‹ Fra AngelicoChapitre 6 sur 7 · DERNIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES

Il serait tentant de s'arrêter avec M.

Emile Gebhart, dans "ce noble couvent de San Marco, dont les cloîtres, les corridors, les cellules sont décorés des fresques, grandes ou petites, où le moine de Saint Dominique interpréta les plus émouvants épisodes de l'Evangile et les plus glorieuses légendes de son ordre . . . Ce moine charmant vécut bercé par un

songe de béatitude, en union intime, disait-il, avec Jésus Christ. Il refusa les dignités de son ordre et, chose plus étonnante encore, selon Vasari, n'entra jamais en colère contre ses confrères. Il ne retouchait jamais ses peintures, Dieu ayant voulu, pensait-il, qu'elles fussent telles qu'il les avait composées d'abord. Il se mettait en prière avant de prendre ses pinceaux. Il ne peignit jamais une crucifixion sans verser continuellement des larmes. Il traversa, tel qu'une créature angélique, l'Italie sanglante du XVème siècle. Peut-être, dans l'ombre de son cloître, sous les lauriers roses du jardin de San Marco, relisait-il volontiers les Cantiche de Dante. La Divine Comédie était alors, à côté de la Bible et de l'Evangile, l'enchantement des âmes. Rêva-t-il, un jour, de donner à son ordre, à son art,

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cette gloire singulière : une Divine Comédie en couleurs, qui charmerait les consciences et préparerait les chrétiens à la venue du jour de Dieu? Il essaya, en son Jugement dernier, la trompette du Dies irœ. Mais ici, le Tuba mirum de l'hymne terrible semble une variation très-douce sur la flûte et la lyre ... Le Christ qui, du haut des nuées, préside aux assises suprêmes du genre humain, ne ressemble plus aux formidables figures qui, à Monreale, à Pise, à Venise, sur le fond d'or des absides, regardent fixement, durement, le fidèle tremblant. Le Christ d'Angelico est un jeune seigneur richement vêtu, dont le geste est un peu languissant; à sa droite sa mère, une fillette blonde, les mains dévotement croisées sur la poitrine ; tout autour de lui une couronne de jolis anges bien frisés, blonds aux longues robes

multicolores, une cour de petits pages merveilleusement dressés aux évolutions gracieuses et graves, des enfants de chœur en une cathédrale élégante. Le bon moine, en son Enfer, ne nous fait qu'une peur modérée. Il essaya de figurer la diversité des péchés par l'aspect du supplice ou l'attitude des réprouvés. Mais il n'exprime qu'une sensation de terreur toute puérile. . . . Fra Angelico a mieux réussi la poussée des maudits vers la porte de l'Enfer. Plusieurs de ces misérables, rois, évêques, moines ou cardinaux, ont des gestes d'effroi ou de supplication. Mais il n'a pas su reprendre à Dante sa barque de Charon, et le geste atroce du nautonnier, que retrouva Michel-Ange.

Tout le génie de Fra Angelico, trop faible ou trop doux pour la peinture de l'austère, triomphe dans le suave. Avec

quelle gentille tendresse ses anges accueillent les élus sur le seuil du Paradis, avec quels chastes baisers de paix ils les entraînent parmi les fleurs, à travers les bosquets éternellement verts, jusqu'à la maison du bon Dieu!"

Les dernières années du peintre se passèrent à Rome : il faut l'y suivre. Pour ceux qui veulent et peuvent demeurer plus longtemps dans ce couvent, les ouvrages abondent, les uns traitant du quattrocento, les autres des papes, d'autres de Fra Angelico lui même. Il n'y a ici qu'une simple indication de la vie du peintre ; pour avoir des renseignements plus étendus il faut consulter Vasari, Crowe, Cavalcaselle, le professeur Langton Douglas, Bernhard Bérenson.

Le Pape Eugène IV, qui avait visité Florence quand il fut exilé de Rome, se

PLANCHE VII.— LE CHRIST ENFANT (Au couvent de San Marco, à Florence)

Ce fragment montre avec quelle délicatesse le peintre traitait le sujet du Christ enfant.

fixa quelques temps à Bologne jusqu'à ce que l'autre pape Félix V, ayant été renversé du pouvoir, il put rentrer dans la Ville éternelle. Subissant le grand mouvement de la Renaissance, et voulant y contribuer à son tour, il se rappela l'artiste dont il avait admiré les œuvres à Florence, et appela Fra Angelico pour décorer une des chapelles du Vatican.

Tandis que le peintre se mettait en route, Eugène IV cédait la place à son successeur Nicolas V, qui, continuant les idées de son prédécesseur, s'entoura des personnalités les plus remarquables de son temps. Il conçut le projet de reconstruire le Vatican, malheureusement il ne resta que huit années à la tête du gouvernement de Saint Pierre, et ne put que commencer l'exécution de son vaste programme. Il eut pour successeur Tomaso

Parentucelli, le savant que Cosme de Médicis avait nommé bibliothécaire du couvent de Saint Marc à Florence quand les Dominicains en prirent possession.

Monté très âgé sur le trône de Saint Pierre, il ne put, lui non plus, mener à bien ses projets.

