Jean XXIII lui jura obéissance, et les Dominicains retournèrent à leur maison de la colline au-dessus de la cité qui, selon Thistorien Bisticci "fut dès lors féconde en hommes remarquables et en bons citoyens."
Fra Angelico, comme on doit l'appeler désormais, commença son premier travail important ; il avait appris tout ce que ses
collègues pouvaient lui enseigner, et son intelligence, son jugement s'étant mûris, il était prêt à aborder les problèmes de Tart.
On peut dire que Fra Angelico relie le Moyen-Age à la Renaissance, il représente le progrès qui s'affirma dans ces temps.
Affranchi des conventions médiévales, il dressa contre l'esprit de réaction cette indépendance de la pensée qui devait amener les Florentins à pouvoir s'exprimer dans toutes les formules de l'art. Aucun artiste du quattrocente ne se confinait dans la peinture, il y avait en eux également des sculpteurs et des architectes; cette curiosité encyclopédique se réalise en Léonard de Vinci, qui vint au monde au moment même où Fra Angelico le quittait.
Le frère dominicain dut à ses débuts
être miniaturiste; c'est à ce point de vue que Vasari fait son éloge ; beaucoup d'artistes ont commencé ainsi et il n'est pas juste que cela nuise à leur réputation.
Le professeur Langton Douglas, dans son très complet ouvrage sur Fra Angelico, montrant l'influence qu'il subit des peintres et des architectes de son temps; il a même pu, de ce fait, deviner la date approximative de certaines de ses œuvres. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'un artiste d'une telle sensibilité ait été ému par les merveilles de sculpture et d'architecture qui marquèrent le début des quattrocentistes ; Florence à cette époque était triomphante et fournissait des modèles incomparables.
Parmi les travaux exécutés par Fra Angelico avant l'arrivée à San Marco, il faut citer le rétable de Cortone, V Annonciation, et le Jugement dernier, à l'Académie de Florence,
la fameuse Madonna de Lieurajoli avec ses douze anges jouant d'instruments divers autour du panneau central; les figures, qui ont été critiquées à cause de leur maniérisme, ont fait beaucoup pour la gloire du peintre: ce sont véritablement des anges, et il les a rendus avec toute sa conviction pieuse.
De cette première période, qui peut-être comprise entre 1407 et 1435, les autres œuvres importantes sont: la Madonna de Cortone, la Madonna de Pérugia; la Madonna de UAnnelena; celle-ci se trouve à l'Académie de Florence.
Il est inutile de faire dans la vie de l'artiste des divisions plus ou moins arbitraires: il est certain que le Saint Laurent distribuant des aumônes et La vie de Saint Etienne qui sont de la fin sont bien différentes du Jugement dernier que Ton peut
voir à Florence. Mais, même dans les premières années de son séjour à Cortone, il se révéla de suite le moderniste audacieux qu'il devait être, très en avant sur son temps, ayant ce coup d'œil averti, cette vue large qui est l'honneur des quattrocentistes, et reculant les limites de Part du peintre, se dégageant des conventions précédentes, négligeant des traditions qui semblaient indispensables.
Son individualité, à peine précisée jusqu'aux environs de sa trentième année, se développa régulièrement, s'affirma pendant les dernières années de sa vie. Isolé par le fait qu'il appartenait à l'ordre de Saint Dominique, vivant en marge de l'existence mouvementée des Florentins d'alors, il s'enthousiasma, dans ses loisirs contemplatifs, pour les beautés de la nature, trouvant son inspiration dans la campagne
environnante. D'avoir vu une paysanne allaitant son enfant, il eut la conception de la maternité de la Madone qui, avant lui, était toujours représentée irréelle et informe comme une grossière statue de bois; sous son pinceau, le Christ n'est plus cette poupée maladroite et vulgaire, mais un véritable bambino éclatant de beauté.
De même qu'une femme qui ne se marie pas semble reporter sur le monde entier l'affection qu'elle aurait eue pour ses propres enfants, ainsi ce peintre, tenu par des vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, parvenait à exprimer sur sa toile les sentiments qu'il aurait ressentis dans d'autres circonstances si sa vie avait été normale.
Privé des joies du bonheur domestique, il reporta sur la nature toutes les tendresses
de son âme bonne et affectueuse, et s'il eut, à certaines heures, le regret de ses vœux monastiques, il trouva, à portée de sa main, une consolation dans la nature même qui l'entourait.
Dans ses premiers essais il exprime son amour des fleurs; il place les anges de ses tableaux dans des champs fleuris sur des coteaux de Fiesole. Là il avait le sensation du Paradis, parmi les roses et les œillets qui semblent être ses fleurs préférées ; il les copie avec un soin amoureux, les représente à tous les instants de leur vie éphémère, depuis le bouton qui naît jusqu'à l'épanouissement complet. La nature lui sert à parer son art des plus brillantes couleurs ; les tons de l'arc-enciel, que les Orientaux dans leur langage pittoresque appellent "le fiancé de la pluie" se mêlent sur sa palette.
Dans toute son œuvre, Fra Angelico s'affirme un innovateur puissant par luimême, il ne veut pas s'embarrasser des convictions qui paralysent et atténuent; cependant il observe attentivement les progrès qui se produisent, surtout en architecture, avec Michelozzo et Brunelleschi.
Dans les premiers temps, il aborda timidement l'étude du corps humain, ce qui s'explique aisément par la crainte religieuse qu'une image puisse revêtir une apparence sensuelle. Plus tard, confiant dans sa force, il se dégagea de ces contraintes, et s'apprit à glorifier la forme humaine. Toujours il affirme son constant amour de la nature: ses paysages sont réels, ses anges vivent dans cette partie de l'Italie qui lui était familière, les fleurs qui parfument leurs pas sont celles qui
fleurissaient dans le jardin du couvent, car son imagination, si brillante fut-elle, ne pouvait créer quelque chose de plus beau que ce qui poussait librement dans le cloître de San Marco.
Par ses œuvres nous pouvons nous faire une idée exacte de sa vie calme et sereine. Attaché à son labeur artistique, dans l'oasis de la communauté, il ignorait l'agitation fiévreuse de Fiesole, de Cortone, de Foligno, qu'il avait connues pendant sa jeunesse.
Quand il vint à San Marco, où subsiste encore aujourd'hui son plus durable souvenir, il était un homme expérimenté et indépendant, et dont les œuvres nous donnent la sensation d'une modernité hardie. Il peignait la nature comme la peignit Milton, lorsqu'il écrivit le Masque de Cornus et V 'Allegro. Et cette interprétation,
si éloignée de celle des hommes mêlés au monde, est véritablement ce qui survit.