G)/(/., IV
(7) Id., VIII, (0.
(8) Ibid.; cf. Lettres d'Et. l'asquicr, ;i ([ui il semble » (juc le vendredi a clé falal pour nos troubles,» XVII, .3, et VI, 5.
secoué le joug; mais la cour et la ville y demeuraient asservies (1). Etienne Pasquier avait fait tirer par un célèbre astrologue, Archidamc, l'horoscope de tous ses enfants : Nicolas n'a garde d'agir ou de penser autrement que son père (2). Il croit à l'influence des astres qu'une volonté puissante peut seule contrebalancer (3), principalement à l'action souveraine de la lune « sur les choses animées et inanimées (4). » Quant aux comètes, il ne dissimule pas la terreur qu'elles lui inspirent (5). On n'oubliera pas d'ailleurs que l'Europe tout entière fut sous le coup de cet effroi, jusqu'à ce que Bayle, par un livre curieux où la vérité est mêlée à beaucoup d'erreurs (6), eût à cet égard dessillé les yeux les plus obstinément fermés. Un temps de pluie et de neige est encore pour Nicolas Pasquier e un pronostic de maux extraordinaires (7). » li se montre également fort préoccupé « de la force et de la vertu des songes (8). »
Cependant à cette crédulité, dont on pourrait multiplier les preuves (9), il joignait une religion solide autant que sincère. Partout ses Lettres en portent l'empreinte : elle se reflète dans toute sa vie; elle rendit pour lui calme et douce l'heure dernière. Déjà longtemps auparavant, dans une maladie grave qu'il avait faite, son âme était demeurée ferme et sereine (10). La mort qu'il avait envisagée en chrétien le trouva prêt à la recevoir. Comme son père, « il s'était sans relâche étudié à bien vivre, afin qu'il pût bien mourir (11). »
(1) Hospilalii Carmina, 111, (2, v. .'35.
(2) Lettres, VU, 16.
(3) Ibid.
(4) Id., IX, 14.
(5) /cf., VII, 17 : à leur vue, « ses cheveux se hérisseni sur sa lèle. »
(6) Pensées diverses sur la comète ( il s'agil de colle qui parut en 1680); vol. in-12 : l'ouvrage fui publié en 1682.
(7) Lettres, III, 11 ; cf. IV, 9, à la (iu.
(8) Id., IV, 8.
(9) Id., VI, 7, eic.
(10) Id., VIII, 15.
(11) Ibid.
- 4G — A cette existence calme et réglée, à ces talents employés noblement, il m'a semblé utile de consacrer un souvenir : j'ai voulu réparer un oubli injuste. La fortune, on le sait, a bien sa part dans les rangs que la postérité assigne à ceux qui ont cultivé les lettres : aussi convient-il parfois de reviser ses arrêts.
Ircprimerio de Paul Dupont, Uôlel des Fermes , à Paris.
grande que. Il Dieux p imporiî c'est (]i veiilpr< Cûllel^ geoi&ieij ai raoî
iii-12,L
in-folio, 52, ai p.l,f
(2) h Kl faii fiièrc i] taensu
foire il|]
GlIIiliAUiflE €OIiI.C:Tft:T <".
Ce nom, par malheur , rappelle à la mémoire un trait cruel de Boileau (2); mais il n'est pas question , au moins dans la plus grande partie de cet article , du poëte crotté dont parle le satirique. Il s'agit de son père, qui , avec beaucoup de vers, ingénieux parfois et faciles, nous a laissé en prose plusieurs ouvrages importants. En outre, un intérêt qui s'attachera à celte biographie, c'est que l'on y verra une image de l'existence incertaine et souvent précaire de nos anciens littérateurs.
CoUetet appartenait à l'une de ces bonnes familles de la bourgeoisie que leur ancienneté et la considération publique élevaient au rang de la noblesse (3). Du côté de sa mère, il descendait des Saintyon qui avaient donné à la ville de Paris des magistrats eslimés(4). Son aïeul paternel, Jacques Colletet, avait été secrétaire
(1) On peut consulter sur cet écrivain {'Histoire de r Académie française par Pellisson, Paris, in-4o, 1729, vol. I, p. 28, 84, 91, 287, 330. etc.; Goujet, Bibtiolhèque française, 1741-56, in-l2, t. XVI, p. 259 cl suiv.; Vllistoire du théâtre français par les frères Parfait, Paris, 1740. in-12, t. VI, p. 196 et suiv.; Tilon du Tillet, Parnasse français, 1732, in-folio, p. 257 et suiv.; d'Artigny, Mémoires de littérature, in-12, 1749- 53, t. VI, p. 104 et suiv.; Baillel, Journal des savants, in-4", 1722. l. 111, p. 300, et i. V, p. 240.
(2) Première satire : Dans le vers injurieux et bien connu auquel il est fait ici allusion , le nom de Colletei avait d'abord disparu, sur la prière d'Ogier, pour faire place à celui de Pelletier ; mais le premii r fut ensuite rétabli : V. YAnti-Baillet, \n-i-', 1730, p. 59.
(3) V. VHistoire des poêles français par G. Coilelet, vie d'Et. Privé.
