DES PAPIERS DU CITOYEN
Q thermidor an IIÏ.
J’étais dans un cachot obscur avec le malheureux T ,
l’ami , le compagnon de Saint-Just, et qui , depuis la mort de celui auquel il avait uni ses destinées , traînait sa vie captive dans la douleur et dans les larmes.
T est mandé devant deux membres des comités. On
veut l’interroger ; on veut lui arracher des aveux atroces et de lâches mensonges qui puissent flétrir la mémoire de son ami. Mais lui, s’adressant avec courage à ceux qui venaient de proscrire leurs collègues et de sacrifier leur patrie : « Vous avez beau, leur dit-il, vouloir me flatter ou me menacer, la crainte ni l’espérance ne changeront point mon cœur, et je ne trahirai point l’amitié ni la vérité; mais je vivrai pour les venger. »
On le retient au comité sous prétexte de l’interroger encore.
* (i) Les éditeurs ne prétendent pas adopter toutes les opinions de l’auteur de cette note sur les personnes et sur les choses ; mais ils ont cru intéressant de la publier, pour donner une idée du caractère de Saint-Just, et ils ont respecté les expressions même peu ménagées qui s’y trouvent , qu’on ne doit imputer qn’à l’état d’oppression et de malheur d’un homme qui pleure dans les fers sur le tombeau de son ami.
De retour dans son cachot, il meurt en proie aux plus horribles tourmens.
J’avais été le témoin de sa douloureuse agonie , et j’attendis quelque temps en silence pour savoir quel serait mon sort. Mais enfin, las de la vie et spectateur forcé de tous les crimes qui pesaient sur mon pays , je résolus d’obtenir un terme à mes souffrances. J’écrivis au gouvernement, qu’une loi ordonnait de mettre en liberté ou en jugement les détenus; qu’une autre les autorisait à réclamer les motifs de leur arrestation; et je demandai qu’on me fît jouir du bienfait de ces lois. — Peu de jours après, je reçus un écrit où il n’y avait que ces mots : Ami du conspirateur Saint-Just.
Tel est donc mon crime I m’écriai-je. Eh bien î tyrans, vous croyez me réduire à descendre à une justification, et vous espérez que je serai capable de désavouer un homme que j’aimais. Mais il est des lignes qui seront immortelles ; je les confie à des mains sûres. Elles vengeront mon ami , elles me vengeront moi-même, elles vous accuseront dans l’avenir; et vous
serez flétris, et je serai estime.
Trop obscur pour m’enorgueillir de moi, je paraîtrai avec ‘^loire à côté de celui dont j’aurai défendu l’innocence, et que j’aurai avoué pour mon ami quand tout 1 abandonnait sur la terre. Ces lignes, je vous les adresse à vous-mêmes, tyrans. Je veux que vous les connaissiez et qu elles fassent votre supplice; car vous frémirez de rage en les lisant, et le courage et >la vertu d’un homme libre feront pâlir les oppresseurs de mon
pays.
La révolution, qtii marche avec des pieds de feu, vous atteindra dans sa course dévorante, et vous serez frappes comme ceux dont vous insultez aujourd’hui les cadavres. Mais ils seront absous au tribunal des siècles ; ils triompheront dans la postérité , tandis que vous serez ignominieusement traînés
à la voirie.
Oui , je rougis d’être membre d’une cité qui souffre un gou- Terneraent tel que le vôtre, en divorce avec la justice, la vertu et la nature. Mais je me glorifie d’être dans vos bastilles et de
grossir'le nombre de vos victimes.
Qui êtes-vous, vous qui déclarez la guerre à l’amitié, qui
«rigez en crime les affections les plus légitimes et les passions les plus généreuses? Ah! tous les hommes de bien qui n’ont pas de poignards à opposer à vos forfaits , doivent périr plutôt que d’avoir les yeux souillés par votre insolent triomphe, et vous dire comme Thraséas à Néron : Puisque la mort est une dette f il vaut mieux payer en homme libre que de chicaner inutilement en esclave.
Je fus Xami du conspirateur Saint- Just. Voilà donc mon acte d’accusation, mon brevet de mort, et le titre glorieux qui m’a mérité une place sur vos échafauds. Oui, je fus l’ami de Saint-Just. Mais Saint-Just ne fut point un conspirateur; et, s’il l’avait été, il serait puissant encore et vous n’existeriez plus. Ah! son crime, s’il en a commis, c’est de n’avoir pas formé une conjuration sainte contre ceux qui conjuraient la ruine de la liberté.
