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Fragments d'études

De nos jours on s'est plu, sur le conseil des maîtres et avec l'nssenliment du public, à remonter au berceau de notre littérature : surtout plusieurs figures de nos anciens poètes ont été heureusement rajeunies. Sans parler de Ronsard, du Bellay, Desportes, Bertaut ont vu reverdir leurs lauriers un peu desséchés par le temps. Mais dans ce juste retour vers les ilhistraiions des vieux âges on peut s'étonner i|ue Pibrac ait été omis; c'est donc à réparer un oubU regrettable que cet article sera consacré.

Il n'est personne qui, dans le seizième siècle, ait compté autant d'amis, si l'on en juge par les éloges dont il a éié comblé. En lui le magistrat, l'orateur, le poêle, l'homme enfin ont eucélébrés à l'envi ; aucun nom ne reparaît plus souvent, entouré de témoignages plus vifs d'affection et d'estime. L'n intérêt tout romanesque anime d'ailleurs plusieurs circonstances de la vie de

(1) Outre les auteurs cités dans le cours de ce morceau, on pom consulter sur Pibrac, Vllisloirc de Touloit>^i', par Raynal, in-l", 1759, p. 344; les Mémoires de Niccron, t. XXXIV, p. 215; la Mélliodc historique de Lenglet, t. IV, p. 269; la Bibliotlièiim- hislori(iiii' des auieti>>. dr droit, par Simon, l. I, p. 13i.

« ce grand persuniiagc qui, nous dit Guillaume Colletet (1), eut tout le cœur et toute la vertu des anciens. »

Il naquit à Toulouse, l'an 1529, la même année que naissait à Paris Pasquier, dont il demeura toujours l'ami (2). Il sortait d'une famille des plus nobles et des plus anciennes du pays (3), également célèbre dans la robe et dans les armes. Son bisaïeul, Gralien du Faur, après la mort du comte d'Armagnac dont il était chancelier, s'était attaché à Louis XI qui l'envoya comme ambassadeur en Allemagne. Tels furent les excellents services qu'il rendit dans ce poste, où il demeura onze ans, que le roi le gratifia à son retour d'une charge de président à mortier, créée spécialement pour lui au parlement de Toulouse, le plus considérable de la France après celui de la capitale (4) : ses enfants devaiput y perpétuer glorieusement son nom. L'aîné de ses deux fils y fut président aux enquêtes, en même temps qu'il était évêque de Lectoure ; l'autre, procureur général du roi. Celui-ci laissa trois enfants mâles qui occupèrent des postes considérables, et dont l'aîné, président à mortier, comme son aïeul, fut le père de notre Guy du Faur.

Frappée des brillantes qualités qu'il déploya dans la suite, l'imaginalion publique donna cours à des légendes sur sa première enfance : des prodiges annoncèrent, dit-on, son illusiratioD future. C'est là de ces traditions qu'au seizième siècle, antique à tant d'égards, on accueillait, on répétait avec avidité : on avait vu la fondre tomber sur sa nourrice lorsqu'elle le tenait dans ses bras, l'effleurer, la blesser même, sans que son nourrisson en fût atteint ou seulement effrayé. Ainsi la Providence l'avait marqué de son sceau pour de grandes choses (.'»).

Son éducation fut, par l'effet d'une sollicitude éclairée, sérieuse

(1) Vies des poètes frauiais, inanu<-cril conservé à la Bibliothèque du Louvre. Collelel parie encore beaucoup de Pibrac, dans son Art poétique, au discours de la poésie morale ou senlcntieu.se : on peut voir à ce sujet WAualeciubiblion du marquis du Roure, l. Il, p. 266 : cf. Goujet, Bibliothèque française, t. Xll, p. 26.3 et suiv.

(2) Lettres de Pasquier, XIX, 16.

(3) Tais-and, Vies des jurisconsultes anciens et modernes, p. 431.

(4) De Thou, de Vita sua, I. II.

(5) Mézoray, Mémoires Itisloriijues et critiques, l. l, p- (il.

et solide. Elle eut pour base rétude des lanp;ues anciennes, alors cultivées avec une si vive ardeur. Pierre Biinel, réiéhré par Sainte- Marthe, fut son précepteur domesl'Kjur, nous dit Collrtcl. Sous |os auspices de ce maître illustre, orateur lui-même, il puisa les principes de celte éloquence tant admirée de nos pères; au'ssi paya-t-il, dans un de ses poëmes (1), un tribut toucliant de souvenir

A ce docte Bunel, cet honneur de noire âge. Qui jadis, écrivant, Cicéron effiiçoit.

Quand à l'cnvi de lui quelque oiiflrc il Iraçoit Et, comme un Socralcs, par sa donc ignorance. Des sophistes bavards confondoii rinipudence.

Pibrac s'applaudissait d'avoir joui pendant plusieurs années des fruits d'un si rare savoir : c'était là, à ses yeux, la laveur la plus signalée qu'il eût reçue de la fortune ; car Bunel l'avait forme à goûter les modèles anciens, à les imiter; enfin il s'écriait avec douleur :

Que si mort il ne fût pluiôl, j'eusse peul-èlre Mérité d'éire dit disciple d'un tel maiire!

Celui-ci mourut en effet au moment où son élève, d'après une sage coutume de nos ancêtres, se proposait d'aller com[)léler, sous sa conduite, ses études à l'étranger. Pibrac, parti seul, assista en Italie aux leçons de jurisprudence du réièltre Alciat : auparavant il avait étudié le <!roit sous ce Cujas que l'admiration contemporaine honorait du surnom de grand (2). Après avoir acquis, par quelques années de ces studieux voyages, une maturité précoce, il revint à Toulouse où il étonna et rliarina son père (pii prévit dès lors tout ce qu'il devait être un jour.

Déjà Alciat, surpris de la force et de la subtilité de son esprit qui se jouait des difficultés les plus épineuses du droit, avait proclamé sa supériorité future. Dans une occasion récente où le disciple était parvenu à résoudre une question qui embarrassait le maître, celui-ci n'avait point eu honte de confesser devant tous ses

(1) Les plaisirs de la vie >;(.w/(/»c.

(2) V. de Thon, de ViKi snn. I. II.

audileiirs qu'il rendait les armes à ce jeune champion (I). Le savant Paul Manuce lui adressait aussi, vers la même époque, une lettre laiine pour le féliciter de sa gloire naissante : il applaudissait aux riches espérances qu'il avait fait concevoir ; il l'encourageait à les réaliser de plus en plus : ne joignait-il pas à l'étude sévère de l'histoire et des lois le culte des muses (2) ? Ses délassements poétiques, accueillis en effet avec cette faveur dont le seizième siècle était assez prodigue, n'avaient pas peu contribué à fonder la célébrité de son nom.

Toutefois Pibrac avait à peine atteint vingt ans (3) : ce fut en 1548 qu'il débuta au barreau ; peu de causes suffirent, dès lors, pour montrer qu'il tiendrait bientôt au palais le premier rang d'honneur, comme l'a dit du Vair (4). En outre, des lectures publiques, qu'il fit sur la jurisprudence, attirèrent un concours immense d'auditeurs. Aussi la réputation qu'il avait justement acquise permit-elle de le nommer, malgré sa jeunesse, conseiller au parlement de Toulouse (5), ensuite prévôt ou, d'après le nom en usage dans le pays, juge mage de cette ville : magistratures qui signalèrent avec éclat, suivant les témoignages contemporains, son admirable intégrité.

Une occasion importante ne tarda pas à lui ouvrir un théâtre filus grand et plus digne encore de ses lalenls : il fut appelé à représenter la France au concile de Trente avec Saint-Gelais, seigneur de Lansac, et Arnauld du Fcrrier. De Thou mentionne, avec beaucoup d'éloges, le rôle que joua Pibrac dans cette assem-

(1) Vie et mœurs de l'ibrac, p. 34. Cet ouvrage, écrit en latin par P;isflial, qui fiîl, comme le remarque Guy-Palin, ambassadeur chez les Grison>i, a été traduit par Guy du Faur, seigneur d'Hermay, un des petits neveux de Pibrac, Paris:, 10I7, in-'G : c'est la Iraduclion que je cite.

(2) EpistoL, lib. I.

(3) Vie et mœurs de Pibrac, p. 41.

(4) Traité de r éloquence françoise, p. 422 de l'édil. des Œuvres de Du Vair, 1625, in-folio.

(,')) Souvent, au seizième siècle, on passait de la chaire du professeur ik". droit aux premiers sièges des cours souveraines. Le Maître, Drisson, Pilliou avaient été interprètes habiles des lois avant d'en être les organes dans le parlement de Paris.

blée ((). l.e discours qu'il y piononça ikuiiI ircs-li;ir(li : il lui jtlira, (Je la pari d'un caidinal, des paroles pleines de colère ei le nom de hâbleur île palais (2). Ce qui esi certain, c'esi (ju'il luiia avec une habde fermeté contre des intentions liosldes a la France.

Au retour de celte mission, et sur la recommandation pressante de l'Hôpital , il fut récompensé de l'énergie de sa conduite par une place d'avocat général au parlement de Paris (3j. Sur cette scène éclatante, dit avec chaleur G. Colletet (4), il montra, € par sa sagesse et par son bien dire, que jamais homme avant lui n'avait rempli plus dignement une si grande et si honorable charge. Combien de fois nos pères l'ont-ils oui, dans ce sacrii teuïple de la justice, défendre puissamment le parti de l'équité, soutenir l'autorité du prince et des lois, parler courageusement du devoir des juges et des magistrats, proposer l'idée et le modèle d'un excellent avocat des parties, corriger les abus des greffes et des procédures, et, finalement, distinguer les obligations de chaque officier de la justice : ce qu'il faisait d'un langage puissant ei Henri, soutenu des plus beaux passages de l'antiquité? > Quelques années après, admis dans le conseil privé du roi, dans ce noble conseil où l'on n'avait pour confrères, dit encore Colletet, que les princes et les premiers magistrats du royaume, il y donna de notivelles preuves d'un dévouement sans bornes et d'une expérience prématurée.

Vers celte époque, ses quatrains, les fruits de sa philosoplùe, comme il les appelait, parurent au nombre de cinquante : ils devaient, dans la suite, s'augmenter de beaucoup d'autres. Déjà, lorsque Charles IX, après avoir atteint l'âge Cim' pour la majorité de nos rois, avait fait dans la capitale son entrée solennelle, Pi-

(1) Histoire universelle , I. IV, p. 3;;G et siiiv. de la liMiliniinn frinr., Lomires, 1734, in 4\

(2) Discours historique cl criliqu,' >iir Pilir;»<-, |>:ir Mayor, l.iwivlros in-8°, 1778. — ColietPt célèbre en lui, à oetie occasion • la fomiii-if ^'onéreuse d'un franc Gaulois du sacré (lonoile. »

(3) 1565 : Pjsquier, liechercltes de la France, IV. 27.

{4) Manuscrit cité; CI. Loisel, Dialofincdes avocats, e.lil..!c .M. l>ti|iin. 1818, p. 283-285.

- c, hvac s'éiait empressé d'exprimer, en célébrant le jeune souverain dans plusieurs sonnets, rafl'ection du pays, l'espoir qu'il fondait sur lui. Ces composiiions placèrent Pibrac au premier rang des poêles ; et lorsque, sous la protection de Charles, se fut établie, par les soins de Baif, une Académie (1), ébauche de l'œuvre glorieuse de Richelieu, il figura parmi ses principaux membres.