(4) Cette famille est particulièrement citée avec honneur dans 17/jstoire du président de Thou, L. XC,t. X, p. 269 de la traduction françai>e.
du roi (I) et greffier du parlement : son père, qui portait le prénom de Gabriel, fut d'abord procureur, ensuite commissaire au cliàielet. On rendait homnnge à sa probité : il se trouve mentionné avec distinction dans quelques mémoires du temps (2). Attaché par l'ardeur de sa foi religieuse à l'opinion de la Ligue , il avait su, fort de sa loyauté et de son patriotisme, modérer dans plus d'une rencontre les emportements d'un parti où le zèle du catholicisme servait de voile à tant de mauvaises passions.
Gabriel épousa Anne Dohin , issue d'une maison noble ; et de ce mariage heureux naquirent vingt enfants. Ces nombreuses familles étaient alors moins rares que de nos jours, surtout chez les membres de la magistrature et les hommes de loi : elles témoignaient de leur culte pour le foyer domestique et de leur vie patriarcale. Le savant jurisconsulte Airault était père de seize enfants, ainsi que le président Séguier. L'historien de Thou nous apprend que son aïeul en avait eu vingt-deux. Les Harlay , les Arnauld, les Lamoignon ne comptaient guère moins de rejetons.
Guillaume CoUetet était l'ainé de celte florissante maison : il naquit à Paris le 12 mars 1596, au moment où la France, sous l'administration paternelle de Henri IV, commençait à respirer de ses longues secousses. Les études et les lettres, troublées par les guerres civiles, n'aspiraient qu'à reprendre leur essor. Doué d'un esprit vif et qui appelait la culture , l'enfant ne pouvait manquer <le soins éclairés dans la famille sérieuse à laquelle il devait le jour. Son aptitude et son goût pour le travail intéressaient des étrangers même à ses progrès. Le hasard d'un heureux voisinage attira en particulier sur lui l'attention de l'auteur des Recfierches de la France, de l'illustre Etienne Pasquier. Ce vénérable vieillard daigna lui donner d'affectueuses leçons. Plus tard, dans l'un de ses ouvrages, CoUetet rappela ce souvenir avec l'effusion d'une
(1) Dans son Histoire des poêles français, vie de du Bartas, Collelel le désigne encore par le titre de « Seciétaire de la noblesse de France. »
(2) V. notamment, dans le Journal de Henri III par l'Etoile, le procès-verbal de Nie. Poulain « sur la ligue depuis 1585 jusqu'en 1588, >* I. I, p. 132 Cl suiv. de l'édii. de Cologne, in-8", 1720.
vive reconnaissance (1 ). La iorle éducation cliissique (|iii jiIois Ioimait la jeunesse, acheva de développer ses dispc.silions naluielles. Au collège fondé par François 1*=^ , il suivit plusieurs années les cours si fréquentés des professeurs royaux, surtout ceu\ de Galland et de Sévin, dont il demeura l'ami , après avoir été l'un de leurs plus zélés disciples. Une autre liaison, qui date de celle époque, et qu'il conserva tout le reste de sa vie, lut celle qu'il contracta avec François Ogier, assis sur les mêmes bancs que lui, et dont le nom fut par la suite mêlé avec éclat à diverses polémiques célèbres.
De fort bonne heure il se montra passionné pour la poésie ; et, nous dit son biographe (2), « commençant par où les autres achèvent, i il se concilia par ses premières productions 1rs suffrages les plus flatteurs. A dix-sept ans il adressait à Pasquier un sonnet que l'éminent écrivain accueillait avec bienveillance (3). Bientôt il osait présenter une ou deux autres pièces à Malherbe, dont la sévérité et la hauteur étaient fort redoutées. Très-bref avec ceux qui lui soumettaient leurs essais, celui-ci se born;iit d'ordinaire à les avertir « de lire ses ouvrages et d'y apprendre les règles de l'art. » Mais plus indulgent cette fois, il eut pour Colletet des paroles d'encouragement, et ne lui refusa pas quelques avis dont le jeune homme s'empressa de proliier.
Les vers n'étaient néanmoins pour lui que le «lélassement do
(1) Histoire des poètes français, vie d'El. Pasqiiier : « Pour rccoinponso de tant de bons offices que j'ai reçus de ion humanilé , sï-oriaii-il , on adressant la parole an grand Etienne Pasquter, puisse la belle ànic iriouiphcr éternellement dans le ciel et vivre avec honneur sur la lerro par tes doctes écrits, et voir les invectives de les adversaires avorter, comme elles ont fait pendant la vie ; et toutes les fois (|nc m seras assailli, puisse naître ex ossiùns ultor, qui soutienne puissannniiii le paru de l'innocence violée et de la vertu combattue ! •
(2) Pierre Cadoi, avocat au parlement de Paris : sa vie manusr riie d.- G. Colletet est en tête de Vllisloirc des poêles français.
(.3) Ce sonnet, depuis inséré dans les Désespoirs amoureux, est elle par Fr. Colletet, dans Yllistoire des poêles français, à la suite de l'article de Pasquier. L'auteur s'y plaint des puissantes uileintes i\nc lui a ilmi nées un bel œil.
— ÔO —
plus gnvcs travaux. Destiné par sa l'amille au barieau, il avait, comme pou après Pierre Corneille, fait ses études de droit et obtenu le titre d'avocat. Il plaida même quelques causes avec distinction; mais de plus en plus captivé par ce goût d'écrire, qui ne souffre guère de partage, il ne tarda pas à réserver tout son temps aux lettres.
