RÉVOLUTION
La révolution est glacée *, tous les principes sont affaiblis -, il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue.
L’exercice de la terreur a blasé le crime , comme les liqueurs fortes blasent le palais.
Sans doute, il n’est pas encore temps de faire le bien. Le bien particulier que l’on fait est un palliatif. Il faut attendre un mal général assez grand pour que l’opinion générale éprouve le besoin de mesures propres à faire le bien. Ce qui produit le bien général est toujours terrible, ou paraît bizarre lorsqu on commence tj^op tôt.
La révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur et de la liberté publique , par les lois. Ses élancemens n ont point d’autre objet , et doivent renverser tout ce qui s’y oppose;; et chaque période, chaque victoire sur le monarchisme , doit amener et consacrer une institution républicaine.
On parle de la hauteur de la révolution : qui la fixera, cette hauteur Elle est mobile. Il fut des peuples libres qui tombèrent de plus haut.
QUATRIÈME FRAGMEIST.
QUESTION DI? BJPN GENERAÏ'#
— MOîîîJAIES. — ÉCONOMIE.
Comme tout le monde délibère sans cesse , dans un état libre , et sur les personnes et sur les choses , et que l’opinion publique y est frappée de beaucoup de vicissitudes et remuée par les caprices et les passions diverses, les législateurs doivent faire en sorte que la question du bien général soit toujours clairement posée , afin que tout le monde délibérant pense , agisse et parle dans le sens
et dans le cercle de l’ordre établi.
La question du bien général doit être posée sous tous ses rapports , afin que tout agisse et réagisse avee bar-
morue. . i.
Cest vraiment alors que la république est une et indivisible , et que le souverain se compose de tous les cœurs
portés à la vertu.
Aussitôt que la question du bien général cesse detre posée , on ii’a plus de ruesure pour juger sainement la situation politique de l’État. Chacun prend le parti qui lui convient pour arriver à la fortune et s’assouvir luimême. L’hypocrisie devient impénétrable , parce quon peut difficilement la mettre en contradiction avec 1 intérêt public , dont on ne connait pas bien précisément
la mesure.
Alors, la jalousie s’éveille contre ceux qui gouvernent-, alors l’opinion , qui s’attache aux réputations, n’est point appliquée au bien général ; alors on voit sur le front des pervers , occupés à ourdir l’esclavage , des rides sombres
et criminelles 5 alors , tout étant mu par l’intérêt personnel qui ne connaît plus de limites , l’autorité s’é-
c^happe des mains légitimes par les considérations individuelles.
Alors, enfin, 1 influence étrangère forme des traîtres, ou fait mourir les Gracques , fait honorer le crime et fait proscrire la vertu.
L État est-il victorieux? chacun accroît son importance personnelle : la liberté n’est déjà plus; la jalousie et 1 esclavage sont dans tous les coeurs, et la dissimulation sur toutes les lèvres.
C est donc a vous, législateurs, de poser sans cesse la question du bien public , d’en rapprocher tout , d’y soumettre tout ce qui se dit et se fait. Par-là , vous conserverez votre influence; par-là, vous jugerez les passions qui ^pus sont contraires; par-là, vous substituerez dans l’Etat le génie commun de la patrie à la jalousie et aux cris des factions.
La question du bien général aujourd’hui peut être ainsi posée :
nfaut que tout le monde travaille et se respecte.
Si tout le inonde travaille, l’abondance reprendra son cours : il faudra moins de monuaie ; il n’y aura plus de vices publics.— Si tous le monde se respecte , il n’y aura plus de factions : les mœurs privées seront douces , et les mœurs publiques fortes. Alors, le citoyen jugeant de tout avec un sens droit, l’étranger n’aura plus l’initiative des jugemens sur les choses et sur les personnes, et son influence passera au milieu de nous sans nous corrompre , et sera sentie d’abord.
J’ai dit que le travail et le respect civil étaient pour nous des vertus nécessaires. En effet, si nous continuons emettre autant de signes que nous l’avons fait par le passe , chacun à la fin se sentant assez opulent pour se
dispenser du travail, vous verrez dépérir les cultures et les manufactures.
Quand Rome perdit le goût du travail, et vécut des tributs du monde, elle perdit sa liberté.