O mon ami ! à l’instant où le malheur t’accablait, je n’ai consenti à conserver la vie que pour plaider un jour les intérêts de ta gloire, et pour détruire les calomnies qui sont comme les morsures des vautours acharnés sur ton cadavre. Je me suis rappelé Blossius de Cumes, qui avoue hautement devant le sénat romain son amitié pour Tibérius Gracchus, que le sénat romain vient d’assassiner. Et moi aussi, je suis digne d’offrir au monde un pareil exemple.
Cher Saint-Just, si je dois échapper aux proscriptions qui ensanglantent ma patrie, je pourrai dérouler un jour ta vie entière aux yeux de la France et de la postérité, qui fixeront des regards attendris sur la tombe d’un jeune républicain immolé par les factions. Je forcerai à l’admiration ceux mêmes qui t’auront méconnu , et au silence et à l’opprobre tes calomniateurs et tes assassins.
Je dirai quel fut ton courage à lutter contre les abus, avant l’époque même où on put croire qu’il était permis d’être impunément vertueux. Je te suivrai au sortir de l’enfance , dans ees méditations profondes qui t’occupaient tout entier sur la science du gouvernement, les droits des peuples, et dans ces élans sublimes de l’horreur de la tyrannie qui dévorait ton ame et l’embrasait d’un enthousiasme plus qu’humain. Je dirai quel était ton zèle à défendre les opprimés et les malheureux, quand tu faisais à pied, dans les saisons les plus rigoureuses,
des marches pénibles et forcées, pour aller leur prodiguer les soins, Ion éloquence, ta fortune et ta vie. Je dirai quelles furent tes mœurs austères, et je révélerai les secrets de ta conduite privée, en laissant à f histoire à faire connaître ta conduite publique et tes actions dans le gouvernement, tes discours comme législateur, et tes missions immortelles près de nos armées.
O journée de Fleurus (i)! tu dois associer tes lauriers, que rien ne pourra flétrir, aux funèbres cyprès qui ombragent la tombe de mon ami. Et vous, Pichegru, Jourdan, les compagnons de ses exploits et de sa gloire, vous lui rendrez justice. Vous êtes guerriers, vous devez être francs. La bonne foi fut de tout temps la vertu des héros. Vous direz ce que doit la patrie à ses vertus et à son courage. Vous ne trahirez point la vérité, vous ne servirez point l’envie; car un jour vous seriez
(i) Saint-Just contribua puissamment au succès de cette journée. Nous avions été repoussés trois fois. Il fit former un cordon derrière l’armée, avec ordre de sabrer tout fuyard. II déclara que les généraux, dont les divisions faibliraient , seraient fusillés à la tête de l’armée.
Il s’exposa lui-même au feu de l’ennemi, et se montra froid dans le danger et stoïquement intrépide.
A son retour, il évita de faire parler de lui. On remarque tes passages suivans dans son dernier discours.
rt La journée de Fleurus a contribué à ouvrir la Belgique. Je désire » qu’on rende justice à tout le monde et qu’on honore les victoires; mais » non point de manière à honorer davantage le gouvernement que » les armées. Car il n’y a que ceux qui sont dans les batailles qui les ga- » gnent, et il n’y a que ceux qui sont puissans qui en profitent : il faut
donc louer les victoires et s’oublier soi-même.
» Si tout le monde avait été modeste et n’avait point été jaloux qu’on )) parlât plus d’un autre que de soi, nous serions fort paisibles. On n’aurait J) point fait violence à la raison pour amener des hommes généreux au » point de se défendre, pour leur en faire un crime.
3) J’aime beaucoup qu’on nous annonce des victoires; mais je ne
» veux point qu’elles deviennent des prétextes de vanité ni d’am-
» bition.
3) Tout le mal est venu de ce que, sans que personne s’en doûtât, toute 3) l’autorité était tombée dans quelques mains qui ont voulu la conserver 33 et l’augmenter par la ruine de tout ce qui pouvait réprimer la puissance 3) arbitraire.
33 Sylla était un fort bon général , un grand politique ; il savait
3? administrer; mais il appliqua ce mérite à sa fortune.... >>
victimes du forfait dont vous auriez été complices. Vous direz ce qu’il a fait contre les traîtres, et comment il a déployé avec une sévérité nécessaire l’autorité nationale (i) ; comment il a donné l’exemple de la frugalité et de la bravoure aux soldats, de l’aclivité et de la prudence aux généraux, de l’humanité et de l’égalité à tous ceux qui l’approchaient.