Ce l'ut en J622 que, déjà connu par des vers répétés et vantés dans les cercles et par ces succès de société que recherchaient alors les plus grands talents, Colletet s'annonça comme auteur. Le moment était favorable pour s'adresser au public : épris des plaisirs de l'esprit, il acceptait avec plus de passion que de choix tous ceux qui lui étaient offerts. Les scrupules d'un goût éclairé ne lui défendaient pas de jouir : âge heureux pour l'écrivain, où dans le lecteur empressé il trouvait plutôt un ami qu'un juge, où l'on applaudissait avec reconnaissance à ses efforts, où la rivalité effrénée et la satiété n'avaient pas introduit partout le dénigrement et l'indifférence pire encore. L'inexpérience même des débuts ne manquait pas de naïfs admirateurs. Les Désespoirs amoureux, tel était le titre de la première œuvre de Colletet (1), reçurent un accueil très-bienveillant. Une partie du volume ne contenait toutefois, on n'aurait garde de le supposer d'après un pareil titre , que la traduction d'un poëme religieux : c'était l'Alexiade du père François Rémond , que son talent élégiaque, fort prisé , faisait surnommer l'Ovide chrétien (2). Mais à celte version en prose Colletet avait joint diverses pièces de sa façon,
(1) Paris, Toussaint de Bray, petit in-12, de 420 paçes. — Dans cet ouvrage, et dans ceux qui suivirent , on remarquera que Collelet a soin d'ajouier à son nom la qualification de Parisien. Ce liire éiaii alors fort prisé par les auteurs. C'est que « le langage de Paris, dit H.Etienne dans sa Précellence, p. 1.34, était réputé le meilleur langage français. »
(2) V. sur cet auteur l'anli-Baillet , § 144. G. Colletet, dans sa préface, prétendait que l'œuvre dont il offrait la traduction au public, et qui n'occupe au reste que les 161 premières pages de son volume , « tant (le fois réimprimée par toutes les meilleures villes de France , d'Italie et d'Allemagne , était reconnue pour l'une des plus excellentes qui se fussent faites de son leu)ps en langue latine. »
surtout plusieurs épilres et sonnets d'amour (I). tn pi(iuani à-propos ne contribua pas peu à la vogue de celte portion du recueil. Certaines aventures romanesques , qui avaient récemment fait beaucoup de bruit à Paris , étaient devenues l'occasion d'une sorte de lutte poétique, à laquelle prirpnt part Malleville, Hubert, Méziriac, les célébrités du temps (2). Colletet eut l'honneur de paraître leur digne rival.
La même année, * un temple d'honneur, pour parler le langage ambitieux de l'époque^ ayant été dressé à l'étemelle mémoire de messire Florimond d'Ardres par les plus beaux génies de l'Univers (3) , » il se distingua , avec Boisrobert et Chapelain, parmi les panégyristes de ce capitaine.
Qui vil ouvrir son chef d'un boulet enflammé.
On sait que la mort des hommes qui avaient bien mérité du pays ouvrait alors aux auteurs une lice où ils se plaisaient à figurer. Lorsqu'en 1623 Scévole de Sainte-Marthe, le dernier des personnages illustres du XVI^ siècle, qu'il avait tous célébrés, descendit au tombeau , Colletet déplora sa perle par un Chant pastoral d'environ 600 vers (4). Dans cette pièce élégiaque, il est vrai , la douleur s'exprimait un peu trop par métaphores et par pointes ; mais ce défaut ne devait l'en faire goûter que davantage ; et un an après il paraissait déjà une seconde édition de ce poëme, où les bergers Daphnis et Ménalque témoignaient tour à tour leurs regrets.
Pendant que les échos, touchés de leur parole , Répétaient à l'envi le beau nom de Scévole (5).
Depuis ces heureux débuts, il ne se produisit guère d'événement de quelque importance qui ne lût pour Colletet le sujet de
(1) On y remarquait aussi la iraduciion de l'épilrc de Sapho à
Phaon.
(2) V. la biographie de Colletet par Cauot.
(3) Paris, Daufresne, 1622: V. particulièrement, p. 43.
(4) Paris, in-4°, 1623. . „ , ■ ,
(5) Celte seconde édition était dédiée au fameux duc de B.ickingham.
compositions poéliqiies. Vers ce moment commençait à régner en France, sous le nom de Louis XIII , un de ces hommes qui semblent l'expression vivante du pouvoir. Non content de courber ou d'abattre les plus hautes têtes de l'aristocratie, Richelieu voulait encore imposer un joug doré aux forces libres de l'intelligence : il attirait autour de lui les gens de lettres ; il les attachait à sa puissance par des caresses et par des libéralités. Grâce à cette -politique habile, les lettres allaient oublier irop souvent leur indépendance. Colletet, comme la plupart de ses contemporains, se laissa aisément captiver à ces séductions : il consacra beaucoup déversa chanter la gloire du ministre (1) ,
De ce grand cardinal que le Tibre désire,
Que la Seine relient, qiic louî. le monde admire,
ilichelicu, dont l'esprit péncire l'univers
Il adressa également de nombreux hommages à Louis XIII. Parmi ces morceaux on remarque une ode au roi pour la réduction de la Rochelle (2); des félicitations à ce prince au sujet de la soumission des rebelles du Languedoc et de la paix qu'il avait faite avec les Anglais (3) ; enGn un poëme sur la naissance de Louis XîV (4). A ces compliments officiels, d'un style pompeux et d'une solennité un peu vague, on pourrait ajouter la mention de quelques pièces enjouées (r»), pleines de malice et de verve,
(1) On trouvera plusieurs de ces pièces dans un recueil de vers à l'honneur de Richelieu, intitulé « Richelius diversorum, » in-4'', que possède la bibliothèque Mazarine, sous le no 17596.