Les charges, pour lesquelles le désignait sa capacité reconnue, ne lardèrent pas, d'ailleurs, à le disputer aux muses. La reine-mère, Catherine de Médicis, lui donna quelques-uns de ses biens à administrer; et, sur l'habileté qu'il déploya dans cette gestion, appelé à la direction des finances du duc d'Anjou, il sut, en peu de temps, remettre de l'ordre dans les affaires de ce prince qui, nous dit Colletet, étaient fori embrouillées.

Au moment où tout semblait lui réussir, un coup funeste le frappa : ce fut la perte de l'aîné de ses fils, jeune homme qui donnait de lui les plus belles espérances. 11 déplore ce malheur dans son poëme des plaisirs de la vie rustique, que son chagrin lui fit dès lors interrompre :

J'eusse eiicor poursuivi les biens du labourage; Mais la mon de mon fils m'en ôle le courage. Et trouble lellemeni de douleur mon esprit Que j'en laisse imparfait pourjamais cet écrit (2).

Une circonstance des plus graves apporta une brusque distraction à sa douleur, en lui imposant de nouveaux devoirs. Avec le roi Sigismond venait de descendre au tombeau le dernier rejeton de la famille des Jagellons. Pour disputer sa succession, les maisons de France, d'Autriche, de Suède et de Moscovie s'étaient mises sur les rangs : la France l'emporta. A peine élu roi de Poil) Du Boulay, Histoire de l'Université, t. VI, p. 714 ; Cf. Sauvai, Hist. des Aniiquités de Paris, l. Il, p. 493 ; Pasquier, Lettres, XIX, 11. — Colletet nous cite même un Discours de l'àme et des sciences (il a été publié en 1635), qui a été prononcé par Pibrac « dans cette célèbre Académie, en présence de Henri III. »

(2) Toutefois, il songea plus tard à reprendre ce travail, comme l'alleslenl quelques vers :

Mon ardeur me reprend et ma première envie De chanter les plaisirs de la rustique vie — Mais ce projet n'eut pas de suite.

logne, le duc clAujuii, dans le bosoin d'avoif (jrèsde lui un sur consfil cl un éloquenl organe, jela les yeux sur Pibrac : il l'emnit^na en (]ualité île son chanoclier. Celui-ci liuiiva bieiiiùi dans ce posie l'occasion de faire briller ses lalenls. L"t'vè(|ue de Hrcsiaw avait harangué le roi au nom du sénat et de la noblesse: Pibrac, par la réponse qu'il lui adressa, reniplil d'admiraiion les Polonais ; on dit qu'en l'enleudant répliquer au discours avec tant de netteté et d'exactitude, et revenir avec tant d'ordre sur toutes ses parties, ils ne pouvaient s'empêcher de croire qu'il lui en avait été fait une communication anlérieuie. Mais, gr;ke à uneadmirable présence d'esprit et à une facilité singulière de langage, Pibrac savait trouver aussitôt ce qu'il fallait dire et les mois qui rendaient le mieux sa pensée : toujours aussi heureux, qu'il eût à parler le premier ou à répondre, à s'exprimer dans sa langue ou dans la langue latine , qui semblait lui eue aussi naturelle. Pour le don de la parole improvisée, GoUelet n'hésite pas à placer Pibrac audessus de tous ses contemporains.

Sa fidélité et son courage ne se signalèrent pas moins hautement que son éloquence. Au jour du sacre, le palatin de Cracovie ayant osé, en présence de tous les Etals de Pologne assemblés, interrompre la cérémonie, Pibrac, par la décision de sa conduite et l'autorité de son commandement, arrêta et confondit son audace (1). Ensuite, principal dépositaire de l'autorité de son maître, il s'appliqua, par une admiiiislraiion pleine de nn'-nageinenl et de prudence, à réparer les malheurs qu'un long interrègne avait causés à la Pologne; et déjà ses plaies se fermaient, lorsque l'on apprit que Charles IX avait cessé de \\yw. ,2). L'état de la France, livrée aux factions, réclamât la pn-sence de son souverain. Pour prévenir tout d(''lai, tuui obstacle, il devait partir aussitôt et en secret : tel fut l'avis de Pibrac; mais il pensa le

(1) Vie el mœurs de Pibruc,ii. 106.

(2) En 1574, la fêle de la Penlecôle, un un après que Henri avail été nommé roi de Pologne, au même jour cl à la même lieure. Aussi ce prince, nous dit Nicolas Pasguicr dans ses Lcliirs, VIII, W, « consi défait ce jour de Penlecôle comme son jour bioMlieuroiix, ol insiiiiu pour celte cause l'ordre des Chevaliers du Saiiii-Ksprii. » Cf. les Hecherches d'Etienne Pasquier, II, 17.

payer cher : car Henri s'étant hâté de le suivre, une série d'avenlures et de dangers s'ouvrit pour son conseiller, qui eut grand peine à en sortir sain et sauf.

Il faut lire, dans les auteurs du temps (1), comment, égaré à la suite de Henri qui s'était enfui pendant une nuit sombre, perdu dans les landes, découvert ensuite et pourchassé, traqué dans les bois comme une bête fauve, caché sous les joncs et sous les roseaux avec de l'eau jusqu'aux épaules, il faillit tomber aux mains des gens du pays qui déji avaient assommé son seul compagnon, qui proféraient contre lui des menaces de mort. Après quinze heures d'horribles angoisses, où les flèches, les traits d'arbalète, les pierres lancées contre lui avaient mille fois mis sa vie en péril, délivré de ces ennemis grâce aux ténèbres , s'enfonçant encore dans d'affreuses solitudes, le corps à demi nu, presque noyé au passage d'une rivière dont il avait perdu le gué, il alla, mourant de faim et de froid, frapper à unecabane, où des paysans le bafouèrent et le maltraitèrent. L'ayant bien vite reconnu pour Français, sur ce qu'il ne pouvait parler leur langue, ils l'auraient sans doute achevé, s'il ne s'était échappé de nouveau. Le carrosse d'un Polonais de ses amis, qu'il aperçut pendant qu'il errait à travers champs, lui offrit un asile ; et là, apprenant que le roi était parvenu en sûreté aux frontières de la Moravie, il oublia tous ses maux : pour retenir les paroles de son biographe, si touchantes dans leur simplicité, il se mit à 'pleurer de joie (2).

Il n'était pas cependant à l'abri du péril : on le découvrit bientôt dans la voiture de son ami. Dès lors, ce ne fut plus à la fureur des pâtres qu'il se trouva en butte, ce fut aux ressentiments des sénateurs qui voulaient venger sur lui la fuite de leur roi : c'était là une insulte à tous les ordres du royaume qu'ils brûlaient de laver dans le sang de celui qui l'avait conseillée. On parlait déjà de le ramener à Cracovie et de l'y traiter en criminel, lorsque, par un discours plein de hardiesse (3), il intimida ceux qui préten-

(1) De Thou, t. VII, p. 74 et suiv.; Cf. Vie et mœurs de Pibrac, p. 126 et suiv.

(2) Vie et mœurs de Pibrac, p. 142.

(3) Ibid., p. 145 et suiv.

liaient se faire ses juges, elles conliaigiiii a lui rendre la liljiiié.

Pibrac rejoignit en Autriche, à Vienne, le mailre qu'il avaii servi avec tant de dévouement. On juge assez combien sa (iJéliié courageuse dut accroître la faveur dont il jouissait près du monarque ; mais celte faveur même l'exposa Lieniùt nu retour des mêmes fatigues et des mêmes dangers. A peine avait-il goûié en France de courts instants de repos, que Henri le renvoya en Pologne, pour lui conserver un trône dont on menaçait de le déclarer déchu, si, dans un délai fixé, il ne venait l'occuper en personne : le maréchal de Bellegarde fut revêtu avec lui du litre d'ambassadeur. Parti le premier, Pibiac touclwit aux confins de l'Allemagne, lorsqu'une de ces troupes de brigands, que les guerres religieuses avaient fort multipliées, s'empara de lui. Il était porteur, disait-on, de grosses sommes destinées aux Polonais. On lui applique la dague sous la gorj,'e, le pistolet au .front; on lui ordonne de livrer l'argent dont il est chargé; ou le dépouille, on tue ses gens autour de lui, on l'entraîne dans une forêt voisine ; là, par une atliiude imposante et calme, en nu^me temps que par une sorte de séduction qui ne l'abandonnait jamais, il parvint à contenir ces furieux jusqu'à ce que des troufx s envoyées à sa recherche le dégagèrent de leurs mains (!). Suivaniun autre récit (2), le chef même des brigands, après l'avoir proié{;ë contre ses compagnons, le fit évader.

Devenu libre, il s'empressa d'écrire aux seigneurs de la diète pour les exhorter à se montrer fiilèles au roi qu'ils s'élaient donné; mais un temps précieux avait été perdu (3); les inlrigues de l'étranger et le ressentiment des Polonais rendaient d'ailhurs sa mission bien difficile. Peu après, malgré ses dépêches répétées < i l'activité de ses efforts, ils annulèrent en ellel l'éleciiuii d.- Henri, et se choisirent un nouveau monarque.

Pibrac, de retour en France, ne trouva pas moi.is d'occasions d'être utile à son pays. Lorsque la turbulence du duc d'Aleuçon ei l'impéritie de Henri HI eurent mis, en 157G, les armes aux niain>

(t) De Thou, r. VII, p. 277.

(2; Vie et n:œ:trs de Pibrac, p. 181.

(3) lOid., p. 91 Cl suiv.

du roi de Navarre, il usa du juste crédit qu'il avait sur l'esprit de son maître, pour le portera une paix dont il fut le médiateur (t). Par une coïncidence singulière, Henri de Navarre avait pour chancelier le frère de Pibrac, Louis du Faur, seigneur de Grateins, qui avait été précédemment son ambassadeur auprès des princes protestants d'Allemagne. Il fut alors chargé par celui-ci de rédiger le traité de paix : mission que, de son côté, le roi de France avait confiée à Pibrac ; et l'on vit, ce qu'il est à propos de rappeler, ces deux frères représentants des intérêts opposés de leurs souverains, les soutenir loyalement, divisés de parti, sans cesser d'être unis par les liens d'une tendre affection (2).

Une charge de président au parlement de Paris, f|ui vint à vaquer, fut la récompense de tous les services de Pibrac. A cette époque où la magistrature, seule dépositaire de nos libertés, jouait un rôle si grand et parfois si périlleux, ces hautes fonctions lui permirent de signaler plus d'une fois, avec la netteté et la puissance de son esprit, l'intégrité et la vigueur de son caractère (3). « Quand il était question de rendre la justice, nous dit son biographe (4), il oubliait toute amitié et affection particulière,

sans se relâcher en aucune façon Mais, ajouie-t-il, quand il

y avait diversité d'opinion, il penchoit toujours volontiers du côté de la plus douce. » C'était cette disposition , jointe au charme attirant de ses manières et de son langage, qui le rendait trèspropre à toutes les négociations dont le but était la concorde el la paix. Aussi la cour n'avait garde de se priver, dans ces rencontres, de son appui efficace : lorsque peu après la reine-mère voulut étouffer par sa présence les dissensions qui avaient éclaté entre deux provinces florissantes, la Gascogne et le Languedoc, elle ne manqua pas de se faire accompagner de Pibrac, dont l'intervention fut aussi heureuse que de coutume (5).

(t) Vie et mœurs de Pibrac, p. 222.

(2) Ces traités, signés de la main des deux frères, sont conservés à la bibliothèque du Roi. (Voy. Lclong, Bibliothèque historique de la France, édii. de Fontelte, t. lU, p. 66.)