On commence à voir aujourd’hui des citoyens qui ne travaillent que de trois jours l’un. Autrefois, la noblesse , la cour remplissaient les spectacles : celle-ci est bannie , l’autre est peu nombreuse ^ et cependant les spectacles présentent le même luxe. Quels sont donc ceux qui l’étalent , si ce ne sont ceux qui travaillaient autrefois.^
La république ne doit-elle donc exister que dans la tribune aux harangues et dans la charte de nos lois ? La monarchie restera-t-elle dans l’état civil ?
Quant au respect , celui-là seul y peut manquer qui ne peut s’estimer lui-même. L’étranger l’a fait disparaître pouf altérer la piété républicaine. Il a voulu qu’on n’eût la force ni de se haïr ni de s’aimer, mais que l’on se méprisât et que l’on se craignît. Par-là, l’étranger établit un principe de jalousie entre les citoyens par-là , il ruina la garantie de la vertu même , en brisant l’obstacle qui eût empêché de la flétrir.
Le jour où le respect civil sera banni, et l’illusion de la vertu flétrie , la liberté ne sera plus.
L’Europe n’a plus aujourd’hui qu’un moyeu de nous perdre , c’est de nous ôter le travail et le respect des gens de bien.
Malheur aux peuples chez lesquels la législation et l’autorité s’affaibliraient à ce point , que le travail et le respect civil s’y perdissent !
, Ceci posé, je passe à l’examen , et de notre économie, et de nos mœurs. Ces deux choses sont pleines d’analogie : on ne peut guère les traiter séparément.
Il n’est guère de gouvernement qui puisse résister aux vices de son système économique. Les monnaies ont , dans tout Etat, une souveraine influence^ le peu d’at-
tention que nous y avons fait, doit avoir nourri chez les ennemis de la révolution française Fespérance de la voir un jour s’absorber. Nos victoires ont moins porté d’effroi dans l’Europe , que n’y en porteraient soudain un sage plan d’économie, et un système monétaire d’une exécution simple.
Je n’entends point, par un système monétaire, des coins nouveaux , de nouvelles dénominations de valeurs. Ces choses ont leur prix , mais n’appartiennent point à ce sujet.
Il s’agit de rendre à l’avenir impossible ou très-difficile la falsification des monnaies , et de découvrir sur-lecliamp les fausses monnaies qui circulent.-— Il s’agit de simplifier le système et la perception des tributs , en les
proportionnant aux profits des citoyens --Il s’agit
d’ôter de la perception la dureté du fisc. Un gouvernement iibre doit s’expliquer sincèrement et généreusement avec le peuple.
Jamais on n’a plus senti qu’aujourd’hui la nécessité des définitions nettes , surtout en finances : car, depuis la révolution , toutes les idées d’économie ont été vues au travers d’un prisme.
Je vais donc essayer de marquer la progression des erreurs d’économie qui nous sont venues^ soit des périls pressens, soit des insinuations étrangères, et quelle a été leur influence sur les mœurs.
En 1789, le numéraire se trouva resserré , soit par la cour qui conspirait , soit par la faute des riches particuliers qui projetaient leur émigration. Les banques transportèrent au-dehors et le commerce et les valeurs du crédit français.
Il se fit dans l’économie une révolution non moins étonnante que celle cjiii survint dans le gouvernement : on y fit moins d’attention. Les monnaies étaient resserrées , les denrées le furent aussi 5 chacun voulut mettre
à Pabri ce qu’il possédait. Cette défiance et cette avarice ayant détruit tous les rapports civils, il n’exista plus, un moment, de société : on ne vit plus de monnaie.
L’avarice et la défiance , qui avaient produit cet isole* ment de chacun , rapprochèrent ensuite tout le monde , par une bizarrerie de l’esprit humain. Je veux parler de cette époque où le papier-monnaie remplaça les métaux qui avaient disparu.
Chacun craignant de garder les monnaies nouvelles, et d’ètre surpris par un événement qui les eut annulées, se pressa de les jeter en circulation. Le commerce prit lout-à-coup une activité prodigieuse, qui s’accrut encore par l’empressement de tous ceux qui avaient été remboursés , à convertir leurs fonds en magasins.