(2) Chatit de victoire, Paivis, Malhurin Ilénault, 1628.
(3) Le triomphe de la paix, Paris, Jean Martin, 1629. Ce petit volume renferme encore, avec plusieurs autres vers de Colletet, une pièce intitulée « Les lauriers du Roi, présentés à Sa Majesté, le premier jour de mai 1G33. »
(4) Paris, in-4>', 16.38 (400 v.). On peut lire encore de CoUelet quelques autres poésies du même genre dans un volume in-4o de la biblioihèqne Mazarine qui porte le no 10340.
(5) « Le Poète ivroçine, » Paris, Robert Etienne, 1631, petit in-8o. La pièce était précédée d'une épilre « à un poêle buveur d'eau » et suivie d'aulrcs gnictés de Carême prenant. Remarquons aussi le han(\uel des
— :,.i où Colleiei se montrait plus fidèle à l'cspiii do ses devanciers du XV1« siècle (1). 3Iais il vaut niioiix lappelci' <|ii'aux vers sérieux ou badins qui aliesiaient la fécondité de son ii/'nm , il joignait à la même époque plusieurs tradu<iions, écrites dans une prose correcte et facile. Aussi, quand l'Acadénaie prit naissance, au commencement de 1035(2), fut-il compris au nombre des premiers membres de ce corps destiné à tant de filoire (3). Peu auparavant il avait, comme pour justifier ce choix, publié un nouveau recueil poétique qui mit le sceau à sa réputation et qu'il intitula ses Divertissements (4).
Déjà, sous le rèc;nede Charles IX, Antoine de Baïf avait préludé à l'institution que venait de réaliser Richelieu : par un effet de ce goût de communication intellectuelle , propre à l'esprit français, les littérateurs avaient dès lors conservé l'habitude de se réunir de temps en temps les uns chez les autres. Dans ces assemblées sans contrainte et sans étiquette ils se lisaient leurs ouvrages, ils s'éclairaient par des avis mutuels. La maison de Colletet, à laquelle était joint un jardin assez étendu , était par ce motif l'un de leurs rendez-vous préférés (5). C'est dans ce sens
poètes, 1646, in-8o, cl trois morceaux qui parurent sous le litre île V Illustre buveur. (La plupart de ces publicaiious étaient ilailleurs, on le sait, composées d'un très-petit nombre de pages : Le fianquei des poètes en a 16.)
(1) Ronsiird s'était égayé avec beaucoup de succès sur un sujet analogue, « en contrefaisant l'ivrogne,» dit Pasquier, Recherches, VII , 7, « en une drôlerie qu'il fil avec tous ceux de sa volée. »
(2) Les lettres patentes do.'iiiées par le roi pour la fondation de ce corps sont du 2 janvier de cette année ; on peut les voir dans l'elli^son. au commencement de son Histoire de l'Académie, ('.olk'lcl composa. vers celle époque, un Mémoire sur les statuts de celle compagnie (pii avaient été dressés par Cbasielel.
(3) Journal des Savants, année 1700, p. 440.
(4) Paris, Robert Etienne, 1631; et Dugasi, 1633, in-8°. Ce sont dos poésies mêlées, divisées en six parties.
{h) Colletei s'applaudit , dans l'une de ses pièces , de ce que les allées de ce jardin semblaient encore conserver le vestige des pas do Ronsard, dont le nom seul lui inspirait, comme il dit, » une sainte manie. »
que le biographe de Collelet n'a pas craint de dire « que sa demeure avait été comme le berceau de l'Académie. >
Cette création sembla, quoi qu'il en soit, imprimer aux esprits et aux travaux une merveilleuse activité. Chacun des élus se piqua d'inaugurer la naissance de cette société par quelque fruit de ses veilles. Colletet ne voulut pas rester en arrière de ses collègues. Il imagina dans ce but d'élever un grand monument à notre gloire littéraire; il entreprit l'histoire des poêles français, dont nous nous réservons de parler avec d'autant plus de détails, que cet estimable ouvrage est demeuré inédit.
Fort épris du théâtre et désireux d'ajouter à l'honneur d'être maître en France et d'abaisser l'orgueil de l'Autriche celui de composer des comédies, Richelieu choisit, vers ce moment, parmi les écrivains en renom, cinq auteurs auxquels il confiait le soin de remplir les canevas qu'il avait lui-même inventés. Chacun d'eux ayant à confectionner un acte, la pièce était bientôt prête, et le cardinal , avec un grand luxe de décorations, la faisait jouer à la cour , pour dissiper le royal ennui de Louis XIII. Celte société dramatique, présidée et reniée par Son Eminence, était formée de l'Etoile (1), Boisrobert, Rotrou, Colletet et Corneille. Il est vrai que ce dernier y demeura peu : il avait eu l'audace de changer quelque chose à un plan qui lui était assigné; et vivement lancé à ce sujet, traité d'esprit sans suite , l'auteur du Cid était retourné faire à Rouen les Horaces, Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée (2). Quant à Colletet, il réussissait toujours au gré du premier ministre. D'ordinaire fort docile, il eut néanmoins un jour sa velléité d'indépendance. Dans la comédie des Tuileries il avait été chargé du monologue (3); il y dépeignait tous les agréments du jardin et la beauté de la pièce d'eau, peuplée alors d'oiseaux moins
(1) Claude de l'Etoile : c'éiait le fils de l'auteur du Journal de Henri III et de celui de Henri IV.