(3) Vie et mœurs de Pibrac, p. 227; Cf., les Elof;es des yrésidcnis au parlement de Paris, par Souliers et Blanchard, i>. 279 cl suiv.

(4) Vie et mœurs de Pibrac, p. 228 el 229. {^) Ibid., p. 230.

- tl —

Ce fut vers le môme moment (1579) que Margiioiitc de Valois, reine de Navarre, rendit hommage à sa brillante répiiiaiioii en le nommant son chancelier. Le prince son époux lui confia aussi le maniement et l'intendance des biens qu'il avait en l'Iandn*. L'activité de Pibrac fit face à ce surcroît d'obligations et d'honneurs : il accompagna Marguerite à Pau ; il demeura longtemps auprès d'elle ; mais ce poste charmant avait ses périls. On sait quel était l'esprit de cette princesse : ses lettres et ses mémoires, qu'une édition récente nous fait connaître avec fidélité (I), en portent assez témoignage. Brantôme disait des premières (2) « qu'elles étoient les plus belles et les mieux coiirhôes <ie toutes, tant pour être graves que pour être familières, et qu'elles nous faisoient moquer du pauvre Cicéron avec les siennes. > Quant aux autres, il suffit de rappeler que, subjugué par leur cliaime, Péiisson, en une seule nuit, les relut deux fois d'un bout à l'autre (3). La beauté de Marguerite égalait la vivacité de son esprit ; elle est attestée par les éloges de tous les contemporains. Pibrac ftit-il donc vaincu parées doubles attraits? Eleva t-il ses vœux jusqu'à la princesse, dont il était le principal minisire? Ce qui est certain, c'est qu'une mésintelligence grave éclata entre la reine de Navarre et son chancelier. On voit déjà, dans ses Mémoires (4), qu'elle prétend que Pibrac voulaii, lorsqu'elle était dans les élats de son mari et avec celui-ci à Pau, « la convier à force tie déplaisirs de retourner en France où il étoil attaché à son état de président et de conseiller au Conseil du roi. » Mais ses /«/r/vs sont beaucoup plus explicites : par deux d'entre elles, datées de 1581 (5), elle se plaint, en s'adressani à Pibrae lui-même,* de tous ses mauvais déportements à son égard. » La première est signée de ces mots qui semblent promettre encore le pardgn : » votre

(1) Celle que la société de riiisloire de France a pubUée par les soins de M. Guessard, en 1842, gr. in- 8".

(2) Femmes illustres, Disc. V«.

(3) Hisl. de l'Académie française, p. 308 de l'od. de Paris, int2. 1G72.

(4) V. l'édil. de M. Guessard, p. 161.

(5) V. Ibid., 21G, 221 : les autographes de ces lettres de Marguerit.se trouvent dans la Collection Dupinj, aux tomes 00 et 217 ; au tomo 191 de la même Collection on peut lire aussi plusieurs Iclires de Pil-iac.

meilleure et moins obligée amie, Marguerite. » La seconde est beaucoup plus sévère : elle lui demande « de lui renvoyer ses sceaux, priant Dieu, d'ailleurs, de lui donner ce qu'Usait lui être nécessaire; » et son principal grief, c'est qu'il s'est excusé de plusieurs mauvais offices qu'elle lui reprochait , en alléguant « V extrême passion que ne m'aviez osé dire, mais qu'à cette heure vous étiez obligé de confesser par le désir de me revoir. »

Pibrac se défendit, il est vrai, de cette accusation par une trèslongue apologie (1). Surtout il déclara « que la passion de laquelle il parloit dans ladite lettre n'étoit autre que bien fort honnête. » 11 protesta que jamais t il ne s'éloit escarlé un seul moment du respect que sa fortune devoit à celle de la reine. » La parfaite innocence de Pibrac à cet égard n'en est pas moins demeurée fort incertaine : beaucoup d'écrivains l'ont d'ailleurs curieusement discutée, et Dom Vaissette en particulier, dans Wnstoire du Languedoc (2), a traité gravement cette question : « Si Guy du Faur, seigneur de Pibrac, fut amoureux de Marguerite de Valois ; » je crois pour moi qu'il n'est guère possible de le méconnaître. Les Mémoires de l'historien de ïhou, écrits avec une naïveté si pleine de charme, nous offrent à cet égard une révélation piquante. Celuici avait, dans la compagnie de Pilhou, fait à Pibrac une visite de quelques jours : « Un petit refroidissement venait, dit-il en la racontant, de lui attirer, de la part de la reine de Navarre, une \ lettre dans laquelle elle lui reprochait sa témérité sur ce qu'il avait osé porter ses désirs jusqu'à elle; et il en ressentait beaucoup de chagrin : il n'était pas moins inquiet de la manière dont il devait lui répondre. Un jour qu'il se promenait avec de Thou, il lui confia ses peines ; il le crut le plus propre, comme le plus jeune, à excuser sa faiblesse ; et, par une espèce de honte, il ne voulut pas s'en ouvrir à Pithou. Il lui dit la justification qu'il méditait; mais avec un air si prévenu, en termes si étudiés et

(1) On peui la lire dans l'édit. cilce de ÎM. Guftssard, p. 224 à 279 ; voir parlicul. la p. 255.

(2) T. V, p. 643, noie VIII. Cf. les Mémoires dliistoire, de critique et de littérature de l'abbé d'Arligny, t. M, p. .358-447; le Journal des Savants de 174G, p. 544; de 1750, p. 271 ; et les Etudes historiq. de M. de Cliâleaubrianii, édii. Lcf'èvre, in8", 1838, p. 567.

dans un langage où il paraissaii laiii tranUiii , (juc cela n<; servit qu'à convaincre de Thou de la vérilé des reproches f|ue lui adressait celle princesse. Pibrac lui envoya bieniûl après celte réponse qui courut depuis dans le monde, et (|ui était écrite avec toute la délicatesse et toute la finesse dont il était capable (1). >

Celle passion ne pouvait mancjucr dès lors davoir une j^rantlr publicité. Aussi La Faille raconlc-t-il dans ses Annales de Toulouse (2), qu'il se clianlail encore de son temps en liéarn et aux environs une chanson gasconne qui commence ainsi :

Marguerite, mes (1i(m> amours, Ecoutez la chansonneiic Qui a été faite Pour vous.. .

Il ajoute que la tradition lui assignait Pibrac pour auteur. V.n outre, on fit sur lui les vers suivants, que des vieillards, à ce que l'on assure, ont pu entendre répéter :

J'élois président.

Reine Margot (3), Marguerite,

J'élois président En la cour de parlement :

Je m'en suis défait, Heine Margot, Marguerite,

Je m'en suis défait Pour être à vous tout à fait.

Quoi qu'il en soit, les affaires sérieuses disputaient heureusement Pibrac à ces préoccupations : sa capacité si connue ne lui

(1) V. de Tliou, de Vita sua, I. ii, et dans la traduction publiée ^ Londres, en 1734, in-4°, le t. 1, p. 77. Celte apologie semblait à du Vair fort pure et élaboitrée ; et il l'eût même volontiers jugée parfaite. Jamais il n'avait rien vu de mieux : Œuv.ile du Vair, 102.'), i» ^. p. 123.

(2) T. II, p. 357; cf., «&i^.. p. 38.5.

(3) On sait que tel était le nom familier doiiiié par les railleurs à la femme de Henri IV. On lit, dans le Divorce satirique, (|ue Mo'mIc Guise, par une ironie amère contre les mœurs de celle princesse qui se choisissait partout des amants, suivant la rumeur de la cour, répétait souvent ce refrain :

Margot, Marguerite en haut , Margot, Marguerite en bas , Margot, Marguerite.

permetiait guère le repos, H des dignités nouvelles venaient le chercher à tout instant. Le duc d'Âlençon, frère du roi, après avoir perdu son chancelier, le président Christophe de Thou, jeta aussitôt les yeux sur Pibrac pour le remplacer (1); et lorsque les Flamands lui déférèrent le litre de leur souverain , il ne crut pas pouvoir, dans ce poste glorieux mais difficile, trouver un conseiller plus dévoué, un ministre plus habile que Pibrac. Celui-ci ne trompa point la confiance dont il était l'objet (2) : plus d'une sage mesure signala son arrivée en Flandre, d'importantes améliorations témoignèrent de la part active qu'il prit au gouvernement; et tout parut annoncer qu'une vie plus longue du prince et de son chancelier eût sauvé à ce pays les calamités dont il devait être bientôt le théâtre.

Mais les forces épuisées de Pibrac ne répondaient plus à l'ardeur de son esprit. De grandes fatigues avaient ébranlé sa constitution qui n'avait jamais été fort robuste : une longue maladie, dont Pasquier (3) nous a conservé le récit louchant, avait déjà rais ses jours en danger. En outre, des causes morales aggravaient l'altération funeste de sa santé. Il est permis de croire que les reproches de Marguerite lui avaient porté un coup sensible : que les fureurs des parus s'échauffantjen France de jour en jour, que les germes des guerres civiles de plus en plus prêts à éclore aient rempli son âme d'inquiétude' et'de douleur, c'est ce que tous les auteurs contemporains nous autorisent à affirmer. Il n'était pas rare à cette époque que l'on souffrît des malheurs publics , comme du chagrin domestique le plus cuisant (4).

(1) 1582. Collctet remarque à celte occasion que si Pibrac n'avait pas suivi le duc d'Alençon en Flandre, il fûi devenu premier président du parlement de Paris, au lieu d'Achille de Harlay qui succéda, comme on sait, à Christ, de Thou : c'est ce qu'affirme aussi Pasquier, dans une lettre inédile adressée à Loisel, et datée du 23 novembre 1582, qu'on peut lire dans le volume 663 de la Collection Dupuy ; Cf. ibid., une autre lettre de Pasquier, du 6 novembre de la méme^année.

(2) De Thou, t. VIII, p. 539 et suiv.

(3) Lettres, XIX, 16.

(4) Sainte-Marlhe dit positivement du chancelier Olivier (1. Il de ses Eloges], qu'il mourut du malheur de son pays.

1/imagc du pays en deuil obsédait Pilhou sur son lit de mort; il s'écriait en expirant : 0 misérable patrie, que je plains ton sort; que d'infortunes je prévois pour toi (1)! Sous l'impression de pressentiments aussi pénibles, Pibrac languit quelque temps et mourut âgé de cinquante-trois ans à peine (2) : il s'éieignit avec cette résignation chrétienne que l'on admire dans le trépas des grands hommes du seizième siècle.

La même année vit périr aussi le duc d'Alençon : catastrophe qui, comme de Tliou l'a dit dans ses Mémoires (3), consterna toute la France, réveilla les espérances ambitieuses de l'Espagne et alluma parmi nous les feux de la discorde. Presque aussitôt on courut aux armes : Pibrac était donc mort à propos.

Colletet nous apprend « d'après son portrait qu'il avait vu en divers endroits, particulièrement dans le cabinet curieux de M. Joly, chanoine et chantre de Notre-Dame de Paris, qu'il avait l'air riant et modeste ; que son grand front marquait son grand esprit, et son visage bien proportionné et fort blanc la délicatesse de sa nature. » De Thou observe pareillement qu'il était de bonne mine et bien fait de sa personne (4). Quant aux qualités de son âme, on a pu déjà les juger : tous les contom[)orains rendent hommage à sa probité, à sa piété, à son amour du bien public, à l'élévation , à la générosité de ses sentiments. Seulement on a remarqué qu'un peu de mollesse et d indolence, lorsqu'il n'était pas dominé par un intérêt puissant, arrêtait en lui l'élan de la pensée et de l'action.