Tyran de ses propres passions, il les avait toutes subjuguées pour ne connaître que l’amour de la patrie. Il était doux par caractère , généreux , sensible , humain , reconnaissant. Les femmes, les enfans , les vieillards, les infirmes, les soldats avaient son respect et son affection; et ces sentimens battaient si fort dans son cœur, qu’il était toujours attendri à la vue de ces objets si intéressans par eux-mêmes.
Que de larmes je lui ai vu répandre sur la violence du gouvernement révolutionnaire et sur la prolongation d’un régime affreux , qu’il n’aspirait qu’à tempérer par des institutions douces , bienfaisantes et républicaines ! Mais il sentait qu’f/ fallait détendre et non pas briser les cordes de l’arc. Il voulait surtout prévenir les abus et punir les crimes. Il voulait régénérer les mœurs publiques , et rendre tous les cœurs à la vertu et à la nature.
Il était pénétré de la corruption des hommes , et voulait en détruire le germe par une éducation sévère et des institutions fortes. — « Aujourd’hui, me disait-il, on ne peut proposer une loi rigoureuse et salutaire, que l’intrigue, le crime, la fureur ne s’en emparent et ne s’en fassent un instrument de mort, au gré des caprices et des passions. »
J’ai été témoin de son indignation à la lecture de la loi du 2 2 prairial, dans le jardin du quartier-général de Marchiennes, au pont devant Charleroi. Mais, je dois le dire, il ne parlait qu’avec enthousiasme des talens et de l’austérité de Robespierre, et il lui rendait une espèce de culte.
Il soupirait après le terme de la révolution pour se livrer à
(i) Cette sévérité parut souvent outrée. Mais il ne craignit point delà tourner contre des hommes qui déshonoraient et faisaient exécrer la révolution par leurs excès et leurs crimes. 11 délivra les départemens du Haut et Bas-Pihin de Schneider, qui y promenait indistinctement la guillotine sur toutes les têtes , et il fut le sauveur de ces pays dont Schneider était le bourreau.
ses méditations ordinaires, contempler la nature, etioiiir dn repos de la vie privée dans un asile champêtre , avec une jeune personne que le ciel semblait lui avoir destinée pour compagne, et dont il s’était plu lui-même à former l’esprit et le cœur, loin des regards empoisonnés des habitans des villes.
C’est une atroce calomnie de l’avoir supposé méchant. La veng'cance ni la haine n’ont jamais entré dans son ame. J en appelle à vous, citoyens de Blérancourt, sous les yeux desquels son génie et ses vertus se sont développés. Il en est parmi vous dont les liaisons , les habitudes et les passions avaient corrompu les opinions politiques, et qui avez outrage, calomnié, persécuté Saint-Just, parce qu’il marchait dans une route contraire à celle où vous étiez jetés.
Cependant, après qu’il fut devenu membre du gouvernement, quand vous vous êtes vus traduits au tribunal révolutionnaire pour des faits ou des discours inciviques, vous n’avez pas craint d’invoquer son témoignage ; et, par ses soins et ses efforts, vous êtes rentrés dans vos foyers, et vmus avez joui ^des embrassemens de vos proches qui n’espéraient plus vous revoir. — «Ils ont été mes ennemis, disait-il en parlant de vous; je leur dois tout mon zèle et mon appui, pourvu que l’intérêt public ou l’inflexible probité n’exigent pas le sacrifice de leur liberté ou de leur vie. » — Et il réussit à vous sauver.
Autant il était liant et sociable dans les affaires privées, autant il était quelquefois irascible, sévère et inexorable quand il s’agissait de la patrie. Alors il devenait un lion, n’écoutant plus rien , brisant toutes les digues , foulant aux pieds toutes les considérations; et son austérité imprimait la crainte à ses amis et lui donnait un air sombre et farouche, et des manières despotiques et terribles, qui le forçaient ensuite à réfléchir lui-même avec effroi sur les immenses dangers de l’exercice du pouvoir absolu , quand il est confie a des hommes dont la tete n’est pas aussi bien organisée que le cœur est pur
Tel était l’homme qui, à peine âgé de vingt-sept ans, a été moissonné par une révolution a laquelle il avait consacré son existence, et qui a laissé de longs regrets à la patrie et î’amitié.