(2) On remarquera que, par suite de ce refroidissement de Richelieu pour Corneille, celui-ci ne devait être reçu à l'Académie qu'en 1647, à la place de Maynard, c'est-à-dire onze ans après avoir donné le Cid.
(3) Il est ccril d'un style fort précieux cl ne conlicni pas moins do 13 p. in-4°.
— iJJ —
î)oéiiquesquenos cygnes d'aujourd'hui. Riclieliou fui saisi djdmiralion à la lecture de ces vers ; surtout il se récria d'aise a la description du bassin, où l'on voyait, disait lo pof'tc ,
La cane s'humecier de la bourbe de loaii, D'une voix enrouée el d'un batlenienl d'jiile Animer le canard qui languit auprès d'elle. . .
Toutefois , la réflexion lui suggéra l'idée d'un nouveau perfectionnement. Le mot de s'humecter était beau sans doute et heureux; maiscelui de barboter ueserait-il pas plus expressif et plus énergique? Là-dessus il proposait de modifier ainsi le premier trait :
La cane barboter dans la bourbe de l'eau.
Colletet, charmé des éloges du maître et des largesses dont il les avait accompagnés, souscrivit au changempni. Mais de retour chez lui, il se repentit, et le bon goût de l'auteur l'eriiportanl sur la complaisance du courtisan , il écrivit an caiiiinal une lettre longuement motivée, où levenant sur son adhésion précipitée au sentiment du ministre, il soutenait que son vers primitif valait mieux que celui qui lui était substitué. Richelieu, avec les affaires de l'Europe sur les bras, ne laissait pas de trouver toujours quelques instants pour juger de si graves procès. Il s'éionna bien d'abord un peu c qu'il y eût un homme assez hardi à Paris pour lui tenirtéte: t mais plus conciliant en littérature qu'en politique, il finit par s'amuser de l'incident avec ses familiers , ne pouvant s'empêcher, disait-il , « de se rendre aux raisons fortes et convaincantes » que faisait valoir le poëte. Depuis, il ne parut l'en estimer et l'en aimer que davantage.
Après avoir pris part, pour un cinquième d'inspiration, aux Tuileries (1), à V Aveugle de Smjrne (2) et à la C.ratidc l^osu-
(1) Comédie en cinq actes ei en vers, avec prologue, par les cinq auteurs (Rotrou passe pour en avoir composé deux :i(ics) : Angusiin Courbé, 16.38.
(2) Tragi-comédie en cinq actes cl en v.r?, p;ir le? <iiHi auteur-.
raie (l) , Collelet, à l'instigaiion de son protecteur, voulut être poëie dramatique pour son propre compte. Il donna au théâtre , en 1642, Cyminde ou les deux victimes (2). Astur, ville de Sarmatie sur les bords de la mer Caspienne, était le lieu de la scène : là, comme l'écrivain l'annonçait dans sa préface (3), s'il avait fait éclater les ardentes et légitimes passions de Cyminde, c'était pour le seul diverlissemeni de Son Eminence ; et rien n'avait été capable de consoler Cyminde dans ses afflictions, que le favorable accueil qu'elle avait reçu du cardinal. » On croira volontiers, en eflet, que le public ne partagea pas beaucoup ce divertissement. Il est certain , en tout cas , que le succès de l'ouvrage dut être assez médiocre auprès des autres spectateurs , puisque Colletet ne se hasarda plus à travailler pour le théâtre. Sans us étendre davantage sur cette production, qu'il nous suffise de rappeler ce jugement porté par des critiques estimés (4): c L'auteur n'entendait rien à la poésie dramatique. »
On comprend par la lecture de celle tragédie et de presque toutes celles du même temps, combien il a fallu d'inspiration originale à Corneille, pour échapper aux siiuaiiuns invraisemblables ou forcées, aux sentiments outrés ou faux qui régnaient sur notre scène, et quel vigoureux essor son génie a dû prendre, pour s'élever de si bas jusqu'à ces hautes régions, au delà desquelles, comme Fontenelle l'a dit (5), « il n'y a plus rien. » Ce n'est pas, du reste, d'après les vers de Cyminde, souvent emphatiques
1638, cliez le mémo;. On appelait alors trafii-coynédies, les pièces tragiques dont le liénoùmenl était heureux. Le Cid , finissaiiipar la perspective d'un mariage, parut sous le nom de iragi-comédie.
(1) Celle pièce n'a pas élé imprimée : on peut en voir la raison d;ins VHinioire de l'Académie frauçaise par Pellissoii, vol. î, p. 90 el suiv.