Comme le commerce n’avait pris vigueur que par la défiance et la perte du crédit ^ comme on cessa de tirer de l’étranger, et que le change fut tourné contre nous , l’immense quantité de signes qu’on avait émis , et qui augmenta tons les jours, ne se mesura plus que contre les denrées qui se trouvaient sur le territoire. On accapara les denrées, on en exporta chez l’étranger pour des valeurs immenses 5 on les consomma 5 elles devinrent rares, et les monnaies s’accumulèrent, et perdirent de plus en plus.
Chacun , possédant beaucoup de papier , travailla d’autant moins , et les mœurs s’énervèrent par l’oisiveté. La main-d’œuvre augmenta avec la perte du travail. Il y eut en circulation d’autant plus de besoins et d’autant moins de choses , qu’on était riche et qu’on travaillait peu. Les tributs n’augmentèrent point j et la république^ entraînée dans une guerre universelle , fut obligée de multiplier les monnaies pour subvenir à d’énormes dépenses.
La vente des domaines nationaux et les tributs étaient le seul écoulement des monnaies -, mais il rentrait trente
millions par mois , et l’on en émettait trois ou quatre cents ( I ). Ainsi , le signe perdant de son prix de mois en mois , les annuités n’étaient point acquittées par des capitaux, ni l’économie soulagée par leur extinction ^ mais les annuités étaient acquittées par la seule redevance du bien. Alors , l’Etat qui vendait les fonds, ne se trouva plus assez ricbe pour en aclieter les produits. Celui qui avait acheté de l’Etat un arpent de terre Goo livres, lui vendit 3oo livres son produit, au lieu de 3o livres, au pied de cinq pour cent. Cette ingratitude envers la patrie , qui avait amené l’Etat à acheter les produits plus cher qu’il n’avait vendu les fonds, contraignit d’user de lois pénales.
L’étranger, de vicissitudes en vicissitudes, nous avait conduit à ces extrémités : lui-même il en suggéra le remède. La première idée des taxes est venue du dehors, apportée par le baron de Batz : c’était un projet de famine. Il est très-généralement reconnu aujourd’hui dans l’Europe , que I’otz comptait sur la famine pour exciter le courroux populaire ,• sur le courroux populaire , pour détruire la Convention • et sur la dissolution de la Convention , pour déchirer et démembrer la France.
Ouvrez l’histoire , et voyez quel fut partout l’effet des taxes. Julien l’empereur, ayant taxé les denrées à Antioche, y excita une affreuse famine. Pourquoi.^ non parce que la loi des taxes était mauvaise , mais parce que les hommes étaient avares. Et ce qui fait que tout le monde achète sans frein, lorsque tout est taxé 5 et ce qui fait que personne ne veut vendre \ et ce qui fait que l’on vend cher, tout cela dérive de la même avarice et corruption.
La circulation des denrées est nécessaire , là où tout
(i) Cette émission, déjà immense, a augmenté prodigieusement après le 9 thermidor. • {Note du premier Editeur.)
ie monde n’a pas de propriété et de matières premières. Les denrées ne circulent point là oîi Von taxe. Si vous taxez, sans que les mœurs soient réformées, l’avarice s’ensuit. Pour réformer les mœurs, il faut commencer par contenter le besoin et l’intérêt j il faut donner quelques terres à tout le monde.
Il faut, par la même raison, un domaine et des retenus publics en nature.
Je défie que la liberté s’établisse , s’il est possible qu’on puisse soulever les malheureux contre le nouvel ordre de choses-, je défie qu’il n’y ait plus de malheureux , si l’on ne fait en sorte que chacun ait des terres.
Là où il y a de très-gros propriétaires , on ne voit que des pauvres : rien ne se consomme dans les pays de grande culture.
Un homme n’est fait ni pour les métiers ^ ni pour l’hôpital , ni pour des hospices (i) -, tout cela est affreux. Il faut que l’homme vive indépendant , que tout homme ait une femme propre et des enfans sains et robustes^ il ne faut ni riches ni pauvres.
Un malheureux est au-dessus du gouvernement et des puissances de la terre -, il doit leur parler en maître... Il faut une doctrine qui mette en pratique ces principes , et assure l’aisance au peuple tout entier.
L’opulence est une infamie \ elle consiste à nourrir moins d’enfans naturels ou adoptifs , qu’on n’a de mille livres de revenu.
Il faut tirer les assignats de la circulation , en mettant une imposition sur tous ceux qui ont régi les affaires, et ont travaillé à la solde du Trésor publie.