Quelques détails que nous fournit son biographe Paschal, achèveront de nous le faire bien connaître : ils peignent non plus le magistrat , mais ce qui n'a pas moins de prix pour nous, l'homme lui même. « Respectueux, nous dit-il, envers les plus

(1) De Thon, liv. CVII (1596); cf. Loisel, Vie de Piihou , .lans ses Oi-niscules.

(2) Le 27 mai lo84 : Vie et mœurs de Pibrac, p. 252 ; cf. LcLres Je Pasquier, IX, 11.

(3) \j. 111; cf. son Histoire universelle, t. IX. p. 250.

(4) De Thou, de Viia sua, 1, 11. — Le portrait -le Pibrac est placé au musée de Versailles, sous le n" 2IC2 : V. les Galeries liisionqucs du palais de Versailles, t. IX, p. 155.

grands que lui, gracieux avec ses égaux, il était bienveillant pour ses inférieurs ; envers tous il gardait religieusement sa foi. Par là, il était digne d'avoir des amis, comme lui gens de bien; il savait les conserver (1). Son parler n'avait rien d'affecté dans la conversation familière : on y remarquait une vérité naïve qui lui gagnait les cœurs (2). » Epris de la vie des champs qu'il a célébrée, il mêlait des distractions à ses graves études (3); surtout la chasse, cet exercice si goûté de nos pères, formait son délassement favori (4). Juge indulgent des auteurs de son temps, dont il se plaisait à louer les ouvrages, il revenait toujours volontiers aux anciens. Sa lecture de prédilection était, parmi les livres sacrés,

-- celle des psaumes de David dont il avait, suivant Paschal(5),< tiré tout le suc et la moelle pour en nourrir son âme, où ils étoieni engravés.» Parmi les profanes, ses préférences étaient pour le phi-

^ losophe Sénèque, cet ami de son cœur, dont il avait épuré et éclairci le texte par un grand nombre de corrections et d'annotations précieuses : travail inestimable que son biographe regrette amèrement et qu'il soupçonne lui avoir été ravi par quelque impudent plagiaire (6).

Dans la vie de ce bon Monsieur de Pibrac, comme disait Montaigne (7), il est toutefois une circonstance triste et condamnable; nous ne la tairons pas : il entreprit d'excuser la Suint- Barthélémy (8). Comme il importait beaucoup que les étrangers

(1) Parmi eux on remarque BoJin, qui lui a déilié sa République, [dacée par Naudé à côlé de la i'olitique d'Ârislole, — (2) Vie et mœurs de Pibrac , p. 223 el 249; cf. p. 256 et suiv. {3) Jbid. p. 244.

(4) De Thou nous dit dans ses Mémoires, I. II, que < Pibrac l'cxliorla fort à conliiiuer son poème latin de la Fauconnerie, dont il lui avait communiqué le commencement, parce qu'il savait que celui-ci avait une grande passion pour toute sorte de chasse.»

(5) Vie et Mœurs de Pibrac, p. 245.

(6) Ibid., p. 2il.

(7) Essais, lll, 9.

(8) Cujas et Muret ont fait tous deux l'apologie de ce massacre : V. les Mémoires sur la vie de Pibrac, Amsterdam, 17(jl, p. 58. (Les auteurs de ces Mémoires, Lcpuie de Grainville et l'abbé Sépher, ont placé, à la suite, des Lettres amoureuses de Pibrac, dont il vaut mieux ne pas parler : elles manqueni à la fois de reserve et d'agrément.)

et principalement les Polonais, auprès de qui Montluc négociait alors pour l'élection du duc d'Anjou, ne prissent pas de cette boucherie de Paris, ainsi que l'appelle énei'giqueincnt de Tliou (1), une idée conforme à la vérité et telle que les protestants devaient l'avoir, la cour confia à la plume exercée de Pibrac le soin de la disculper. Dans une lettre écrite en latin a un ami supposé (2), celui-ci, par une docilité coupable aux ordres reçus, prétendait que le roi et son frère n'avaient pas été les auteurs des massacres ; que l'amiral et les siens avaient tramé contre la religion et le trône une conspiration dont il ne craignait pas de faire l'histoire : il fallait attribuer les cruautés commises à l'indignation de la populace, non pas aux princes qui les avaient expressément défendues. Dès qu'une telle apologie eut vu le jour, on conçoit qu'elle trouva bien des contradicteurs : il était aisé de prouver qu'il n'y avait point eu d'autres conspirateurs que Catherine de Médicis et ses enfants. Des réponses parurent en latin et en français, aussi pleines de violence que la calomnie avait été odieuse (3). Il faut ajouter à l'honneur de Pibrac qu'il regretta sa faute: aussi bien que le premier président de Thou, qui avait eu la faiblesse de louer publiquement cet acte d'un pouvoir en délire , il expia par un repentir éclatant cette adhésion coupable. Qu'elle soit donc rappelée comme le triste témoignage de l'égarement des temps, des nécessités terribles de la politique, comme le funeste effet des dissensions religieuses et civiles, qui troublent ou aveuglent les consciences les plus intègres, qui font dévier ou faillii' les âmes les plus fermes ; mais (pie ces nobles regrets effacent à nos yeux, en partie du moins, les loris d'une si déplorable obéissance (4) !

(1) Parisiensis laniena : HisL, V, 13.

(2j Ad Helvidium epistola : V. la Bibliothèque cilée de Lelong, t. Il, p. 261. Celte lelire, Dn Vair la jugeait, an j'oint de vue liitéraire, merveilleusement belle et artificieuse, p. 423 de ses Œuvres.

(3) Il s'en trouve une dans l'édit. de Marot. Leipsik, 1072, iti-8o. V. à ce sujel VEsprit de la ligue, t. I, p. XIX; cl de Tluiii, t. VI, p. 453 ei suiv.

(4) Klle contraste bien douloureusemeiu avec ces deux beaux vers où Pibrac nous découvre sou Tune :

Je hais ces mots de puissance absolue,

On a déjà vu que, dans le parlement de Paris, Pibrac signala SCS talenls d'une manière plus légitime à la l'ois et plus glorieuse: le seizième siècle fut même unanime pour lui accorder le premier rang sur tous les orateurs qui avaient brillé jusrju'à lui. Son biographe ne craint pas de le mettre un peu au-dessus de Démoslhène (1) : les fragments que nous avons conservés de ses harangues répondent peu, il faut l'avouer, à celte flatteuse opinion. Avec un goût plus sain, Du Vair, ilans son Traité de l'éloquence française (2), tout en rappelant « ces grandes et illustres actions qui lui avoient acquis tant de réputation, » ne dissimule pas combien l'abus des citations grecques et latines entravait le mouvement de ses discours; combien par cette abondance stérile il alanguissait sa vive et forte imagination. Loisel et Pasquier, doués tous deux d'un rare bon sens, lui ont aussi reproché ce défaut dont la contagion fut longtemps funeste à notre barreau (3). L'un et l'autre n'en professait pas moins une haute admiration pour son génie; et, à cet égard, tous les ouvrages du temps sont pleins des hommages rendus à sa gloire. Du Bartas, en particulier, s'est fait avec enthousiasme l'organe de l'opinion publique ;

Miracle de nos jours, quand la langue affinée Par l'usage et le sens, parle au nom de nos rois Au Cdncile, au Tudestjue, au fourre Polonois, Tu fais revoir le jour à l'éloquent Cinée (4) ;

Tu semblés un Nestor, quand ta sage parole. Dans le conseil privé, de nos maltieurs discourt;

De plein pouvoir, de propre mouvement. . .

Ces vers, qui excitaient l'cnlhousiasme de Pasquier (Leiires, VI, 2), auraient, suivant M. Taschcrcau, écarlé Pibrac de la place de chancelier, en faisant suspecter son dévouement : Histoire de la Vie et des ouvrages de Corneille, p. 160.

(1) Vie et mœurs de Pibrac, p. G3. — Sainte Marthe, qui le célèbre dans ses Eloges des hommes illustres, a dit aussi de lui : « Omnem chrisiianuui orbeni eloqueniiie suae fama implevit, liv. 111. »

(2) p. 422 de ses Œuvres.

(3) Loisel, Dialogue des avocats, passage cité; Pasquier, Lettres, Vil, 12; cf. Goujet, Bibliothèque française, t. 1, p. 424, et t. Il , p, 318.

(4) CInéas, ministre de Pvrrhus.

- lî) -

El quand du grand Paris la souveraine court T'oil disputer du droil, lu semldcs un Sccvole.

Puis ta prose romaine égale le beau style

De mon limé Salluste; et quand des docies sœurs ^

Sur ion papier lissé lu verses les douceurs ,

Tu me fais souvenir du grave-doux Virgile (1).

Le poëte du Roi, d'Aiirat, déclarait aussi que le bruit de son éloquence était parvenu jusque dans les contrées les plus reculées et les plus sauvages :

Pibracus, extremis cujus facundia nota Sauroraaiis, dulcique conies prudenlia lingu3D(2)...

Quoique la renommée de Pibrac l'eût un peu offusqué (3), Ronsard lui-même, entraîné parla sympathie commune, le redemandait dans son Hfinme des étoiles au pays qui l'avait alors ravi à la France :

. . . Faites que Pibrac

Qui a suivi le trac (4)

De la douce Hippocrenne,

Des peuples polonois

Bieniôt aux champs françois

En santé s'en revienne (5).

Ronsard nous ramène au poëte. C'est assez parler, en effet, de l'écrivain politique et de l'orateur : considérons le poëte dans Pibrac; à ce dernier litre, il est digne encore aujourd'hui de notre attention. Il cultiva toujours la poésie, môme sous le poids des plus grandes affaires, à Paris, comme en Pologne et en Flandre. « Partout il trouvait, je ne sais comment, dit son biographe (6), quelque lieu retiré, au beau milieu de la foule, oii il

(1) Triomphe de la foi ; cf. les vers français adressés à Pibrac et consacrés à son éloge par sainte Marthe : V. ses Œuvres, Paris, 1629, in-4o, p. 106-109.

(2) In poemale ad Rousardinn.

(3) De Thou, de Vita sua ; lib. lll, l. I, p. 78 de I édition cilée .

(4) (Traçais) le Sentier...

(5) Ailleurs, il nous a montré Pibrac

.... Etonnant l'assistance Des foudres qui tombaient de sa vive éloquence...

(6) Vie et mœurs de Vibrac, j). 157.

caressiiii los Muses, loiil yiissi bien que s'il eût été dans les bois à l'écart. » Dans la retraite qu'il savait se faire, il composait ces vers où les contemporains louaient plus de substance que de mots (I), où ils se plaisaient à reconnaître < que son âme conduisoit sa main, son esprit commandoit à sa langue, et que les accents de sa lyre étoient en parfait accord avec les actions de sa vie (2). j Au nombre de ses productions les plus vantées de son temps, est le poëmede/a Vie rustique, si malheureusement interrompu, comme on l'a dit plus haut. Golleiet le déclarait excellent (3). Sans oser ratifier cet éloge, nous remarquerons qu'il a du moins pour nous un intérêt particulier : celui de nous rappeler les mœurs de nos pères au seizième siècle. Le goût de la campagne était encore très-vif parmi eux. Avec quelle jouissance l'Hôpital ne s'occupait-il pas du ménage des champs? Lui-même nous a laissé dans des vers latins bien sentis la peinture du bonheur qu'il y goûtait. Alors aussi le poëte Nicolas Rapin, l'un des auteurs de la Ménippée , célébrait en français les plaisirs du gentilhomme champêtre; Claude Binet, les charmes de la solitude; et Philippe Desportes composait sur le même sujet une ode pleine d'émotion, qui est l'une de ses meilleures pièces.

