XV. — DÉCOLLEMENTS TRAUMATIQUES DES EPIPHYSES
Sous les noms divers de fracture juxta-épiphysaire, décollement diaphysaire (Ollier), disjonction trauma tique, fracture de la ligne épiphysaire (Hoffa), on désigne une même lésion, qui consiste en une solution de continuité passant au niveau du cartilage conjugal. Elle emprunte à l'âge des sujets chez lesquels on l'observe, à son éfiologie, à son anatomie pathologique, à sa symptomatologie et à son pronostic, des caractères tels qu'elle mérite de conserver son individualité clinique.
HISTORIQUE. — Signalés par A. Paré, Séverin, Fabrice de Hilden, leur étude date de la thèse de Reichel (1759). Bertrandi, Monteggia, Palletta, Champion, Laurent, en rapportent quelques observations. Roux de Rrignolcs en cite dans sa thèse (1822) 2 cas des plus nets. L'un d'eux, du à Coural, était un décollement de l'épiphyse fémorale inférieure compliqué de compression des vaisseaux, puis de gangrène du pied et de la jambe ayant nécessité une amputation de la cuisse, l'autre un décollement simultané de l'épiphyse inférieure du radius, de l'apophyse styloïde du cubitus et de l'épiphyse supérieure des premières phalanges du pouce, de l'index et du médius.
Guéretin, Salmon les étudient expérimentalement. Smith (de Dublin)(1847)décrit les décollements épiphysaires humerai supérieur et radial inférieur. Pajot leur consacre sa thèse d'agrégation (1853) et Foucher un mémoire très important ; la classification anatomopathologique qu'il en donne est encore classique.
Vers le milieu du xixc siècle, l'existence même des décollemenis épiphysaires traumatiques est sérieusement contestée. Cruveilhier, Jarjavay, Chassaignac, Malgaigne, Marjolin confondent les décollements épiphysaires et les fractures juxta-articulaires; ils concluent
(1) Nous ne pouvons que signaler les tentatives actuelles de cure chirurgicale des ankylosea articulaires, encore trop récentes et trop peu nombreuses.
que les décollements épiphysaires sont très rares, si même ils existent, et que, en tout cas, le diagnostic différentiel du décollement épiphysaire etde la fracture ne présente aucune importance pratique. Par contre, Dolbeau, Broca, Voillemier défendent l'individualité et la fréquence des décollements.
Une troisième période s'ouvre, qui comprend les travaux de Colignon, de Gùrlt, ceux de l'école de Lyon avec Ollier, Poncet, et leurs élèves Bret, Curtillet, Nové-Josserand ; les recherches de Michniowsky, les mémoires de Vogt, Bruns, la thèse de Manquât, les travaux de Farabeuf, Hutchinson junior, etc. L'existence des décollements épiphysaires n'est plus contestée, mais on discute sur leur siège anatomique.
Enfin, la radiographie est venue montrer que les décollements épiphysaires sont fréquents, mais qu'on y a fait rentrer souvent, à tort, de véritables fractures. Réunissant tous les documents anciens et nouveaux, John Poland publie, en 1898, son monumental travail dans lequel il a réuni environ 700 cas anciens et récents de disjonctions traumatiques épiphysaires. Après lui, nous citerons les mémoires importants de Cornil et Coudray, de Wolff, de Joûon, le rapport de Kirmisson au Congrès français de chirurgie de 1904, enfin un important mémoire de Broca en 1905 et de nombreuses thèses dont on trouvera l'indication à propos de l'étude isolée des décollements (1).
FRÉQUENCE. — D'après Vincent (de Lyon), sur 100 fractures chez l'enfant, il y a 20 décollements épiphysaires; pourWolf, la proportion est de 1 décollement pour 4 fractures. Poland, en 1898, pouvait en réunir 693 observations, dont 426 pour le membre supérieur et 267 pour l'inférieur. Ce chiffre s'est trouvé singulièrement dépassé, depuis que la radiographie a permis des diagnostics plus précis; malgré tout, comme le fait remarquer Kirmisson, la fracture reste, chez l'enfant, l'accident le plus commun, le décollement l'exception.
Ag-c. — Mis à part les décollements intra-utérins et les décollements d'origine obstétricale, très probablement de nature pathologique, on peut dire que les disjonctions épiphysaires traumatiques peuvent s'observer depuis la naissance jusqu'à la soudure complète des épiphyses.
Elles sont très rares chez les nouveau-nés et dans la première enfance, en raison de la grande élasticité des épiphyses entièrement cartilagineuses ou à j eu près. Elles sont également rares après
(1) Voy. Broca, Congr. franc, de chir., 1904. — Cornil et Coudray. Corigr. /rang, de chir., 1904. — Kirmisson, Congr. franc, de chir.. 1904. — Jouon, Revue d'orlhop., 1902. — Poland, Traumatic séparation of the épiphyses. London,
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vingt-deux à vingt-quatre ans, âge auquel la soudure des diverses épiphyses est accomplie ; les cas exceptionnels constatés au delà s'expliquent par un retard dans la soudure des épiphyses (1).
D'une façon générale, c'est surtout à la seconde enfance et à l'adolescence (c'est-à-dire de sept à douze et de douze à quinze ans) qu'appartient la grande majorité des décollements épiphysaires. A partir de cet âge, ils deviennent plus rares jusqu'à la soudure complète des épiphyses, ordinairement un peu plus précoce chez la femme que chez l'homme.
La raison de leur plus grande fréquence de douze à quinze ans tient, d'une part, à ce que, à cette époque, les épiphyses sont déjà en partie ossifiées et restent séparées de la diaphyse par une couche cartilagineuse assez mince; d'autre part, à ce que c'est Page des jeux turbulents.
Sexe. — Les décollements épiphysaires sont plus fréquents dans le sexe masculin que dans le sexe féminin (247 garçons sur 289 cas, Poland). Ils s'observent chez les filles, surtout avant la puberté, ce qui tient à ce que, dans les premières années de leur enfance, celles-ci participent aux jeux et à la vie des garçons, tandis que, plus tard, elles s'isolent et sont dès lors moins exposées aux graves accidents en raison de leurs occupations plus sédentaires.
Siège. — Toutes les épiphyses peuvent être le siège de décollements traumatiques, y compris celles des petits os de la main et du pied. Ce sont toutefois les épiphyses des os longs qui sont le plus fréquemment intéressées et, par ordre de fréquence relative, l'épiphyse fémorale inférieure, l'épi physe numérale supérieure et l'épi-
(1) Le tableau suivant, emprunté à Poland, indique l'époque moyenne de la soudure des principales épiphyses des os longs.