‹ Fragmens d'ornemens dans le style antiqueChapitre 4 sur 4 · QUI A POUR OBJET L'ORNEMENT · texte numérisé non relu

QUI A POUR OBJET L'ORNEMENT

S’il est une partie de l’art où le beau soit indispensable, c'est assurément celle qui a l’ornement pour objet, puisque la décoration de nos édifices, de nos appartemens, de nos meubles, et meme de nos ustensiles domestiques lui est confiée. Le choix, la forme, l’exécution, la distribution de ces ornemens doit donc être le fruit d’études particulières, et non celui d’une imagination sans frein; car, s’ils sont de mauvais goût, ils cessent d’orner; et s’ils ne présentent que des détails bizarres ou mesquins, exécutés avec maigreur ou sécheresse, ils gâtent même les objets qu’ils devaient embellir. Nous dirons plus, ces ornemens de mauvais style, appliqués indifféremment et avec profusion à tout ce qui nous environne, peu à peu corrompent notre goût, nos yeux s’accoutument à leur barbarie ou à leur inconvenance, et finissent, avec le temps, à n’en être plus choqués, et souvent même à les trouver beaux. La preuve de ce que nous avançons se trouve dans les productions des artistes du dernier siècle. Que l’on compare entre eux les ornemens de toute espèce exécutés en France il y a soixante ans, et l’on sera surpris du mauvais génie qui présida à leur invention comme à leur emploi. Souvent l’accessoire y paraît être l’objet principal, et en dénature la forme; plus souvent encore, la décoration d’un même édifice, l’ameublement d’un même appartement, présentent, dans leur ensemble ou dans leurs détails, la réunion des styles grec, romain, égyptien, étrusque, arabe, mauresque ou gothique, etc., et les objets les plus graves et les plus majestueux sont presque toujours avilis, dénaturés par des accessoires du plus mauvais goût et de la plus pitoyable exécution.

A qui doit-on reprocher la propagation de ce mauvais goût ? aux artistes qui, placés au premier rang par l’importance des monumens qu’ils ont exécutés, ou la faveur spéciale du monarque, ont été appelés à servir de modèle à leur siècle.

Les artistes d’un mérite secondaire, pour arriver aussi à la fortune, s empressent d’adopter, de reproduire leurs idées: la classe nombreuse des artisans, .qui n’a pas fait d’études assez sérieuses pour pouvoir juger sainement ce que leur manière a de vicieux, la copie servilement, enchérit même sur ses défauts, et bientôt tout ce qui sort des fabriques de meubles, d’étoffes, de papiers peints, de porcelaine, etc., porte le cachet du maître en faveur. Pour etre convaincu de cette vérité, il suffit aussi de comparer ensemble les décorations et les meubles de toute espèce exécutés en France dans les siècles précédées : on y verra les plafonds en carton doré, qui décoraient au Louvre l’appartement de Henri IV, porter l'empreinte du bon goût qui dirigeait encore les artistes de ce temps; loutes les productions du règne de Louis XIV se ressentir du style et de la manière de Le Brun; lés meubles de Boule, dont la réputation a été si prodigieuse, avoir les contours, les profils et les cartels de Mansard; enfin sous Louis XV, où les arts déchurent singulièrement de la perfection où ils s'étaient élevés peu de temps avant, tout ce qui tient à l’ornement, porter le type du goût faux, maniéré, mesquin, insignifiant, qui fut celui de la plupart des artistes de cette déplorable époque. Il était réservé à l’école française actuelle de ramener les beaux-arts dans la véritable roule : continuons à étudier les cliefs-d’œuvres des sculpteurs grecs et les charmantes peintures que Raphaël et autres artistes du siècle de Léon X ont imitées des peintres anciens , et nous pourrons espérer aussi d’arriver au vrai beau.

Mais il est une fausse croyance parmi nos artistes, qu’il importe de détruire, parce qu’elle rendrait à-peu-près nul l’effet des études que nous recommandons : c’est celle qui veut que l’ornement ne soit assujéti à aucune règle. Tant que nos peintres, sculpteurs, marbriers, ciseleurs, orfèvres, bijoutiers, fondeurs, lapissiers, ébénistes, tablettiers, fabricans de papiers peints, d’étoffes peintes, de porcelaines, de fayences, de tôles vernies, de cristaux, de verreries, etc., etc., croiront qu’ils peuvent impunément suivre l’impulsion de leurs caprices ou de leur imagination, il ne sortira jamais de leurs mains que des productions imparfaites ; à côté d’une véritable beauté, se trouvera presque toujours un objet inconvenant ou un accessoire de mauvais goût. Nous le répétons, les anciens seront encore long-temps nos maîtres dans cette partie de l’art , comme dans tout ce qui tient au goût et à la finesse du jugement, si nous ne recherchons avec empressement leurs productions, pour les étudier avec soin, et si nous ne nous appliquons à connaître et à mettre en pratique les règles qu’ils se sont imposées dans le choix comme dans la distribution de leurs ornemens. Classons donc leurs productions par genre, afin de nous bien identifier avec ce qui caractérise chacun d’eux; apprenons a connaître toute la richesse et la profondeur des allégories sublimes, ingénieuses ou riantes de leur mythologie; et lorsque les principes qui les dirigèrent nous