Ses quatrains toutefois, où des leçons de piété et de justice étaient données en si beaux vers, et sur lesquels la rouille, disait-on, et le temps ne trouveraient que mordre [A], furent son principal titre poétique. Un immense succès les accueillit et plusieurs éditions se succédèrent avec une incroyable rapidité. Florent Chreslien, élève de H. Estienne et précepteur de notre Henri IV, les traduisit non-seulement en vers latins, mais en vers

(1) \\e et mœurs de Pibrac p. 158.

(2) IbiJ., p. 160.

(3) Pasquier, dans ses Epigrammes, a dit de Pibrac, en faisant allusion à ce poème, dédié à Ronsard :

Uusiica qui cecinit, nihil est urbanius illo;

Roiiillard a traduit en vers latins ce que nous en avons (1605).

(4) 1583, Vie cl mœurs de Pibrac, j>. 158 et 159. — ■ Ces quatrahis, dit Baillol , Jug. des savants, l. IV, p. 450. ont procuré à la France des bi'Mis plus solides ci plus imporlanls que ne lui auroil élc l'acquisition d'une province enlière : » Cf. Pasquier, Piecherches de la France, VII, 6.

grecs (1). Répandus dans lous les pays, ils trouvèrent droit de cité même chez les Turcs, les Arabes et les Persans. Combien de temps chez nous, pour parler avec de Thou (2), c ne servirent-ils pas à l'instruction des enfants que l'on prenait soin de bien élever? » On apprenait à lire dans les quatrains; et des vieillards se rappellent encore qu'ils les ont bégayés dans leurs premières années. Si nous ne les savons plus par cœur aujourd'hui, au moins les avons-nous tous entendu rappeler; et que de fois n'avons-nous pas souri à leur nom seul, comme à la vue d'un vieux portrait de famille? Il est certain que la concision piquante de la forme, la beauté du sens, la vigueur et la vivacité du style, l'excellence de ces préceptes universels, si pleins et si brefs, ce souffle de l'homme de bien qui y circule, expliquent leur popularité et justifient les éloges contemporains (3); je transcris au hasard :

Reconnois donc, homme, ton origine, El brave et haut, dédaigne ces bas lieux, Puisque fleurir lu dois là haut es cieux El que lu es une plante divine.

Heureux qui met en Dieu son espérance El qui l'invoque en sa prospérité.

Autant ou plus qu'en son adversité , El ne se Ue eu humaine assurance.

Aime l'honneur plus que la propre vie ; J'eniends l'honneur qui consiste au devoir Que rendre on doit, selon l'humain pouvoir, A Dieu, au roi, aux lois, à sa patrie.

Peut-on mieux représenter que Pibrac les effets de la calomnie?

Quand une fois ce monstre nous attache, 11 sait si fort ses cordillons nouer,

(1) 1584, in-4', Paris.

(2) T>e Vita sua, loc. cit.

(3) Parmi les poètes gnomiques anciens que l'on pourrait curioiisemeni rapprocher de Pibrac, il est à propos de signaler surtout Dionysius Cato, auteur de quatre livres de distiques moraux ou vers lalins, adressés à son fils, fréquemment édités ei traduit.=, môme en vers français : on croit que cet auteur a vécu sous les deux Antoiiius.

Que, bien qu'on puisse enfin les dénouer, Restent toujours les marques de l'attache.

Le grand Condé, suivant Diderot (1), répétait souvent ce quatrain de Pibrac, soit qu'il eût lui-même éprouvé les suites funestes de la calomnie, soit qu'il les eût observées sur d'autres. On me permettra encore quelques citations :

Vaincre soi-même est la grande victoire : Chacun cliez soi loge ses ennemis, Qui par l'effort de la raison soumis Ouvrent le pas à l'éternelle gloire.

Le sage est libre, enferré de cent chaînes : Il est seul riche et jamais étranger.

Seul assuré au milieu du danger, Et le vrai roi des fortunes humaines.

Qui lit beaucoup et jamais ne médite, Semble à celui qui mange avidement, Et de tous mets surcharge tellement Son estomac, que rien ne lui profile.

L'état moyen est l'état plus durable :

On voit des eaux le plat pays noyé, Et les hauts monts ont le chef foudroyé ; Un petit tertre est sûr et agréable.

En outre, que de vers isolés, d'une admirable énergie, tels que celui-ci où Pibrac peint la puissance du Dieu qui a créé tous les êtres,

Et les défait du vent de son haleine ;

ou d'une aisance et d'une vérité charmantes :

Le bonheur vient d'où l'on ne s'aperçoit j

Et bien souvent de ce que l'on méprise.

Aime les tiens; tu seras aimé d'eux.

De peu de bien nature se contente ! . .

(1) Essai sur les règnes de Claude et de Néron, liv, I : cf. Beaumarchais, dans le Mariage de Figaro, acte H, se. 8; et Voltaire, lelt. à '^'^•--'t . 21 octobre 1736.

Heureux dans celle course tlévoiMnic du temps, dans ces décombres d'ouvrages enlassôs, heureux l'auteur dont une seule œuvre conserve la mémoire, qui garde une place si petite qu'elle soit dans les annales d'un siècle : c'est ce qui est arrivé à Pibrac, grâce à ses quairains. Leur réputation a tenté depuis beaucoup d'imitateurs; Molièie, dans SganarcUc, a même donné place auprès de notre auteur au conseiller Matiliieu qui a marché sur ses pas. GorgiUus veut que sa fille jette au feu tous ses romans : lisez-moi, lui dit-il,

Lisez-moi, comme il faut, au lieu de ces sorncites, Les quatrains de Pibrac et les doctes lableiles Du conseiller Mallliieu : l'ouvraîît; est de valeur El plein de beaux dictons à réciter par cœur.

Loin de nous la pensée de rabaisser les dictons du conseiller Matthieu ; mais il n'est que vrai de dire, qu'ainsi que les quatrains du président Favre qui fut le père de Vaugelas, ils sont loin d'égaler ceux de Pibrac.

Heureux encore l'écrivain dont le souvenir est lié à celui des hommes qui, dans leur époque, ont marqué la trace la plus profonde et la plus durable : Pibrac ne l'ut pas étranger à ce bonheur. Aimé de l'Hôpital, puissant et arbitre des faveurs (1), il lui demeura fidèle dans la disgrâce; celui-ci lui adressa souvent de ses vers. Après la mort du chancelier, ce fut lui qui prit soin de recueillir ses papiers, et qui, avec quelques autres magistrats dévoués aux lettres, empêcha qu'ils ne fussent perdus pour la postérité : ce fut lui en particulier qui publia les poésies latines de ce grand homme (2). On jugera sans doute qu'il ne lui est pas dû peu de gré pour nous avoir transmis un ouvrage, qui, rn nous faisant mieux apprécier l'Hôpital, nous le fait aimer

(1) Celui-ci l'avait fort désiré pour gendre : V. TaisanI, p. 431, et Mémoires ci es de Mézeray, t. L p. 48. Dans la suite, la fille de Pibrac é(;ou-a l'un des peliis-fils de l'Hôpital. On peut voir dans les Opuscules de Loisel, Pari?, 16.')2, in 4', deux lettres laiinosde Pibrac, dont l'une e:-l aùr< s.éc à rih)pital, p. C60.

(2^ Ue Tliuu, de Vilu sua, 1. III ; cf. Biographie universelle, l. XXIV,

davantage, et qui, sur l'histoire et les mœurs de celte époque, renferme tant de détails attachants.

Nous savons, en outre, par l'historien de Thou, quels liens d'affection et de gratitude l'unissaient à Pibrac ainsi qu'à Paul de Foix, morts dans la même année (1). c Le peu d'expérience et d'instruction que j'ai, nous dit-il, je les tiens d'eux, et je souhaite que le témoignage que je leur rends soit dans la postérité un monument éternel de ma reconnaissance. Pibrac, dans ses derniers moments, demanda plusieurs fois à me voir ; mais une fièvre tierce très-violente dont j'étais alors attaqué, m'empêcha de lui donner cette satisfaction... Par là ses écrits qu'il voulait me remettre ont été dispersés de côté et d'autre, au détriment de la littérature.... La mort de ces bons et loyaux Français, ajoute-t-il peu après, fut une perte immense pour le pays et une affliction bien sensible pour moi : car c'étaient les hommes que je chérissais le plus (2) ».

Escorté et comme protégé par ces deux grands noms, de Thou et l'Hôpital, le nom de Pibrac ne périra pas.

(1) Cf. L'Esloile, Journal de Henri III, I. I, p. 181 de l'édition de M. Charapollion-Figeac : « au mois de mai (1584), il y eut deux éclipses qui furent suivies de la mon de deux grands personnages, à savoir M. de Foix et M. de Pibrac.»

(2) Histoire, t. IX, p. 257.

Pans, Imprimeiie de Pacl Ddpoïit,

rue Greinlle-St Honoré, n" 55.

]Vi€;Ol.itJ!» l>A.«l>Qt IKK

Tout récemment, dans ce journal, une plume savante reproduisait les traits d'une des plus illustres figures du seizième siècle , cet âge mémorable de l'esprit français. A l'occasion de la notice de M. Giraud sur Etienne Pasquier, il ne paraîtra peut-être pas déplacé de rappeler l'attention sur l'un de ses fds , héritier de son goût pour les lettres, et qui ne les a pas cultivées sans honneur.

Nicolas Pasquier (2) naquit versl560.il était le second des cinq enfants mâles d'Etienne. Aux yeux des hommes simples et grands qui font la gloire de cette époque et chez qui le culte de la famille était si fort en honneur, le devoir le plus important, le but même de la vie, c'était de former des citoyens utiles à l'Etat. On sait quelle sollicitude déploya Etienne Pasquier pour laisser des successeurs dignes de porter son nom : des éducations si bien dirigées ne pouvaient guère manquer de réussir. Empressé dès sa première jeunesse de répondre aux soins paternels, Nicolas, plus qu'aucun autre des fils, accomplit, sous celte direction éclairée, de

(1) Le pèreLelong, au t. IV de lABibliollièque historique de la France, édit. Fonielle, signale dans sa « lisie des portraits de Français illustres, » p. 246, celui de Nicolas Pasquier, par Crispin de Pas, in-12 : on peut le voir à la Bibliothèque nationale.

(2) On l'appelle souvent seigneur de Mniuxe .- c'était une propriété de la famille (Lettres d'Etienne Pasquier, V, 9). Dans les maisons considérables, au seizième siècle, les enfants, à l'excepiion louicfois do l'aîné, étaient ainsi désignés par des noms de terres.

rapides progrès; il parcourut avec une singulière ardeur la carrière classique. Pour l'achever, il voyagea quelque temps. L'antiquité, qu'il avait étudiée dans les livres, il alla achever de la comprendre sur le sol même de Rome. A son retour, il entra dans les emplois publics. Son père le fit pourvoir de l'étal de lieutenant général de Cognac, qu'il tenait de Henri III (1) : il fut plus tard nommé maître des requêtes.