(2) Il e^l vrai qu'on a contesté à Colletet l'iiivenlion de celle pièce; on a préleridu qu'elle avait élé écrite en prose, par l'abbé d'Aubignac, anieur de l.i iragi'die <!e Sainte-Catlierine : Voy., à ce sujet, le Journal des Sarrtn's, juillet, 1746, p. 408.
(3) V. celle iragi-comédie, iuiprimée à Paris, 1642, 111-4", chez Courbé 01 Sommavillc, 132 p
(4) Les frères Part'.iil, Histoire du théâtre l'rançnis t. VI, p. 192.
(5) \'te de Corneille.
-• 57 — el vides , qu'il convieiii d'npprécier Collcioi coiumc pucK". Il v;iut mieux le juger sur ses poésies légères : elles oui souvent de la facilité et de la grâce. Plusieurs de ses épigrnmmes se recomnKindent par un tour agréable et piquant (1 . Dans le genre anciennement si goûté des quatrains moraux, il a aussi revêtu d'une forme brève et concise de sages préceptes qu'il adresse à son fils (2). En parcourant ses recueils poétiques qu'il ne cessa de grossir jusqu'à la fin de sa vie (3), on s'explicpiera encore aujourd'hui la brillante réputation dont il a joui dans son siècle. Non-seulement ses œuvres lui concilièrent la faveur publique, elles furent encore pour lui la source d'avantages plus positifs. Richelieu, à la pension qu'il lui accordait comme aux privilégiés dont il avait fait ses collaborateurs(4), joignit souvent de riches gratifications ; pour les vers du monologue où, d'après son jugement, les ébats de la cane étaient décrits avec tant d<' succès, il lui avait donné soixante pistoles, ajoutant que « le roi n'était pas assez riche pour payer dignement les autres, n Là-dessus, le poëte reconnaissant avait mêlé à son remerciment l'expression d'un regret :
Armand, qui pour sis vers m'as donné six cenl livres, Que ne puis-je à ce prix le vendre tous mes livres !
(t) V. les Epiqrammes du sienr ColliMei . avec un disfom> de Tepigramme, Paris, iu-12, 1653. —On remarquera qu'à celle l'jMupic il n y avait pas toujours uno pointe satirique dans ces sortes de pièces. P.ir l'une d'entre elles Collelet félicite le chancelier Séguier sur >a proniolion à l'ordre du Saini-Cspril.
(2 Ces quatrains sont au nombre de 50 : Paris, in- 12, 1G58.
(3) Il publia , en 1642, des Poésies diverses, Paris, Courbé, in- 4°, 47 p. (le monologue des Tuileries s'y trouve); il obiiul.en 1U52, par un citant royal, le prix de l'Efîlaniine ; il donna, en 1&56, un non veau volume, ayant pour litre : « Poésies diverses, conieiianl des sujeis héroïques, des passions amoureuses et d'autres matières burlesques et enjouées, • Paris, iii-12. En outre, à diverses époques . il lit parailre des vers dans les recueils du temps, et particulièrement lians celui qui a pour litre: Les délices de la poésie fratiraise. Eidin les Aniiaies poétiques, publiées chez Delalain . in-8», 1778-1788, renferment des poésies de Guillaume et de François Collelet, aux tomes 18 et 2:..
(4) On remarque parmi les poésies de Collelet « un rrm'M-ri . .'iii ,t Riclielieu sur la pension que lui donnait son Emineuee.«
En échange de ces largesses, le cardinnl demandait parfois de pptits services à ses favoris : celui par exemple de se donner pour les auteurs de ses conceptions dramatiques ou de ses vers. Mais ils lui prêtaient volontiers leur nom dans ces occasions, sachant que, dans quelques autres, comme il le disait lui-même , t il leur prêterait sa bourse (1).»
La juste fierté de nos auteurs s'indignerait sans doute aujourd'hui de ces rapports et de ces faveurs. Mais, il ne faut pas l'oublier, la dignité de la vie littéraire ne devait dater que de l'âge suivant (2). Alors seulement la littérature devait avoit la conscience de ses forces, 'et, quittant cette humble et obséquieuse attitude, prendre rang entre les pouvoirs, ou plutôt les déposséder tous. GoUetet ne visait pas si haut ; il cherchait surtout à se ménager des patrons puissants et généreux, tels que Richelieu. Outre celui-ci, il en trouva plusieurs autres. L'archevêque de Rouen, <iui fut depuis le successeur de Péréfixe dans le siège de Paris, Harlay de Glianvalon (3), lui envoya un Apollon d'argent (4) pour un hymne « sur l'immaculée conception, » présenté au Palinod (5). Un étranger même , Eusèbe de Lichtenstein, prince
(1) Histoire de l'Académie française, vol. 1, p. 93 de l'édition citée.
(2) Voici avec quelle brièveté sans façon Dangeaii, dans ses Mémoires, t. I, à l'année 1684, annonce la mon de Corneille : « On apprit à Clianihord la mon du bonhomme Corneille, fameux par ses comédies; il laisse une place vacante dans l'Académie. »
(3) Né en 1625, archevêque de Rouen à 26 ans, archevêque de Paris en 1670, mort en 1695, l'un des protecteurs de l'Académie française, dont il était membre. Sa vie a été écrite en latin par l'abbé Legendre, 1720, in-4'', qui, de plus, lui a consacré, comme à son bienfaiteur, trois éloges dont un en latin et deux en français.
