PREMIERS ÉDITEURS
Puisqu’on rappelle aujourd’hui le peu d’hommes qui ont survécu aux proscriptions nombreuses des partis, ceux qui sont morts peuvent aussi se repre- Lnter parmi nous. Ils ont un droit d’appel à leur siècle et à la poste'rite'.
Sous des gouvernemens faibles, qui voient partout des allusions et des attaques, la pensée toujours esclave ne peut se produire au grand jour. Mais c’est un hommage réel rendu à un gouvernement fort , qui veut poser les bornes de la révolution , que de lui offrir les idées , conçues , pour arriver au même but, par un homme qu’une mort tragique vint frapper au commencement de sa carrière , et dont jusqu’ici l’arbre empoisonné de la calomnie a seul ombragé la tombe.
Si cependant on pouvait reprocher à Saint-Just d’avoir quelquefois marqué sa conduite par ce mélangé de grandeur et d’inflexibilité farouche , ca-
raclcre distinctif d’une année qui fera époque dans les siècles ; ou ne doit pas non plus oublier que , presque toujours, pendant ce même temps, il marchait avec nos soldats à la victoire, et que les champs de Fleurus parlent assez hautement en sa faveur, pour étoulFer le cri des vengeances.
Ami de Phumanité , et jaloux de voir s’établir en France les vrais principes de la liberté civile et politique , il laissa échapper des larmes d''indignation, en lisant, lorsqu’il était aux armées, l’affreuse loi du 22 prairial. — Plusieurs de ses ennemis personnels furent arrachés par lui au tribu nal révolutionnaire. — Il parut toujours démêler, dans les sanglans excès, où une aveugle fureur précipitait la révolution, les instigations secrètes et profondément atroces de Pétranger, et les présaaes funestes d’une réaction et d’une contrerévolution mille fois plus sanglantes.
Mais, d’un autre côté, sombre et austère, accoutumé dès son enfance a méditer sur les forfaits des tyrans et sur les malheurs des nations, il ne voyait plus dans les richesses et dans les jouissances exclusives , qu’un instrument de mort dirigé par quelques hommes contre la plupart de leurs semblables, et il pensait qu’on devait faire disparaître la monstrueuse inégalité des fortunes, reconnue par les plus célèbres publicistes , comme le principe fécond des divisions et des malheurs des peuples civilisés, et que le résultat de la révolution devait être de rendre, autant que possible, les citoyens
égaux en médiocrité de richesses, comme en modération de besoins et en vertus.
Son double but était donc de détruire pour jamais , et cette tyrannie momentanée que le peuple exerçait sur les riches , et ce despotisme de tous les temps qui enchaîne l’indigent au char de 1 opulence. Il voulait, pour y parvenir, qu’on établît des Institutions durables , qui attacheraient sans
violence le citoyen a la patrie.
« Je ne suis d’aucune faction, disait-il dans le discours qu’il commença le 9 thermidor; je les combattrai toutes. Elles ne s’éteindront jamais que par les Institutions qui produiront les garanties , qui poseront la borne de 1 autorité, et feront ployer sans retour l’orgueil humain sous le joug de la liberté publique.
» L’orgueil, ajoute-t-il, enfante les factions. C’est parles factions que les gouvernemens voisins d’un peuple libre attaquent sa prospérité. Les factions sont le poison le plus terrible de l’ordre social; elles mettent la vie des bons citoyens en péril par la puissance de la calomnie. Lorsqu’elles régnent dans un Etat, personne n’est certain de son avenir, et l’empire qu’elles tourmentent est un cercueil. Elles mettent en problème le mensonge et la vérité, le vice et la vertu, le juste et l’injuste; c’est la force qui fait la loi. Si la vertu ne se montrait parfois, le tonnerre à la main , pour rappeler tous les vices à l’ordre, la raison delà force serait toujours la meilleure. Ce n’est qu’après un siècle
que la postérité plaintive verse des pleurs sur la tombe des Gracques et sur la roue de Sidney. Les factions, en divisant un peuple, mettent la fureur de parti à la place de la liberté. Le glaive des lois et les poignards des assassins s’entrechoquent ; on n’ose plus parler ni se taire; les audacieux, qui se placent à la tête des partis , forcent les citoyens à se prononcer entre le crime et le crime....
J) Je demande quelques jours encore à la Providence , pour appeler sur les Institutions les méditations du peuple français et de tous ses législateurs. Tout ce qui arrive aujourd’hui dans le gouvernement n’aurait point eu lieu sous leur empire. Ils seraient vertueux peut-être et n’auraient point pensé au mal, ceux dont j’accuse ici les prétentions orgueilleuses.... »
Il finissait par proposer « que des Institutions fussent incessamment rédigées de manière que sans rien perdre de son ressort , le gouvernement ne pût ni favoriser l’ambition ni tendre vers l’arbitraire. »
Mais à peine avait-il prononcé les premières phrases de ce discours où il laissait entrevoir un pressentiment secret de sa mort prochaine, qu’il fut précipité de la tribune sur l’échafaud.
Saint- Just avait déposé dans des mains sûres, les notes et les idées élémentaires du projet qu’il comptait soumettre lui-même à la Convention nationale. Il prévoyait que bientôt, accablé par les
factions, qni , pour s^’absoudre elles-mêmes, ne manquent jamais de calomnier ceux quVJles ont immole's, il aurait besoin au tribunal de la postérité, de cet irréfutable témoin de ses principes et de sa vertu.
Quelques républicains qui ont mis en ordre avec un respect religieux et sans se permettre d’y rien ajouter, les fragrnens destinés à faire partie de cet ouvrage que l’auteur ne put qu ébaucher, croient devoir les publier aujourd’hui.
Si on sait se placer dans un lointain philosophique , hors de tous les souvenirs de partis et de tontes les vues personnelles , on accueillera sans doute cet écrit , et comme un monument historique fait pour peindre le cours des idées pendant une période de notre siècle , qui paraît totalement étrangère au reste , et comme un de ces recueils de vérités oii le sage trouve des matériaux pour réfléchir, le gouvernement des conseils utiles, et le faible des armes pour combattre l’oppresseur.
Il V a des choses originales qui étonneront quelques lecteurs, et en effaroucheront quelques autres. Mais qu’ils se reportent au temps *, qu’ils relisent Platon, Jean-Jacques, Voltaire lui-même , Helvétius et Mably, qui ont avancé des principes tout aussi éloig’nés de l’opinion vulgaire. Ou en serionsnous, si dans une république nous rejetions des idées républicaines , que même sous la monarchie notre admiration avait consacrées?
Il y a des endroits où règne une certaine obs-
curité, parce qu’ils expriment de Ces pensees simplement aperçues, que Fauteur a jetées sur le papier sans avoir eu le temps de les compléter. Mais ceux qui voudront les approfondir y trouveront peut-être des vérite's neuves encore à l’oreille du fifenre humain.
On pourra se plaindre enfin que le style de ces Fragmens est souvent inégal, et qu’il y manque plusieurs choses importantes pour former un système qui embrasse toutes les parties de l'organisation sociale. Mais on ne doit pas oublier que l’auteur écrivait au bruit de la foudre , et qu’il en a été prématurément frappé.