‹ Fra AngelicoChapitre 7 sur 7 · COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF

En art, aussi bien en musique qu'en littérature, le chemin des innovateurs est hérissé de difficultés, et si parmi les mouve-

ments qui agitèrent le monde, celui de la Renaissance Italienne au XVème siècle est un de ceux qui nous passionne le plus, c'est parce qu'il triompha des difficultés rencontrées. Des hommes se produisirent qui savaient ce qu'ils voulaient et qui étaient déterminés à obtenir le succès; ils se traçaient une ligne de conduite, la suivaient jusqu'au but qu'ils ambitionnaient, quand ce terminus était la conquête, il en résultait toujours une protection des arts; on en pourrait trouver l'explication dans ce fait que l'art était à la dévotion de l'Eglise et qu'un victorieux, saturé de victoires et de pillage, songeait alors au salut de son âme. Au XIVe et au XVème siècles, les hommes, à l'approche de la mort, pensaient au jugement dernier, cherchaient à mettre quelque chose à leur actif; afin d'apaiser l'ange rapporteur, on construisait

pour les congrégations des demeures, des couvents, des églises, et Ton doit à cette superstition des monuments remarquables.

Les tyrans eux-mêmes voulaient se survivre par des fondations. Cosme de Médicis, qui donna Saint Laurent et Saint Marc à Florence, disait à son historien Bisticci : " Cinquante ans ne se passeront pas avant que nous soyons chassés de Florence, mais ces édifices resteront." Nous pouvons excuser cette vanité qui créa tant de richesses dans les grandes cités italiennes.

Sans doute parmi les quattrocentistes il est des artistes qui ne nous ont laissé que leur nom. La victoire était aux mieux armés, eux seuls ont survécu et ont marqué de leur propre génie leur génération d'abord, leurs successeurs ensuite.

L'époque de Fra Angelico fut glorieuse; Filippo Brunelleschi naquit dix ans avant lui et vécut jusqu'en 1446; il fit le Dôme de Florence, le cloître de San Lorenzo, la Sagrestia Vecchia, l'église de Saint Laurent, d'autres œuvres encore ; Ghiberti est l'auteur des portes du Baptistère; Micholozzo encore construisit le palais Médicis, le couvent de Saint Marc, s'associa avec Luca délia Robbia pour les portes de bronze de la sacristie du Dôme, avec Brunelleschi pour bien d'autres de ses travaux qui font aujourd'hui de Florence une des villes les plus curieuses du monde.

Luca délia Robbia naquit alors que Fra Angelico n'avait pas plus de douze ans, Masolino, Masaccio, Filippo Lippi étaient ses contemporains, et aussi Jean Bellini et Andréa Mantegna.

Quand Fra Angelico mourut, Florence était pleine de grands artistes destinés à continuer son œuvre. En littérature Tefflorescence était la même avec Pétrarque et Boccace.

Un artiste est un reflet du monde qui l'environne; et bien que Fra Angelico ait passé la plus grande partie de sa vie entre les murs d'un monastère, il subit néanmoins l'ambiance de son époque. Il prit part au grand mouvement artistique et littéraire qui se produisait. Eut-il vécu en un autre temps, eut-il travaillé dans une cité éloignée de tout, il aurait certainement produit des œuvres intéressantes, mais peut-être n'eut-il pas innové, progressé, peut-être n'eut-il pas atteint cette perfection idéale qui a fait sa gloire.

Nous admirons d'autant plus Fra Angelico qu'il a été plus sincère et plus

convaincu, et nous communions dans une même pensée avec le peintre J. F. Raffaëlli quand il écrit: "J'ai toujours éprouvé une émotion vive, très-profonde, lorsque j'ai pénétré au Louvre dans la petite salle où se trouvent réunis les tableaux des primitifs italiens. Nos grands ancêtres sont ici, balbutiant des cantiques enfantins. Les petites images de nos vieux maîtres respectés sont là, accrochées aux murs comme les ex-voto dans les chapelles des villages de marins. . . . Voici les premiers prêtres de notre art de la peinture, qui nous passionne. . . . C'est que l'art n'est pas pour nous ce que beaucoup pensent.

Ça n'est pas un travail appliqué, patient et bête. Ça n'est pas un jeu aimable et riant. Bien moins encore un métier manuel. C'est bien un culte de tout et de soi-même, c'est une religion, et ses desservants ne

sont pas ou ne devraient pas être ces faméliques fantoches que nous voyons trop souvent faire la triste et horripilante parade. Ses desservants devraient être des prêtres fervents et doux. . . . Cette salle des primitifs est une véritable chapelle ardente."

Imprimerie Pierre Lafitte et CiE»

Paris.

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