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femme (1), un père sur la mort de son fils (2), des ciifunls sur la mort de leur père (3). Sans doute la naïveté du ton manque dans ces morceaux, où le calcul littéraire nuit à l'émotion véritable; mais, à une époque si curieuse de controverse, ces lieux communs étaient vivement goûtés. Avec plusieurs autres semblables, ils attestent chez Nicolas Pasquier un esprit souple et qui manie habilement la discussion.
Nourri de l'antiquité qu'il savait comprendre , il avait aussi beaucoup lu ses plus célèbres contemporains ; nous l'avouerons même, il va jusqu'à les imiter assez indiscrètement, et çà et là, dans ses Lettres, il est telles phrases qu'une justice distributive rigoureuse forcerait à leur restituer (4). Toutefois, s'il a peu d'invention et d'originalité, il exerce du moins, par le soin et l'étude, une heureuse influence sur la langue, qui avait particulièrement besoin d'être travaillée et polie. Dans la milice pressée des écrivains qui inaugurent le dix-septième siècle, il ne fut donc pas un soldat inutile. Sans doute il faut réserver l'admiration pour les génies puissants qui, avec les pensées, ont créé parmi nous les expressions impérissables; mais ne doit-on pas un sentiment de reconnaissance aux esprits patients, qui , en arrachant les dernières ronces d'un terrain récemment défriché , ont contribué à le rendre uni et facile pour les grands hommes du règne de Louis XIV? Entre ces auteurs de second ordre, Nicolas Pasquier mérite un rang honorable. Il est vrai que, du scrupule même el de l'effort qui y domine , son style emprunte quelque chose de roide et de contraint qui tenait en outre à son caractère et à soh genre de vie : lui-même nous dit qu'il agissait en loni avec la règle et le compas (5). L'abondance et le mouvement, la bonhomie et la brièveté lui font souvent défaut. On peut relever chez lui des
(1) Lettres, VIII, 3.
(2) Id., V, 12.
(3) Id., VIII, 9; cf. id., 11, el III. 4 ; IX, 5, G, 12, elc.
(4) Dans les lettres 10^ du liv. VI cl U" du liv. VII, on pcnl signaler en parliciilier des phrases prises à Joachim du Bellay cl à Jacfjucs Amyot , etc. .\ son tour il s'fst pluinl d'avoir clé pille, VII, M.
(5) Utlres, VI, 9.
alliances forcées de mots, des concelti (1), des métaphores pédantesques (2) et des termes bizarrement composés , lorsqu'il loue par exemple « un esprit lo'm-voijant et une sage-grave discrétion (3) : » c'est ronsardiser en prose. Mais , à côté de ces défauts dont une partie doit être imputée au temps, se révèlent des qualités incontestables. Il connaissait et il marque avec justesse les règles d'une bonne composition (4). De sages réflexions sur la traduction , a ce rude et ingrat labeur, » signalent l'influence heureuse qu'elle peut exercer, surtout aux débuts d'une littérature (5). Une forme vive et concise relève le mérite de quelques pensées et contribue à les graver dans la mémoire : « qui enseigne ses enfants, doublement les engendre, » dit-il, en traitant de l'éducation (6); et ailleurs : <t c'est au sujet d'oublier ses services et au prince de s'en souvenir (7). » Parfois même, une qualité qui lui est moins familière , l'aisance et la grâce, se montre dans son style, lorsque peignant la paix de sa retraite, il engage un de ses amis à venir auprès de lui « jouir du doux, gracieux et innocent repos des champs (8) ; > et quel mot charmant et sorti du Cœur que celui-ci : « Les fruits de la terre se recueillent tous les ans, et ceux de l'amitié tous les jours (9) ?
Les Lettres nous offrent encore de judicieuses règles de conduite , d'excellentes leçons de morale. Ici l'on y apprend le secret d'être à la fois maître de soi et de son propre sort (10); là on y trouve de nobles exemples empruntés à l'ancien temps, qui rap-
(1) « Il avait, dit-il du maréchal d'Ancre, tout à sa dévolion, et pouvait dire que les ressorts de la France étaient enliéremeni a l'ancre :■> VI, 16; etc.
(2) V. particulièrement Lettres, VII, 5, 9.
(3) Lettres, VIH, 2.
(4) Id., VU, II.
(5) lit., VIII, 7. Cf. El. Pasqiiier, Lettres, XI, 6.
(6) Lettres, VU, 12 : comj». celte lettre fort remarquable au c. 23 liv. 1er des Essais.
(7) Lettres, VIII, 13, à la fin.