seront parfaitement connus, il nous sera permis de marcher sur leurs traces et de franchir même les limites qu’ils semblent avoir posées pour jamais. Mais, pour les dépasser, il nous faut, comme eux, rechercher dans les différens règnes de la nature des types originaux; nos climats nous offrent des fleurs, des fruits, des plantes, des graines, des oiseaux, des quadrupèdes qui , peutêtre, furent inconnus aux leurs; sachons y trouver des motifs nouveaux de chapitaux, de vases, de frises en rinceaux, etc., ou les appliquer à la décoration de nos meubles, de nos tentures, de nos inslrumens de musique et de nos ustensiles domestiques. Oui, la conformation d’une fleur, la coupe de son calice, habilement saisies par le crayon, lorsque son développement a acquis toute sa perfection , peuvent offrir une forme de vase ou de chapiteau plus pure et plus aimable que celle qu’auraient procuré les recherches minutieuses d’une étude pénible. Ces types une fois trouvés, le sculpteur habile enrichira leurs formes cylindriques des jeux ou du triomphe de Zéphire et de Flore, exprimés en bas-reliefs. Les feuilles découpées, prises sur la tige de la rose, de la pensée, pourront orner leurs moulures délicates; l’oiseau, l’insecte, le cabri léger lui prêteront tour- à- tour leurs ailes, leurs têtes, leurs antennes , leurs pieds déliés, pour la formation de leurs anses évidées ou de leurs caulicoles élégamment contournées; et le roseau, l’acanthe ou l’olivier entoureront de tiges flexibles les contours épurés de leurs galbes. Mais, pour arriver pratiquement à une grande perfection en ce genre, il faudra mouler en plâtre, en talc ou en étain les différens détails choisis dans le règne animal ou végétal, et n’adopter, pour cette opération, que l’époque la plus favorable à leur accroissement ou à leur maturité. On fixera ainsi ces instans fugitifs de la grâce et de la beauté, si difficiles à saisir sur ces reproductions actives et continuelles de tant de merveilles, auxquelles les siècles accumulés n’ont encore rien ôté de leurs grâces primitives et de leur nouveauté. S: ce moyen peut procurer aux sculpteurs des combinaisons nouvelles, il offrira aussi, aux artistes de toutes les classes, la facilité de rapprocher, de comparer à toute heure, à chaque instant, dans toutes les saisons, et d’exposer à des jours différens les productions variées et si artistement finies de cette sublime nature, devant laquelle foute la science des hommes s’éclipse comme la lueur d’un flambeau à l’aspect du soleil.

Si les anciens n’ont pas adopté une marche tout-à-fait semblable, pour porter à la perfection la sculpture d’ornemens, nous osons croire que celle que nous proposons conduirait au même but; mais il faudrait pour celà que nos sculpteurs en ce genre, auxquels l’art statuaire ne doit point être étranger, s’appliquassent à suivre cette marche avec l’intelligence, la hardiesse et le savoir que donnent une etude constante et une pratique consommée. On leur verrait alois réunir a 1 esprit de ces détails finis et précieux, dont nous avons parlé, ce gland principe d effet, ce travail large et savant que les anciens ont si bien

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entendu, et qu’ils ont si judicieusement appliqué et modifié, en ayant égard a l’éloignement et à l’élévation des objets, comme aussi à leurs proportions souvent colossales, dans les corniches, les frises, les chapitaux, les plafonds, ou dans les riches moulures dont leurs grands monumens sont ornés.

Lorsque nos artistes auront perfectionné et varié les formes de tout ce que nous comprenons sous le nom d’ornement , ils n’auront rempli qu’imparfaitement l’objet qu’ils se seront proposés, s’ils ne s’appliquent encore à être conséquens, réfléchis, dans la dislribution générale de ces mêmes ornemens. Sans cette sagesse, ils aspireraient en vain à la gloire de reculer les bornes de l’art et de mériter à leur tour de servir de modèle aux siècles à venir.

Mais, nous dira-t-on, qu’entendez-vous par être conséquent dans l’emploi des ornemens? Nous répondrons que c’est n’admettre dans la décoration d’un édifice, d’un appartement, d’un meuble, etc., que des détails du genre auquel il appartient. Chaque objet doit avoir un caractère prononcé, une physionomie particulière, et tout ce qui ne tend pas à les lui conserver, est superflu ou déplacé ; de même qu’un temple du style égyptien ne saurait être revêtu d’ornemens grecs ou romains, de même nos meubles modernes ne sauraient convenir à un appartement tendu d’étoffes des Indes ou de tapis de Turquie , parce que de leur forme, du goût de leur décoration, résulterait le contraste le plus bizarre et le plus choquant. Il en serait de même de l’effet que produiraient les ornemens qui enrichissent nos porcelaines de Sèvres, appliqués sur des vases venus de la Chine. Il y a, il est vrai, entre ces extrêmes, des nuances qui, pour n’êlre pas sensibles aux yeux du vulgaire, n’en sont pas moins senties par les gens de goût, et c’est ceux-ci qu’il faut, avant tout, chercher à satisfaire. Ce qu’ils auront approuvé, ne sera jamais blâmé par la multitude, toujours disposée à adopter ce qu’on lui vante, et qu’elle ne sait pas toujours apprécier.