Bien que Nicolas V n'ait gouverné que huit années à Rome, il fit beaucoup pour la gloire de Fra Angelico, à qui il commanda les fresques de la bibliothèque privée du Pape, et celles d'une chapelle de Saint Pierre qui fut plus tard détruite. Il est regrettable que ceux qui régnèrent au Vatican n'aient pas toujours pris soin des œuvres d'art qui s'y trouvaient. Les caprices de l'ignorance et de la polémique sont préjudiciables à la beauté. N'est-ce pas sous l'influence d'un autre moine dominicain, Savonarole, que l'on fit à

Florence, dans les rues, des feux de joie avec des œuvres de valeur, considérées comme immorales ?

A Rome, pendant l'été, la chaleur est insupportable, et l'on sait qu'actuellement le Pape villégiature dans un pavillon, à l'extrémité des jardins du Vatican. Fra Angelico, à ce moment de Tannée, souffrit de la température et demanda de suspendre ses travaux ; de plus il avait reçu une invitation d'Orviati pour décorer le Dôme pendant les mois de Juin, Juillet, et Août ; il devait s'y rendre chaque été pour éviter la canicule romaine. Il ne fit le voyage qu'une fois, et ses fresques, abimées par la pluie et restées inachevées, furent terminées cinquante ans après par Lucas Signorelli.

Les fresques de Rome marquent l'apogée de l'œuvre de Fra Angelico. Des

critiques allemands ont prétendu que leur auteur en était Benozzo Gozzoli. Cette théorie ne peut se soutenir: les mains peuvent être les mains d'Esaù, mais "la voix est la voix de Jacob." L'artiste a sans doute accepté la collaboration de ses élèves, pour les fonds par exemple, mais la composition et le sentiment qui s'en dégage sont dignes du maître. Les sujets sont empruntés à la vie de Saint Etienne et de Saint Laurent, et leur martyre est représenté avec un réalisme très simple ; le monde infernal est peuplé de frères de Tordre de Saint François dont il réprouvait les coutumes tout en vénérant leur fondateur. C'est dans ces peintures de Rome que l'artiste atteignit la plus haute expression des beautés de la nature ; on sent vraiment dans les moindres détails qu'il est à l'apogée de son talent.

Après son départ de la ville éternelle, les fresques finies, il approchait de la soixantaine. Une lacune existe à cet endroit de l'histoire de sa vie ; on peut noter seulement qu'il devint prieur de ce monastère dominicain de Fiesole où quarante ans auparavant il avait demandé à être admis comme novice. Puis on le retrouve à Rome dans la maison-mère de son ordre, Santa Maria sopra Minerva. Il y mourut en 1455, à l'âge de soixante six ans et son corps fut déposé dans l'église du couvent, près du tableau de Sainte Catherine. Son épitaphe fut composée par le Pape lui-même.

L'ordre de Saint Dominique ne devait plus donner au monde qu'un homme remarquable, mais d'un caractère très difficile, le frère Girolamo Savonarole, dont la place Seigneuriale vit le supplice, le 23 mai 1408.

" Un curieux tableau de Pollajuolo,

conservé au couvent de San Marco, nous a gardé la naïve image de cette journée. Savonarole avait été l'implacable adversaire de Laurent le Magnifique. Les Médicis chassés, il consacra la Commune à Jésus- Christ et devint, par l'éloquence et la terreur, le maître de Florence. Il épouvantait l'Italie, annonçant la venue des Barbares, missionnaires de Dieu, qui abattraient les princes et les emmèneraient enchaînés i comme bêtes de cirque.' Puis, se tournant contre le pape, il déclarait que ce Borgia, cette 'vieille ferraille' ferro rotto, ne croyait pas en Dieu. Une coalition se forma contre lui, dirigée par les Augustins et les Médiciens. On le prit à Saint-Marc, au pied de son autel, on le traduisit en tribunal d'église pour hérésie. Il fut condammé à la potence, mais à la potence dressée sur un bûcher. Le

PLANCHE VIII.— SAINT PIERRE MARTYR (Au couvent de San Marco, à Florence)

Cette peinture porte aussi ce titre : "Le Silencieux," le geste du doigt sur les lèvres indiquant la règle de Tordre.

tableau de Pollajuolo retrace, en ses trois phases principales, le supplice du réformateur et de ses deux compagnons. Devant le Palais-Vieux est l'autel; à côté, trône Tévêque président, les trois Dominicains sont agenouillés à ses pieds, les mains liées au dos. Puis, escortés des Frères de la Miséricorde, ils vont au bûcher ; enfin on les voit se balançant à la haute potence entourée de flammes.

Quelques Augustins, dans leurs robes noires, regardent tranquillement de la Loge des Lanzi; quelques bourgeois causent de leurs affaires, ça et là, sur la place ; un cheval passe monté à la fois par deux cavaliers ; des enfants apportent des fagots, afin que le feu flambe plus joyeusement sous les pieds des martyrs. Mais l'artiste a manqué de génie ou de courage. Il n'a montré ni la joie cruelle des ennemis de

Savonarole, ni la désolation de ses partisans, ni la lâcheté de la populace qui lançait des pierres à la face de la victime, ni le délire des femmes qui, au retour, eurent des visions et prophétisèrent. Il a été impuissant à peindre l'agonie de l'apôtre et son bras tendu pour bénir la ville et le regard suprême qu'il abaissa sur la multitude furieuse ou désespérée, au moment où jaillit de la fournaise son dernier cri : i Florence ! Florence ! qu'as-tu fait ? ' Le cri de Jeanne d'Arc agonisante" (Emile Gebhart).

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