Quoique cette dernière charge eût perdu dès cette époque une partie de son ancien prestige , elle ne laissait pas d'être encore considérable. Dans le principe , le roi Jean avait attribué aux maîtres des requêtes la connaissance des offices et aussi des officiers de son hôtel ; mais leur juridiction s'étant fort étendue, leur nombre, primitivement fixé à trois , était bien vite devenu insuffisant (2). François I" le multiplia sans règle et sans mesure : exemple qui fut imité après lui (3). Au reste, sous les Valois, amis et protecteurs de l'esprit, ces titres, destinés à récompenser les services civils, étaient le plus souvent le prix des travaux littéraires (4).

Nicolas Pasquier, par suite de ces fonctions et surtout du mérite qu'il y déploya, fut mêlé assez activement aux affaires. Mais elles ne l'empêchèrent pas de réserver pour ses études chéries des loisirs qu'il sut rendre utiles à sa propre famille : c'est ce que l'on vit par l'ouvrage qu'il fit paraître vers la fin de 1611, le Gentilhomme 15). Déjà, auparavant, il avait publié des Remontrances très humbles à la régente Marie de Médicis « pour la conservation du royaume pendant la minorité de son fils (6). » Au plan de

(1) Et. Pasquier, heures, XXII, 10.

(2) Id., Recherches de la France, II, 3.

(3) Ibid.

(4) Sainle-Marllie, Eloges des hommes illustres, L. H, él. de Clianlecler, de Bouju, etc.

(5) Paris, chez Jean Petit-Pas, in-8°; le privilège est daté du 23 septembre 1611 : réimprimé en 1619, même format.

(6) Paris, chez Jean Pelit-Pas, in-8o, 1610, 61 p.; suit le privilège : elles ont été réimprimées en 1650, Paris, in-^o. Voir, au sujet de ces Remo)iirances, L'Étoile, Journal du règne de Henri IV, t. IV, p. 194 ; et en rapprocher, dans les Lettres de Nie. Pasquier, la lett. 2 du liv. I.

— 2/ -coniliiile poliliciuf <iu'il lui iracuil avec de iiiimuieiix di-iails, il ajoutait d'excellents conseils sur l'éducation la plus propre à lurnier un prince. L'année suivante, dans une Exhortation au peuple « sur la concorde généralede la France (I), » avec un lant,'a|j(e animé de toute l'ardeur d'un brûlant patriotisme, il avait adjuré les citoyens d'abdiquer leurs rivalités et leurs haines, pour favoriser, par l'accord touchant de leurs volontés réunies, les débuts du nouveau règne. A l'horrible tableau des guerres civiles, il opposait la gracieuse image des biens de la paix qu'il appelait « la liaison, le cœur et la vie d'un Etat (2). »

Le Gentilhomme est un traité d'éducation pour la jeune noblesse : l'auteur, en écrivant à deux de ses Gis, dit « qu'il l'a dressé pour l'amour d'eux (3). » Ceux qui, insoucieux de polir l'esprit de leurs enfants, ne se préoccupaient que de leur fournir ce qui était nécessaire au corps , n'étaient, à ses yeux , que des demi-pères ou des parâtres [A). Quant à lui , il avait voulu leur enseigner à vivre et à mourir en chrétiens , servant Dieu et le pays (5). » Gel ouvrage , évidemment inspiré par l'imitation du Courtisan de Castiglione , l'un des livres les plus goûtés du seizième siècle (6), eut quelque part à la vogue extrême de son modèle. Etienne , en l'adressant à «. Messire Achille de Ilarlay, » s'applaudissait avec un orgueil bien légitime • de voir son esprit se régénérer en l'un des siens, qui par sa plume pourrait suppléer son défaut, si tant était qu'à l'avenir ses œuvres vinssent à faillir (7).* Aussi de Harlay lui envoyail-il en réponse un sonnet qui commençait par ce vers :

Tu es, Pasquier, heureux en la lignée...

(1) Paris, chez Pelit-Pas, 1611, ôf) p.; suit le privilt'i,'e.

(2) P. 21 àeV Exhortation.

(3) Nie. Pasquier, Lettrfs, iV, 4.

(4) /d., Vil, 12.

(5)/rf.,l,10.

(6) Cortegiano, ou ÏArte di corieijiana, l'Art d'èlre bon couriisan , ou (le vivre à la cour, de BaUlassare ( Balthasar ) Castiglione. Voir, sur ce livre, Ginguené, Histoire littéraire de l'Italie, l. Vil, p. ôôO et suiv.

(7) Etienne Pasquier, Lettres, XXII, 7.

Suivant ce grand magistrat , l'ouvrage du lils, avec beaucoup de traits de la liberté empreinte dans les écrits du père, portait le cachet de son amour pour la religion et la patrie (1). Dans cette composition respire en effet le vieil honneur de la magistrature française. Ces exhortations , qui se prolongent pendant quatre livres (2), ne paraîtront sans doute avoir aujourd'hui rien de bien, neuf et de bien piquant; mais il est curieux d'y retrouver la trace de cette loyauté des anciennes mœurs, de cette générosité chevaleresque , qui parmi nous ont produit tant de vertus , et porté si haut, à l'époque où une partie de l'Europe était encore plongée dans la barbarie, la gloire de notre politesse sociale.

Après avoir établi que l'éclat de la naissance n'a de prix qu'autant qu'il est relevé par celui du mérite personnel, l'auteur esquisse le plan de la première éducation du gentilhomme. Il expose comment on le nourrira ensuite « dans les lettres et les sciences, la connaissance de Dieu et les bonnes mœurs. » C'est à la profession des armes qu'il veut le destiner de préférence. Mais, comme il l'enseigne, le courage ne doit pas être la seule vertu à laquelle il soit formé : la courtoisie , l'art de bien parler, la loyauté, la modestie , ne lui sont pas moins nécessaires. Il faut encore qu'il soit sobre et libéral, qu'il fuie l'oisiveté, que la valeur chez lui soit réglée par le discernement et la justice. Ces préceptes amènent sur les duels, alors si communs, et l'usage absurde des seconds , une digression d'un grand sens et de beaucoup d'intérêt (3). Telle est la matière des deux premiers livres. Le troisième suit le gentilhomme dans les positions diverses qui lui sont réservées, celles de soldat, d'enseigne, de capitaine, de général ; son devoir à tous ces degrés du service lui est marqué : là il trouve comment on peut soutenir un siège , attaquer une place, ranger une armée, user de la victoire , proflter des disgrâces autant que des faveurs de la fortune. Ce n'est pas tout : le

(1) Etienne Pasquier, Lettres, XXII, 8.

(2) Le Courtisan forme à peu près de même une série d'entretiens qui remplissent quatre livres.

(3) Cf. les Lettres de Nie. Pasquier, IX, 4.

quairième livre, plus imporlant que les autres, achève eu ()ii<li|ue sorte le gentilhomme, en faisant de lui un citoyen. H lui apprend à vivre auprès du prince, à remplir dignement envers lui le rôle si difficile de conseiller (1), à lui tenir le langage de la vérité . enfin, s'il est dépositaire du pouvoir de son souverain, à en user pour la félicité des sujets et pour la gloire du pays. Micolas Pasquier termine par de sages leçons au monarque lui-même ; il lui montre, dans les bonnes mœurs, « le plus solide rempart dont il puisse se fortifier pour conserver son Etat (2), » et, dans la justice de Dieu, la verge qui châtierait ses méfaits : « car ce Dieu, prêtant l'oreille aux plaintes, clameurs et ilouloureuses lameniaiions qui naissent des maux que souffre son peuple , donne son arrêt en dernier ressort, par lequel il fait que sa justice divine est exécutée par les hommes (3). »

Ce n'est pas seulement dans cet ouvrage que Nicolas Pasquier s'efforça d'imprimer dans l'âme de ses enfants les nobles vertus dont il avait lui-même, suivant son énergique expression (1), « le vrai patron au cœur. » Nous avons encore d'autres témoignages de la sévérité de ses principes et de son active sollicitude pour l'honneur de sa famille. L'un de ses neveux vient-il d'être revêtu d'une charge de judicature, il s'empresse de l'avertir que la plus scrupuleuse équité doit être la règle constante de sa conduite; qu'avant tout, il faut qu'il ait cette pensée présente à l'esprit, «pie de toutes ses dignités ou possessions d'ici-bas, il n'emportera en mourant que le bien qu'il aura pu faire (5). Un autre de ses neveux est-il appelé au commandement « d'une compagnie de gens de pied , » il lui adresse des préceptes (G), qui relracenl à notre

(1) « La plupart des offices de la vraie aiiiilié, disail Monini'p'iie, soiii. envers le souverain, en un rude et pciiileux essai ; do niaiiicrf (|u'il \ fait besoin, non-seulement de beaucoup d'affection et de rraiicliise, inais encore de courage. » Ess-, lll, 13.

(2) P. 341 de redit, de 1611.

(5) Nie. Pasquier, LcUres, Vil, 6.

(6) Id., VI, 8. Il s'appelait de Lorujc. Un autre do ses neveux, du nom de Pasquier, était .■ gendarme il<' li roinp;i;,'iiio do 1 1 rrino hh'to :• ir/., VI, 13,

souvenir ceux d'Elienne Pasquier au capitaine de la Ferlantlièrc (1). C'est ici l'occasion de remarquer que beaucoup de membres de celle famille suivirent avec distinction la carrière des armes. L'esprit militaire parait même avoir beaucoup plus régné chez les enfants et les pelils-enfants de l'auteur des Recherches que le culte des éludes du droit et des travaux de l'esprit (2). Quant à Nicolas il était fort éloigné de n'avoir que des goûts calmes et sédentaires. L'amour des chevaux balançait près de lui celui des livres (3), et il était passionné pour l'exercice de la natation, qui faillit plus d'une fois lui coûter la vie (4).

Lorsque ses fils Dessé etGimeux étaient en garnison à Metz, non conlent de leur rappeler (5)* que dans l'institulion du Gentilhomme il avait fait sur tout ce qui concernait l'état de soldat un ample discours qu'ils devaient retenir et pratiquer, > il leur trace une ligne de conduite, digne en tout point des traditions de piété et d'honneur qui s'étaient perpétuées dans celte maison (6). Mais, au moment où tous deux rivalisaient d'ardeur à suivre les avis paternels, une maladie soudaine enleva le dernier. Pasquier supporla avec une pieuse résignation (7) le trépas de ce jeune liomme « qui, en la fleur de l'âge, déployait une vieille sagesse, et d'un hardi courage, ne marchandait point à entrer dans les hasards, pour s'ensevelir au lit d'honneur (8). »

{\) Lettres, \l. 3.

(2) M. Michelet, dans son livre sur le Peuple, 2^ édit., p. 146, a constaté avec raison la facilité avec laquelle la noblesse de robe devenait militaire vers celle époque.

(3) « J'aime à outrance et les chevaux et les livres ; je loge les chevaux avec les livres et les livres avec les chevaux : » Lettres, IX, 14. Aussi l'une des lettres porte-t-elle :t sur la science de bien mener un cheval, » IV, 4.

(4) Il nous dit qu'il faillit se noyer cinq fois : Lettres, MU, 10.

(5) Lettres, I, 4.

(G)Ihid., cf. VII, 3 : « D'une belle vie, dérive une belle mort; en quelque lieu que vous mouriez, pourvu que ce soit au lit d'honneur, il ne vous en doit chaloir. *

(7) Lettres, X, 8. 11 savait " qu'il avait rendu son fils à Dieu, qui le lui avait prèle et redemandé. •

(8) Ibiil., cf. VI, 5.