Si les anciens nous ont prouvé, par l’heureuse harmonie des proportions de leurs ornemens avec les objets auxquels ils les adaptaient, et les ingénieuses allégories que présentent dans leur forme comme dans leurs accessoires leurs autels, leurs sarcophages, leurs urnes, leurs trépieds, leurs candélabres, leurs lampes, leurs chapiteaux, leurs bases et tous leurs ornemens d’architecture, qu’ils n’admettaient rien d’insignifiant dans la décoration de leurs monumens religieux; ils nous ont démontré aussi que lorsqu’ils donnaient un plus libre champ à leur imagination, ils ne franchissaient jamais les limites tracées par le sentiment des convenances. Les peintures d’Herculanum , des bains de Titus et de Livie, et beaucoup d’autres que Raphaël et ses élèves étudièrent avec soin, en sont d’incontestables preuves.

Jeunes artistes, qui désirez vous distinguer dans cette partie de l’art , consultez les productions de ces siècles reculés : vous y apprendrez à maîtriser la fougue de votre imagination; vous y puiserez ce goût fin, délicat, qui veut: que

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l’accord le plus parfait règne dans la distribution de tous les objets que vous croyez devoir admettre dans vos compositions; qu'il y ait toujours analogie entre les accessoires et l’objet principal; que les agencemens des parties souples et flexibles, dont se compose la charpente de vos ornemens, n’aient rien de lourd ni de forcé; que ce qui est plus solide supporte ce qui est plus léger, parce que tout ce qui s’élève par la végétation ou même par la main des hommes, suit ce principe ; enfin, que la loi universelle de la pondération soit observée; car, si nous regardons un objet manquant d’appui ou dont le poids n’est point suffisamment soutenu, nous éprouvons toujours une sensation inquiète et pénible.

La symétrie ou un certain balancement dans la disposition générale de votre ensemble , est une autre loi que vous apprendrez à connaître* en étudiant ces grands maîtres. La nature, qui doit toujours vous servir de guide, semble d’ailleurs vous l’indiquer par la structure de l’homme et des animaux, dont les parties principales sont toujours disposées symétriquement, soit dans le repos, soit dans le mouvement.

Enfin la simplicité est encore un des caractères particuliers aux ornemens des Grecs. Jamais les masses du monument, du vase, du meuble qu’ils ont voulu décorer ne sont étouffées, si l’on peut s’exprimer ainsi, par ce nombre infini de détails qui absorbent souvent, dans les produel ions modernes, la pureté des formes élémentaires : cette grave simplicité, où brille dans tout son lustre la sagesse qui dirigeait les études de ces premiers artistes, est précisément ce qui fait le charme de tout ce qui est sorti de leurs mains. On nous dira peut-être que tous les édifices qui furent élevés en Italie, et même en France, à l’époque de la renaissance des arts, où tous les architectes étaient à-la-fois et sculpteurs et orfèvres, sont, malgré la richesse, ou pour mieux dire la profusion de leurs ornemens, des chefs-d’œuvre de goût, d’harmonie et d’exécution : tout en rendant justice au mérite de ces monumens, nous dirons cependant, que ce luxe excessif n’est point celui qui convient à l’architecture, parce que les principales beautés de cet art sont : de grandes masses heureusement combinées , des détails peu nombreux, mais bien choisis et judicieusement distribués, enfin une noble simplicité.

Nous pensons avoir suffisamment prouvé que l'artiste ne peut, sans risquer d’encourir le blâme , s’abandonner tout entier au délire de son imagination , et que le genre de l’ornement a aussi des règles tracées qui demandent à être connues et pratiquées. Des exemples visibles devant avoir la propriété de mieux fixer ces règles dans l’esprit de celui qui cherche à les connaître, que les plus longues dissertations, nous avons tâché de réunir dans cet ouvrage tout ce que les anciens et les modernes ont produit de plus satisfaisant en décoration d’architecture, de sculpture, de meubles, etc., etc. Si le nombre et la variété des modèles en tous genres que nous offrons aux artistes, aux

manufacturiers et à tous les artisans , qui sont dans le cas d emprunter le secours des beaux-arts , peuvent leur épargner des recherches pénibles et souvent coûteuses par les instans précieux qu’elles font perdre; si la sévérité du choix de nos matériaux contribue à fixer parmi eux le goût du beau, et leur laisse entrevoir les limites que le désir de se singulariser pourrait seul les engager à franchir; si nous arrivons enfin à leur persuader que la seule ambition qui doit les animer est de satisfaire à-la-fois le goût, l’esprit et la raison, nous nous enorgueillirons d’avoir rendu un service signalé à cette partie de l’art du dessin qui a pour objet l’ornement.

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