(4) 1634. Le même don avait été jadis adressé par Marie Sluarl ;t Itonsard.
(5) Par ce nom , on par celui de Putj (Podium} , on désignait un concours poétique atmuel, établi à Rouen. Le but de cette institution trèsancienne était de célébrer l'immaculée conception de la Vierge , qui «Mail nommée tu fêle aux Normands. Corneille remporta au Palinod ses picmiéres couronnes. V., à ce snjet, le Précis de l'Iiistoire de Rouen, par Liquel,in-12 1831, pag. 2.32-235.
— :>«) — «lu s:iint-ein|)ire , à (jui il avaii adressé ses Diverlissemcnls, lui fit hommage d'une chaîne d'or avec un majînifique nuidaillon. Il eut encore pour prolecieurs le fameux Fouciuci dont il a vanté le génie et le désiniéressenieni ; le comte de Servienl , qui, comme le précédent, fut surintendant des finances, et le chancelier Séguier : son ode f sur l'alliance des deux illustres maisons de Béthune et de Séguier (1) » ne demeura pas sans récompense. Enfin, après la mort de Richelieu en f642, « l'éminenlissime cardinal Jules de Mazarin était devenu son seigneur et Mécène (2). » 11 est vrai que l'astucieux Italien, trop attentif à s'enrichir lui-même pour s'occuper beaucoup de la forlune d'aulrui, donnait plus de bonnes paroles que d'argent (3). Un jour notamment, il lui avait fait l'honneur de l'entretenir « toute une après-dinée ; » mais celle longue audience avait 6ni par des promesses.
Malgré cette circonstance, on s'explique difficilement la gène
(1) Paris, 10-4°, 1640. Celle ode n'a pas moins de 31 pages. L'auteur aniionce qu'il a pris le parti de la donner au public, parce que • quelques imprimeurs élaieni sur le point de lui faire voir le jour sur une copie mal correcte, tombée entre leurs mains : » circonsiance qui montre quelle était sa réputation. Peu auparavant , il avait encore adressé au chancelier Séguier un discours en vers, in 8°, 1638. C'est à ce même personnage que Corneille dédia Rodogune. On peut voir, dans les IHémoires du cardinal de Relz, quels furent son intégrité et son courage. Il avait concouru à la fondation de rAcaJémie française ; et, Ilicbelieu mort , il hérita du protectorat de cette compagnie. Après lui , ce fut Louis XIV qui s'en déclara le proiecieur.
(2) Histoire des poètes français, vie de Pierre Poupo.— II parait que Richelieu, en mourant, l'avait lui-même reconimandé à Mazarin. Knire les pièces où Collelet célèbre son nouveau patron, on remarque uu sonnet cité avec beaucoup d'éloges par G. Naudé dans son Mascurat , p. 482. par lequel le poêle félicite la reine-mère d'avoir, dans son vcuvaqe épineux, fait choix de Mazarin pour premier ministre et pour inlondanl de l'éducation royale. Par là, suivant lui, celle princesse, qui rappelait la vertu d'Artéraise, a, comme autrefois Thélis à son fils Achille, donné un Phénix à Louis.
(3) Colletet s'en est plaint dans quelques épigrammcs. Par sa lidéliiè aux diverses fortunes de Mazarin il avait droit à ses bienfaits. Son lils, fait prisonnier au service de ce rainislrc, endura une capliviic «le trois ans.
- (iO -
extrême à laquelle CoUelot lui réduit dans les dernières années de sa vie et le déniimenl où il mourut. Issu d'une famille assez aisée, il en avait reçu un patrimoine; ses productions ne manquèrent jamais de débit; il possédait de plus une charge d'avocat au conseil (l). H faut chercher dans son caractère la cause de cette pauvreté proverbiale (2). De tout temps il poussa jusqu'à l'excès cette insouciance de l'avenir qui passe pour caractériser les poètes. Dans ses moments de prospérité, ami de toutes les jouissances de la vie, il réunissait souvent, à la ville ou à la campagne, dne société enjouée et spirituelle. Curieux de s'entourer aussi de ces bons hôtes muets dont parle Ronsard, il avait employé d'assez fortes sommes à l'acquisition d'un certain nombre d'ouvrages bien choisis ; et, plus ménager de ses livres que de son ari^ent, il avait placé celle inscription sur le frontispice de sa bibliothèque :
Chères déhccs (ie mon àine.
Gardez-vous bien de me quitter, Quoiqu'on vienne vous emprunter :
Chacun de vous m'est une femme, Qui peut se faire voir sans blâme, El ne se doit jamais prêter (3).
Si, plus heureux que Patru, il ne se vit pas forcé de vendre cette bibliothèque chérie, il le dut uniquement au noble caractère de son fds, François Colletet, qui fit abandon en sa faveur des droits qu'il avait à la succession de sa mère Marie Prunelle (4).
(1) Celle place d'avocat « au conseil d'Etat et privé du roi, « il la tenait du chancelier Séguier ; il la vendit , comme tout le reste, peu d'années avanl sa mort.
(2) La guerre de la Fronde a été aussi pour quelque chose dans sa ruine ; il a déploré les dissensions civiles dans un poème c sur les misères du temps, » sujet précédemment traité par Ant. de Baïf et Ronsard.