(8) Id., IX, 9; cf. VII, 7.
(9) Id., 1, 17.
(10) Id., m, 3.
))<'lloni les grands elTeis du courage ol de la coiislanre ( 1 \ Plus loin, un proverbe espagnol nous est allégué comme bien véritable , c'est celui qui dit : Guarda me Dios de mij ; ce qui signifie que riiomme doit se garder de lui avec plus de soin que d'aucun autre ennemi (2) : adage qui peut être rapproché du traité que composa saint Jean Clirysostome, pour prouver « que nul de nous n'est blessé que par soi-même (3). »
Fidèle à ces principes, Nicolas Pasquier ne cessa de les maintenir en honneur dans sa propre maison. Une de ses lettres adressée à ses filles, Louise et Suzanne, les résume avec beaucoup de sagesse : c'est à la fois une leçon de vertu et de bonheur (-1). La famille de Nicolas n'était pas moins considérable que celle d'Etienne; outre ces deux filles, il eut trois garçons. En 1613, l'une des filles , c'était l'aînée de tous les enfants , avait 20 ans (5). L'une d'elles aussi épousa un sieur de la Brangélic, fils d'un gentilhomme du Périgord (6) : alliance honorable et fortunt'e. On voit qu'elle s'applaudit « du plaisir qu'elle reçoit en mariage, > et que les conseils du père ne sont pas étrangers à celte parfaite harmonie des deux époux (7).
Nicolas Pasquier fut lui-même marié deux fois. Sa première femme était nièce d'un M. de Vaudoré, officier dans la compagnie des gendarmes du roi (8) : On a dit qu'elle succomba jeune ; ce fut en donnant le jour à une fille, après cinq années de la plus tendre union. « Jamais ils n'avaient eu ensemble une parole [)lus haute l'une que l'autre; le premier jour avait été semblable au dernier, et le dernier au premier (9). » On est fondé à croire que dans les
(1) Lettres, I, 19.
(2) /d., X, 6; cf. les Pensées de Pascal, Miscrc de l'Iiominc, t. 11. p. 31 et suiv. de l'édit. de M. Faugère.
(3) Et. Pjs(iaier, Leitrcs, X\ , 5 : • Kntre toutes les sentences de l'anliquilé, il laisail grand compte de celle-là. "
(4) ni, 8 ; cf. id., 9.
(5) Et. Pasquier, Lettres, \W\, 10 et H.
(6) Nie. Pasquier, Lettres, V, 3 et 4 ; VI, 11.
(7) Id.,\, 9; cf. VI, 1.3.
(8) Id., V, 8.
i9) Id., V, 9.
nouveaux liens qu'il coniracia il ne fut pas moins heureux (1). Il possédait (lu reste les qualités les plus propres à cimenter la bonne iiiielligence dans les familles et à en assurer la prospérité ; surtout celte maîtresse qualiié du chef de maison, comme s'exprimait Montaigne (2), l'ordre et l'économie. Aussi pouvait-il avec l'autorité de l'exemple donner à cet égard des préceptes salutaires à ses enfants (3). Ajoutons qu'en les engageant à la modération dans les dépenses, il leur recommandait aussi de se montrer larges et généreux au besoin. Plein d'un culte respectueux pour la sagesse et l'austéri'é des ancêtres (4), il semblait à tout égard être demeuré entre ses contemporains un homme du temps passé. On ne s'étonnera donc pas qu'il moralisât ses frères, moins sages ou moins rii;ides que lui (5). Lorsque le goût des délicatesses et des raffinements du luxe se répandait de jour en jour davantage, non-seulement il s'interdisait les jouissances superflues ; il se refusait même les aisances les plus ordinaires de la vie. « Il y avait dix ans, écrivait-il à son père dans un hiver d'une violence excessive (6), que je n'avais fait état de feu 3 mais à ce coup il m'en a fallu prendre l'air, soir et malin. »
Un travers de l'époque dont Nicolas Pasquier ne sut pas se défendre, ce fut la superstition. Quoiqu'il nie qu'elle exerce sur ses actions aucune influence (7), on en aperçoit à chaque instant dans les Lettres la trace plus ou moins manifeste. Peuples et particuliers ont, suivant lui, des jours heureux et malheureux, ce qu'il discute fort longuement (8). La croyance à la magie était alors, on le sait, presque générale. Quelques esprits vigoureux , tels que Budé et L'Hôpital , en avaient
(Ij Lettres, \n\, 10.
(2) Essais, III, 9.
(3) Lettres, Vlll, 4, el X, 9.
(4) Id., W, 9.
(5) Id., VI, 10.