Ce coup douloureux, qui tranchait tant de justes espérances, ne fut pas le seul qui frappa Nicolas Pasquier et lui permit du signaler l'énergie de son âme. Il fut encore sensiblement atleiot dans ses affections de famille par la perte d'une première femme, dont il nous raconte avec émotion la mort prématurée (1). De plus, il eut sa part dans les dangers, dans les malheurs publics : il nous dit lui-même qu'en allant rejoindre Henri IV au siège de La Fère, il fut fait prisonnier et retenu quelque temps en Flandre (2). A l'exemple de son père , W se ménagea contre ces diverses épreuves un abri dans les lettres. Doué comme celui-ci d'une àme ferme et constante, il n'avait pas au même degré que lui cette humeur enjouée et facile, cette sympathie vive qui nous associe aux sentiments et aux goûts des autres âges : on le voit par l'une de ses réponses , lorsque, protégeant auprès de lui sa petite-fille, l'aïeul avait demandé qu'elle ne fût pas mariée contre son gré (3). Pour l'esprit et pour le cœur, le père, dans cette occasion, semble, à coup sûr, plus jeune que son fils qui s'excuse de souscrire à ses vœux.

Néanmoins, en touteautre rencontre, Nicolas règle avec un respect scrupuleux ses volontés et sa conduite sur celles d'Eiienne. Persuadé « qu'après avoir exercé les charges, il faut s'en retirer, pour embrasser le soin de soi-même au lieu de celui d'autrui (4), » il se réfugie lui aussi , lorsqu'il a géré trente ans les magistratures, dans ce repos occupé que l'homme d'étude et le sage recherchent à l'extrémité de leur carrière. Dès lors, « il se confina aux champs » (5). Ce fut surtout à la faveur de ce séjour, dont il

(1) Lettres, V, 8.

(2) Id., VIII, 10. La (laie de 1567, donnée tîans la lellre (édil. do 1723), est évidemment fausse; il faut lire 1596: V. de Tliou., llisl., lib. CXV, i. xii, p. 601 Cl suiv. de la iraduclion française ( Londres, in-4°, 1734).

(3) Et. Pasquier, Lettres, XXII, 10 cl U ; cf. Nie. Pasquier, Lettres, I, 19.

(4) Nie. Pasquier, Lettres, 111, 1 ; «1. /'(/.. 6.

(5) /rf.,3.

- :i2 savait jouir, qu'il écrivit ses lettres, le plus considérable et le plus important de ses ouvrages (1).

Etienne Pasquier avait donné de son vivant dix livres de lettres : les douze suivants ne furent édités qu'après sa mort. Nicolas publia également ses propres lettres divisées en dix livres (2). On sait combien le genre épistolaire avait de vogue au seizième siècle, grâce au souvenir de Cicéron et de Pline : Montaigne a quelque part (3) exprimé le regret de n'avoir pas employé cette forme , bien appropriée, suivant lui , aux qualités de son esprit. Quant à Nicolas , bien qu'il ne soit très-souvent, dans les sujets qu'il traite, que l'imitateur de son père, et qu'il n'ait pas toute son imagination et toute sa verve , ses lettres sont cependant loin de manquer d'intérêt (4).

Au point de vue historique , en particulier, il en est de fort attachantes ; mais aucunes n'ont plus de prix pour nous que celles qui, en nous montrant de près le père et le fils , achèvent de les peindre à nos yeux. La piété filiale inspire d'ailleurs heureusement Nicolas Pasquier; et jamais son style n'a plus d'attrait et de charme que dans les lettres où il nous entretient de l'auteur des Jiecherclies, où il converse avec lui. Avec quelle émotion nous représente-t-il cette vénérable vieillesse, chenue d' expérience^ couronnée de tant de vertu et de tant de gloire (5). Pour ce dieu du foyer domestique , dont les paroles sont pour lui comme autant d'oracles infaillibles (6), sa tendresse et sa vénération sont sans bornes. Ici il le félicite, à l'époque où il était encore avocat général.

(1) • Désireux de suivre mon père à la trace, je n'ai mis ni mon esprit, ni ma plume en épargne, pour écrire des lettres sur le modèle des siennes : « Préface des Lettres de Nie. Pasquier.

(2) Paris, J623, chez G. Alliot, in-S". Elles ont été réimprimées au l. II de l'édilion in-fodes Œuvres d'Etienne Pasquier, Amsterdam, 1723.

(3) Ess., I, 39.

(4) On doit seulement regrellcr, qu'ainsi que po'ir les lettres du père, aucun ordre n'ait présidé à leur classement ; V. sur elles le père Lelong. Bibliothèque historique de la France, cdit. citée, l. IV, p. 83 ; Vf. Lenglet, Méthode historique, in-^», t. IV, p. 111

(5) Lettres, I, 19.

((i) If/., VI. .5.

d'une dislinclion dont il a été récemmeril lionoro, el qui, lui dit-il, « élait due à ses longs labeurs, à ses mérites, à son grand âge (1); » là il soumet à son jugement « des remontrances au roi sur la rélormationde l'Etal. » CcslVuilsdeson génie, selon l'arrêt qii'il en portera, « prendront leur vol droit vers le public, ou se résoudront de ne point passer outre (2). » Un peu après, Nicolas remercie son père du suffrage qu'il veut bien accorder à son œuvre. Il n'est point, du reste, si arrogant que de s'attribuer ce qu'il y a trouvé de bon; il confesse librement le tenir de lui à fui et hommage (3): c'est dans ses écrits qu'il a cherché son modèle ; et, tant qu'il vivra, son esprit, non moins que son cœur,* se formera, comme de fils à père, au patron de son vouloir (4). » S'étonnera-t-on, dès lors, qu'il ne cessât point d'étudier les Recherches , * l'un des plus beaux ouvrages que ce siècle eût enfantés (5), » et d'en admirer « le beau et fluide langage , plein de suc et de vigueur, le grand sens, les graves et riches sentences, les jugements fermes et résolus, s> l'heureuse souplesse de ton, assortie à la variété des sujets. C'était en polissant et perfectionnant sans relâche des parties si diverses que son père était parvenu à en former un ensemble aussi accompli (6). Par là seulement, observait Nicolas Pasquier, « pouvait-on produire, avec une peine excessive, des livres écrits brièvement, simplement, d'une riche faconde et d'un mâle penser ; » par là seulement pouvait-on s'élever à « une consommée perfection de notre langue (7). » Grâce à cet habile et scrupuleux emploi, elle deviendrait capable de tous les sujets, et le grec et le latin ne seraient plus injurieusement préférés à l'idiome national. Tel avait été le vœu d'Etienne Pasquier ; et ces idées plei-

(1) Lettres, I, 12.

(4) Ibid.

(5) /d., IV, 9.

(6) /d., Vil, 11; cf. X. 4 61 5.

(l)Ibid, el VII, 1. Pour cel;i, ajoulail-il encore, «il laiii maiiiies fois, comme mon à soi-nièmo, suer cl trembler. •< On se rappelle !e $udavii et alsit d'Horace.

- ;3i nés d'avenir avaient encore eu pour interprètes éloquents, au seizième siècle , du Bellay, Henri Etienne , Ronsard et Montaigne (1).

Dans tous ces jugements de Nicolas Pasquier, avec la sûreté du bon critique, on se plaît à reconnaître le pieux attachement du fils. Ce dernier sentiment n'était pas d'ailleurs le seul qui régnât sur son cœur : les autres affections de famille y occupaient une place considérable, surtout l'amour fraternel. Au nombre de ses lieurs il inscrivait également la visite que son père lui avait faite à Cognac , en 1591, et celle qu'il avait reçue à ïusson, en 1618, de son frère de Bussy : l'un et l'autre étaient arrivés un vendredi, ce jour qui, de tout temps, lui avait été , disait-il, particulièrement favorable (2). Après la mort de son père dont il nous a laissé un si touchant récit (3), Nicolas gémit plus d'une fois de ce que la famille s'était dispersée (4) : il ne cessa de poursuivre, en s'efforçant de la réunir, un rêve de bonheur qui ne devait pas se réaliser (5).

Mais c'est assez s'arrêter sur le caractère de l'homme privé : le citoyen et le politique ne sont pas moins curieux à étudier dans les Lettres. Elles renferment beaucoup de vues d'utilité pratique, qui ne font pas moins d'honneur à son patriotisme qu'à ses lu-

(1) On sait qu'ils s'élèvent avec humeur contre le goût encore générai de leur temps de grécaniser et latiniser. Par une noble jalousie de la décoration de noire langue , ils veulent « que l'on quille toutes les aulres pour ne parler que la nôtre : » Nie. Pasquier, Lettres, IV, 14.

(2) Lettres, \U\, 10.

(4) Le père avait dit : « Percutiam pastorem et dispergenlur oves ,• Elant au monde, ma présence retenait loule ma famille en un; mais quand je serai parti, elle s'épandra de çà et de là : » Lettres de Nie. Pasquier, IV, 11,

(5) C'est surtout à de Bussy « qu'il est convié, par la conformité de mœurs qui est enire eux , de se réunir. Il sera grandement content, si Dieu lui fait la grâce de vivre avec son frère qu'il aime comme un autre lui-même, » Lettres, IX, 7. De Bussy, sans doute, survécut avec Nicolas à son frère aîné; on peut le présumer d'après ces paroles : « Ma résolution est d'aller passer le reste de ma vie avec mon seul et unique frère de Bussv. »

- :V) — inières. C'est ainsi qu'en s'adressanl au garde des sceaux du Vair (1), disgracié peu après pour prix de sa vertu (2), il signale les maux dont souffre le pays et les renièdes qu'il faut leur opposer. Au premier rang de ceux-là il place la mauvaise éducation de la jeunesse. Pour combattre cette pernicieuse influence, la réforme la plus désirable qu'il imagine, ce serait « qu'il n'y eût plus qu'une Université en France. " Il déplore que « d'un grand nombre de petits collèges il ne sorie qu'une fourmilière d'apprentis-savants présomptueux , qui affaiblissent le commerce de la marchandise, la culture et ménagerie des champs, les métiers, et en un mot toutes les forces de la nation (.3). »

Souvent ainsi il se mêle aux affaires les plus importantes, par les conseils qu'il adresse aux grands (4). Sa préoccupation principale est de mettre un terme aux divisions religieuses qui déchirent le pays. Il recherche avec zèle les moyens d'une conciliation alors presque impossible (5) : c'est qu'il fallait que, pour abdiquer leurs haines , les partis opposés tombassent de lassitude , épuisés des coups qu'ils s'étaient portés. On n'en doit pas moins honorer l'esprit élevé de tolérance qui fait souhaiter et réclamer à Nicolas Pasquier la réunion de l'Eglise catholique et de la religion réformée ; car il lui semble « que nous ne sommes point si différents qu'il ne soit aisé de nous accorder, si nous le voulons (6;. » Il ne craint pas de signaler entre les causes du schisme les fautes et les vices de nos prélats (7); avant tout il demande que l'on ne force personne en sa religion, et que l'on attaque les consciences par la persuasion, non par les armes (8). La rigueur

(1) Leilres, Vlll, 5.

(2) « Il fui renvoyé pour avoir bien fait; • Lettres de Nie. Pas(|uier, VI, 14 ; c(. ici., 16.

(3) Lettres, Vlll, 5.

(4) V. particulièremenl id., IV, 1, .3; V, 1,5; Vlll, 2, etc.

(5) Lettres, X, 10.

(6)/t/., V, 7; cf. IX, U ei 13. — On sait que ce même projet fui poursuivi à la fin du dix-sepliènie siècle par Bossuct, dans une tclèbrc conlroverse avec Leibnilz.