Il faut détruire la mendicité par la distribution des biens nationaux aux pauvres.
(i) Il ne peut exister de peuple vertueux et libre , qu’un peuple agriculteur Un métier s’accorde mal avec le véritable citoyen; la main de
l’homme n’est faite que pour la terre ou pour les armes.
Le dix-huîtième siècle doit être mis au Panthéon.
On eût présenté la ciguë à celui qui eût dit ces choses, il y a huit mois : c’est beaucoup d’être devenu sage par l’expérience du malheur. Que cet exemple nous apprenne à ne point maltraiter les hommes sévères qui nous disent la vérité.
Il ne faut pas que les gens de bien en soient réduits à se justifier du bien public devant les sophismes du crime. On a beau dire qu’ils mourront pour la patrie ; il ne faut point qu’ils meurent, mais qu’ils vivent , et que les lois les soutiennent. Il faut qu’on les mette à l’abri des vengeances de l’étranger. Je conseille donc à tous ceux qui voudront le bien , d'attendre le moment propice pour le faire , afin débiter la célébrité quon obtient en le brusquant.
Je désirerais que , lorsqu’une idée aurait saisi tous les esprits jusqu’à la fureur, il y eût sur la tribune aux harangues une couronne civique pour celui qui , même en se trompant , la combattrait avec décence et générosité.
Non, la raison n’est point un esprit de conquête ^ mais l’influence étrangère était , il y a huit mois , si intolérante et si terrible , qu’elle eût fait lapider l’auteur d’une idée saine en économie.
Aujourd’hui que la nature et la sagesse ont repris leurs droits 5 et que la vérité a retrouvé des oreilles sensibles, c’est à l’amour de la patrie de faire entendre sa voix austère. L’état oû nous sommes est précaire -, nous dépensons comme le prodigue insensé. Trois cents millions émis chaque mois par le Trésor public , n’y rentrent plus , et vont détruire l’amour du travail et du désintéressement sacré qui constitue la république.
Combien ne doit-il pas exister de riches, puisqu’il y a en circulation quatre fois plus de signes qu’autrefois Combien trois ou quatre cents millions émis par mois
ne jettent-ils point de corruption dans la société ? Ce système de finances pourrait faire fleurir une monarchie^ mais il doit perdre toute république.
Aussi bien , quelque respect que le peuple m’inspire . je ne puis m’empêcher de censurer de nouvelles mœurs qui s’établissent. Chaque jour, un grand nombre de citoyens quittent le métier de leurs pères, et se livrent à la mollesse , qui rend la mémoire de la monarchie exécrable.
Quoi! lorsque la patrie soutient une guerre terrible, lorsque douze cent mille citoyens versent leur sang, le Trésor public, par une masse énorme de monnaies nouvelles , nourrirait des déréglemens et des passions, sans que personne retranchât rien de son avarice et de sa
cruauté !
La liberté de ce discours attestera un jour la probité de ceux devant lesquels on pouvait s’exprimer ainsi. Mais on a trop long-temps fermé les yeux sur le désordre des finances qui entraîne celui des mœurs.
Il ne vous reste qu’un pas à faire, pour vous montrer avec tout l’ascendant qui doit maîtriser les ennemis de la république 5 c’est de rendre votre commerce et votre économie indépendans de l’influence d’inertie des ces mêmes ennemis.
Voici donc le but qu’il nous semble qu’on pourrait se proposer d’atteindre :
I®. Rendre impossible la contrefaçon des monnaies.
2°. Asseoir équitablement les tributs sur tous les gains., sur tous les produits^ par un moyen facile., sans fisc., sans agens nombreux.
3°. Lever tous les tributs , en un seul jour, sur toute la France.
4°. Proportionner les dépenses de V Etat à la quantité de signes en circulation^ Jiécessaire aux affaires particulières.
5°. Empêcher tout le monde de resserrer les monnaies, de thésauriser et de négliger V industrie , pour vivre dans Voisiveté.
6°. Rendre le signe inaliénable à ï étranger.
Connaître invariablement la somme des profits faits dans une année.
8°. Donner à tous les Français les moyens dobtenir les premières nécessités de la vie , sans dépendre d’autre chose que des lois , et sans dépendance mutuelle dans Vétat civil.