‹ Fragmens sur les institutions républicainesChapitre 11 sur 33 · RÉPüfiLlQüE ET GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

RÉPüfiLlQüE ET GOUVERNEMENT

De même qu’une nation peut être gouvernée dans le plus grand degré de faiblesse d’opinion , de même elle peut l’être dans le plus haut degré d’énergie. Sur quelque ton qu’on se monte , on peut marcher, pourvu qu’on y soit en harmonie. Je pense donc que nous devons être exaltés; cela n’exclut point le sens commun, ni la sagesse.

On peut mettre l’ordre, même dans une cité ardente, comme la nature le met dans un coursier et dans un volcan. Etablissons notre doctrine, donnons la vie à notre liberté : elle nous condamne à la vertu , au courage, à la modestie; ne seraient-ce que de vains mots? Elle nous condamne à la haine de la tyrannie; Tépar-

gnerions-nous? Forra-ons la <îîté ; il est étonnant que cette idée n’ait pas encore été à l’ordre du jour.

Une république est difficile à gouverner, lorsque chacun envie ou méprise Fautorité qu’il n’exerce pas •, lorsque le soldat envie le cheval de son général , ou le général l’honneur que la patrie rend aux soldats ^ lorsque chacun s’imagine servir celui qui le commande et non la patrie ^ lorsque celui qui commande s’imagine qu’il est puissant et non pas qu’il exerce la justice du peuple*, lorsque chacun , sans apprécier les fonctions qu’il exerce et celles qui sont exercées par d’autres , veut être l’égal du pouvoir au-dessus du sien, et le maître de ceux qui exercent un pouvoir au-dessous de lui^ lorsque chacun de ceux qui exercent l’autorité se croit au-dessus d’un citoyen , tandis (Ju’il n’a de rapports qu’avec les abus ou les crimes.

En effet, le citoyen na d’abord de rapports qua^ec sa conscience et la morale ^ s’il les oublie ^ il a ce rapport avec la loi j s’il méprisé la loi, il nest plus citoyen . la

commence son rapport avec le pouvoir.

En un mot , on ne peut point gouverner un Etat lorsque tout le monde a de l’orgueil ^ au lieu que tout le monde ait de la modestie.

Il y a eu, dans les gouvernemens , plus d’habiles gens que de gens vertueux en place. — La modestie d’un héros ne m’en impose pas. Si vous louez la modestie d’un homme, que ferait-il de plus dangereux pour la liheite, s’il montrait de l’orgueil ?

On dit ordinairement : Le citoyen est celui qui participe aux honneurs, aux dignités; on se trompe. Le

voici le citoyen : c’est celui qui ne possède pas plus de biens que les lois ne permettent d’en posséder j celui qui n’exerce point de magistrature et est indépendant de la responsabilité de ceux qui gouvernent.

Quiconque est magistrat, n’est plus du peuple. Il ne peut entrer dans le peuple aucun pouvoir individuel. Si les autorités faisaient partie du peuple, elles seraient plus puissantes que lui. Les autorités ne peuvent affecter aucun rang dans le peuple. Elles n’ont de rang que par rapport aux coupables et aux lois. Un citoyen vertueux doit etre plus considéré qu’un magistrat

Lorsqu’on parle à un fonctionnaire, on ne doit pas dire citojeni ce titre est au-dessus de lui.

Un gouvernement républicain a la vertu pour principe 5 sinon, la terreur. Que veulent ceux qui ne veulent, ni vertu, ni terreur?

La force ne fait , ni raison, ni droite mais il est peutêtre impossible de s’en passer, pour faire respecter le droit et la raison

Un gouvernement faible est très-pesant sur le peuple. Les membres du gouvernement sont libres, le peuple ne l’est pas

On dit qu’un gouvernement vigoureux est oppressif^ on se trompe : la question est mal posée. Il faut, dans le gouvernement, justice. Le gouvernement qui l’exerce n’est point vigoureux et oppressif pour cela, parce qu’il n’y a que le mal qui soit opprimé

On a objecté qu’on ne trouverait point assez d’hommes pour exercer la censure 5 mais il faut plus de lumièi’es et de vertus, pour exercer une magistrature dans un gouvernement faible, que pour l’exercer dans un gouvernement robuste. Dans le premier, tout le gouver-

iieinent repose sur le mérite personnel; dans le second, sur la force et l’iiarmonie des institutions. Pour le premier, il faut des sages, afin qu’ils n’abusent point. Pour le second, il* ne faut que des hommes; car 1 allure générale les entraîne. Dans le premier, il ny a plus de contrat; dans le second, il y en a un qui réglé tous les mouvemens et fait partout la loi. Dans le premier, il y a une action et une réaction continuelle de forces particulières ; dans le second, il y a une force commune, dont chacun fait partie, et qui concourt au meme but et au même bien.

La liberté du peuple est dans sa vie privée ; ne la troublez point. Ne troublez que les ingrats et que les médians. Que le gouvernement ne soit pas une puissance pour le citoyen , qu’il soit pour lui un ressort d harmonie ; qu’il ne soit une force, que pour protéger cet état

de simplicité contre la force même

Il s’agit moins de rendre un peuple heureux , que de l’empêcher d’être malheureux. N’opprimez pas , voilà tout. Chacun saura bien trouver sa félicité. Un peuple, chez lequel serait établi le préjugé qu’il doit son bonheur à ceux qui gouvernent, ne le conserverait pas longtemps

Savez-vous bien que l’homme n’est point né méchant; c’est l’oppression qui est méchante ; c’est son exemple contagieux qui, de degré en degré , depuis le plus fort jusqu’au plus faible, établit la dépendance. Cette hiérarchie ne devrait être que dans le gouvernement, afin que pesant sur lui-même , sa force expirât là où commence la cité.

Tant que vous verrez quelqu’un dans 1 antichambre des magistrats et des tribunaux , le gouvernement ne vaut rien. C’est une horreur qu’on soit obligé de demander justice.

On veut bien être rigoriste en principes, lorsqu on de-

tndt un mauvais gouvernement mais U est raie que, si Ton vient à gouverner soi-même , on ne rejette bientôt ces mêmes principes pour y substituer sa volonté.

Ce n’est guère que par les moyens et l’argent que fournira l’étranger, qu’on pourra troubler notre repos dans la republique. Les Etats ne sont guère agités que par les gouverneniens voisins. Il faudrait, pour être heureux , s’isoler le plus possible.

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