(7) Id., VII, 4, ei X, 10.

(8) Id., IX, II ; cf. II, 19 : <■ I^a pure rcli;?ioii ne s'engiavc point en

— 3C — n'est bonne, selon lui, qu'à propager l'hérésie et à irottbier l'Etat, pour qui, sans la paix , il n'est pas de prospérité : généreuses pensées dont le triomphe était encore éloigné sans doute, mais qu'une haute raison pouvait seule pressentir, et un noble cœur exprimer, dès cette époque, avec une conviction si chaleureuse (1).

Le duc d'Epernon est un de ceux à qui Nicolas communique le plus fréquemment les idées que lui suggère son amour éclairé du bien public. On s'explique ses rapports avec ce seigneur, gouverneur de l'Angoumois et de la Saintonge, pays où la famille de Pasquicr avait une grande partie de ses propriétés. Ses autres correspondants habituels sont les hommes les plus considérables du commencement du dix-septième siècle. 11 est même en relation avec Richelieu , comme l'atteste l'une de ses lettres « à M. l'évéque de Luçon, conseiller du roi en ses conseils d'Etat et privé, » où, après avoir loué la sagesse que Marie de Médicis a déployée , il entretient le prélat des périls qui semblaient menacer le repos du pays , depuis que Louis XIII avait atteint sa majorité (2). Enfin il écrit au roi , pour lui adresser, sous la forme de remontrances très-humbles , des conseils pleins de liberté et de franchise (3).

Sur toute cette période, des renseignements précieux sont contenus dans les Lettres de INicolas Pasquier. On peut les considérer comme des mémoires historiques du plus haut intérêt : parfois même aux documents qu'il présente se joint un mérite d'exposition remarquable. Je ne sache aucun auteur qui nous ait laissé une plus vive et plus effrayante peinture du supplice de Ravaillac. Combien la loi, à cette époque , n'était-elle pas raffinée dans ses châtiments ou plutôt dans ses vengeances? On en jugera par ce récit d'un témoin oculaire , qui nous fait éprouver pour un tel

nos cœurs par le (er el le feu: » et VU, 4 : « C'est par la science cl 1» veriu qu'il laiii réconcilier à noire religion la prétendue rélormée. »

(1) Lcllres, VIII, S; IX, 1, 8, 10 el 13.

(2) /f/., Vill, 2.

(3) /'/., II, I!); V, 1, V!ll,l.

monstre un seniimenl de piJic : alors on ne reculait pas devant ces détails qui, aujourd'hui, inspireraient le dégoût. Déjà Etienne, dans une pièce de vers sur la mort de Henri IV, en partie traduite , en partie originale, avait mis en vers, avec une fidélité repoussante, l'arrêt de condamnation (1). Nicolas, dans sa prose, empreinte des passions du moment , renchérit de beaucoup sur son père : ce n'est pas assez pour lui de décrire dans leurs plus petites circonstances ces tortures habilement calculées, pour que le patient sentît toutes les horreurs de la mort (2), « Il eût voulu que père, mère, frères, toute la famille, fussent suppliciés comme lui (3). .

J'aime mieux Montaigne , s'indignant contre l'atrocité de ces peines, non moins affreuses que tes crimes; j'aime mieux l'entendre déplorer ce luxe de férocité juridique (4). Mais par cette généreuse réprobation des excès de notre législation pénale, l'auteur des Essais, on ne peut le méconnaître , s'élève au-dessus de ses contemporains. La mort simple était réputée pour la plupart des coupables un châtiment trop doux. Etienne, là-dessus, pense comme Nicolas, ou plutôt comme son temps, lorsque, dans ses Recherches (5), il célèbre l'admirable clémence de Cloiaire II, qui, s'abstenant de torturer celui qui avait voulu suborner sa femme, t se contenta de sa tête : » c'était là une clémence toute romaine (6). La barbarie de nos lois devait longtemps encore se réfléchir dans nos mœurs : jusqu'à la lin du dix-septième siècle, elle marque notre caractère d'une empreinte de dureté et de sécheresse. Il n'était réservé qu'à l'âge suivant de proclamer le

(1) Et. Pasquier, Lettres, XX, 2.

(2) « On lui donnait du relâche pour qu'il se scnlîl mourir;... on l'a laissé disliller son àiuc goutte à goutte. » Nie. Pasquier, Lettres I, 1.

(3) Ilnd.

{4)Ess., II, Il et 13.

(6) Suétone, en parlant de Jules César, dans sa Vie, c. 74 : « Nalura linissimus... Pliilenioneni, a manu scrvnm (son secrétaire), qui nccem >,uam per vcnonum inimicispromiscral, non firavius quam simplici morte pnniil. »

grand dogme de la IVaiernilé humaine : ce sera son éternelle gloire. Sous le brillant despotisme de Louis XIV, dans cette ère accomplie d'élégance sociale , les plus nobles esprits , sans pitié pour les maux du vulgaire, n'avaient guère de commisération que pour les désastres des grands. M"^ de Sévigné, non moins fidèle amie que mère dévouée, si compatissante à la ruine de Fouquet , n'a plus d'entrailles quand ce n'est que le peuple qui souffre : elle plaisante sur ces paysans bretons qui ne se font plus rouer, mais qui ne se lassent pas de se faire pendre (1). Un homme presque seul dans cette époque, Pascal, ce railleur sublime, pénétré de cette sympathie universelle que la religion développe au fond des cœurs, avait , rappelant la philanthropie chrétienne de salut Augustin, proclamé combien la vie de l'homme, dans toutes les positions, est sainte, combien elle doit être sacrée (2).

Ici, comme en beaucoup d'autres rencontres, Nicolas Pasquier nous offre un curieux reflet de la physionomie morale et des opinions de son temps. A l'exemple de son père, qui se plaint plus d'une fois que les tenues des Etals soient illusoires pour le peuple (3) , il regrette la triste et vaine issue des assemblées de ce genre. Suivant lui, « chacune d'elles coûtait au moins deux millions, qu'il fallait que tout le peuple payât aux députés, pour n'avoir rien fait que continuer et confirmer les mêmes désordres qui couraient par la France : » aussi déclarait-il, avec un amer désenchantement, qu'on pouvait apprendre par toutes nos histoires « que ces réunions nous avaient rapporté plus de mal que de bien, et qu'il en sortait toujours quelque nouvel impôt qui se

(1) Lettre à iM™e de Grigiian, du 24 novembre 1675 : cf. les lettres au comte de Biissy, du 20 octobre, à M™« de Grignan, du 27 octobre, même année , vi la leiire de IJacine à M. Viiari du 30 mai 1662.

(2) Provinciales, XIV^ Lettre «r sur l'homicide. »

(3; Recherches de la France, 11, 7; Lettres, \S, 9; et V. les Poésies françaises d'Ei. Pasquier, t. Wde ses Œuvres, coi. 921 et 922. Observons ici, avec M. Augustin Thierry que, « Mézerai qui, du point de vue de son siècle, juge les choses avec un grand sens et une indépendance remarquablf, n'est guère, plus qu'Etienne Pasquier, enthousiaste de ces assemblées d'Ltals ; » Lettres sur l'histoire de France, 8" édit., Furne, 1810, p. 362.

perpétuait par la suite (!)• » Sur plusieurs de ses compatriotes , il offre des particularités inléressaotes, lorsqu'il nous entretient, par exemple , de la rare fortune de Claude Mangot, t devenu en moins d'un an , maître des requêtes, premier président de Bordeaux, secrétaire d'Etat, et enfin garde des sceaux (2). » Un morceau plus remarquable encore, c'est le tableau de la prodigieuse fortune et de la chute terrible du maréchal d'Ancre : ce drame plein de brusques péripéties , de retours soudains , est tracé avec beaucoup d'énergie (3). Inutile de remarquer que IS'icolas est l'ennemi juré de ces étrangers intrigants qui venaient alors s'engraisser de la fortune du pays : il ne voit donc dans le châtiment cruel de cette insolente prospérité qu'une juste expiation.

Partout, en effet, on retrouve chez lui, au milieu des sujets les plus divers, l'empreinte d'un môme esprit qui en forme pour ainsi dire l'unité : ce sont les sentiments que lui a légués son père, l'amour du pays (4), le respect de la loi, la haine des abus (5). Comme Etienne Pasquier, Nicolas est ennemi des partisans qu'il appelle « les écumeurs du bien de chaque particulier (6); »il attaque sans cesse la vénalité des offices (7), ce mal qui , « né en France depuis six vingts ans (8), » s'aggravait alors de jour en jour, 11 défend aussi comme lui avec une inflexible fermeté l'indépendance du pouvoir séculier contre les prétentions envahissantes de la cour de Rome (9). La paix publique, plus précieuse après tant

(1) Lettres, IV, 3, et V, 5.

(2)Id., VI, 14.

(3)/rf., VI, 16, el VII, 18.

(4) « Pardonnez, dil-il en écrivant au duc d'Epcrnon, si en celle loiire je me laisse emporter à un excès d'affeciion que je porte à la France : • VIII, 1.

(5) Lettres, VU, 2, eipass.

l6) Id., V, 1 ; cf. VIII, 5.

(7) Id., II, 19 : <i Je dirai que vendre les offices de judicature , c'est vendre la justice, c'est vendre le royaume , c'est vend;e le sang des sujets... Cf. I, 2; III, 7, à la fin ; VIM, ô.

(8) Lettres, V, 10.

(d) Id., IV, 7.

de funestes discordes, est l'objet de tous ses vœux (I). « Français frappé à la vieille marque (2), . il en aperçoit, il en salue le gage dans le jeune Louis XllI : c'est avec une joie pleine d'enthousiasme qu'il croit voir en lui « rebourgeonner la valeur de Henri le Grand (3). » Par avance, il lui décerne un magnifique éloge, que malheureusement l'histoire ne devait pas confirmer. Celte admiration , cette adoration superstitieuse de la royauté , type des mœurs parlementaires, se conciliait, au reste, en lui avec « la franche liberté dont il faisait fond en tout, et que son père lui avait laissée par succession (4). »

Considérables au point de vue historique et politique, les Lettres de Nicolas Pasquier nous offrent çà et là d'agréables diversions dans des questions de morale ou de littérature, traitées avec un mérite distingué. On a déjà vu qu'il est de ce parti national qui veut relever notre idiome de sa trop longue infériorité : dans ce but généreux, il encourage la création des termes nouveaux que ses besoins peuvent réclamer ; mais ne semble-t-il pas que ce zèle devienne excessif et aveugle , lorsqu'il lui fait dire : « J'approuve tout, bon et mauvais, quand je connais qu'on le fait avec intention de meubler notre langue (5) ? » A cet égard, l'intention ne saurait suffire. Dans une lettre à un fils du fameux Turnèbe , il montre, avec plus de justesse, que la décadence du langage est inévitablement liée à la corruption des mœurs publiques , « que d'ordinaire, dit-il (6), les hommes reproduisent en leur parler. » Pour les questions de morale, il est en général imitateur de Plutarque et de Sénèque : surtout le genre des Consolations, fort en vogue dans la décadence grecque et romaine, revient fréquemment sous sa plume. C'est ainsi qu'il console tour à tour une femme sur la perte de son mari (7), un mari sur la perte de sa

(1) Lettres, IV, 13.

(2) Jrf., IX, 13.

(3) Id., VIII, 17.

(4)/rf., VI, 9; cf. VIII, 2.

(5) Id., X, 5.

^6) Id., IV, 14.

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