(3) V. VHistoiie des poètes français, vie de Pasquier : c'est au milieu de cet article qu'il s'arrête pour déplorer la perle d'un de ses livres, qui lui avait été dérobé t par un de ces demi-savants qui empruntent tout sans rion rendre. »
(4) « Pour permettre à son père d'apaiser, nous dit Cadol, les créanciers qui le tourmenlaienl à la (in de sa vie. »
- Gl -
A la mort de celle première femme, qui imissail :iii\ avantages de la beauié, (le la naissance et de l'esprii, les qualiit-s les pins solides (1), Guillanme Colleiet, par une licence po<''lique (jne son ami le prieur Ogier jugeait un peu trop forte, contracta un nouveau mariage qui ne fut pas étranger à la ruine de sa fortune. Od a dit qu'il avait successivement épousé ses trois servantes : c'est trop de deux. Colletet ne fui marié qu'une seconde fois, suivant son biographe, et la domestique dont il fit sa femme était la belle Clciudinc. Fort chantée de son temps, non pas par Colleiet seulement, mais par plusieurs de ses confrères (2). elle joignait aux charmes du visage le talent des vers, au moins du vivant de son mari : après lui, elle demeura muette. Il est vrai que par celte épitaphe qui fut attribuée à Claudine , elle expliquait, en adressant la parole à son époux, les causes de son silence :
Comme je vous aimai d'im amour sans seconde, Comme je vous louai d'un langage assez doux, Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde, J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous (3). . .
Mais d'autres, par une interprétation maligne, supposèrent que si elle avait perdu tout à coup la voix, c'est que son mari parlait pour elle; delà celte épigramme de La Fontaine (4):
Les oracles ont cessé,
Colleiei est trépassé.
Dès qu'il eut la bouche olcise.
(1) Guillaume Colleiet l'a fréquemment télobréc dans ses vers, sous le nom de Brunelle.
(2) « Il n'y a guère, dit Cadot, de pièce imprimée où l'on n'ait vu éclater son nom. » Il ajouie même . qu'un bel esprit avait consacre tout un ouvrage à sa gloiro. « La Fontaine fut an nombre des poêles qui la chantèrent. On peut voir aussi les amours de Claudine dans les Poésies diverses de G. Colleiet, Paris, in-12, 1656, p. 307. .WJ, etc.
(3) V., pour l'épitaphe tout entière, .Mcmgiana , odit. de 1715, i. Il,
(4) Consultez, à ce sujet, la vie de La Fontaine par M. ^^alkena.■'r. p. 21-24; Cf. Tallemanl des Réaux, assez médisanl. comme on sait : Paris, in-8°, 1834, t. V, p. 311-324.
Sa femme ne dit plus rien Elle enlerra vers et prose Avec le pauvre chrétien . . .
Claudine n'avait pas du reste les vertus de la ménagère. Elle favorisa tout au contraire les goûts de son époux pour le plaisir et pour la dépense. Les bons repas, qu'elle assaisonnait encore du charme de ses vers, se multiplièrent à tel point chez Colleiet, qu'à la fin il n'eut plus à offrir aux convives qu'il rassemblait que sa table nue : c'était une vieille table de pierre, autour de laquelle s'étaient gaiement assis autrefois Ronsard, Jodelle, Belleau, Baïf et Amadi^ Jamyn. Mais ses hôtes ne l'abandonnèrent pas, et chacun d'eux , apportant son pain et son mets, avec deux bouteilles de bourgogne ou de Champagne (1), on continua à se livier dans sa m;iisoti à la juie et à la bonne chère
Aussi, lorsque Guillaume Colleiet mourut à Paris le 11 février 1659 (2), ne lui restait-il pas de quoi se faire enierrer (3). Ses amis y pourvurent. Il était digne de trouver en eux cette fidélité, si on le juge sur le portrait que nous ont laissé delui ses contemporains (4). Doué d'un extérieur plein d'agrément, il possédait une humeur douce et gaie, un caractère franc, une parfaite égalité d'âme. Etranger à l'aigreur et à l'envie, il jouissait des succès d'autrui presque autant que des siens : son obligeance et ses secours ne manquaient jamais à qui les réclamait. Parmi les causes de sa pauvreté, on ne doit pas omettre la plus honorable, c'est qu'il fut compatissant à tous les malheurs, et généreux au point de se dépouiller souvent lui-même. Vers la fin de sa vie.
(1) Histoire du théâtre français, t. VI, p. 198.
(2) V. la biographie de Colleiet, par Cadot. — Le 19 de ce mois, suivant Moréri, ei le 10, suivant Piganiol de la Force, Description historique de Paris, t. lil, p. 388, « le jour de saint Guillaume, son patron. • Il fut inhumé dans l'église du Saint-Sacrement, sa paroisse.
(3) Et cela pour avoir trop chopiné, nous dit Chapelain : V. les Mélanges de littérature , tirés de ses lettres manuscrites , Paris , 1726, in-12, p. 5.
(4) V. particulièrement la biographie citée plus haut , où il est peint avec soin , au physique et au moral.
- (Ht-
ayant sa bourse vide, il donna plus dunt' lois ;mx i^cns do 1* lires qu'il savait dans le besoin, le seid bien (]iril eût épargné, ses livres qu'il aimait si passionnémonl. A celui (pii .-ivait pour les autres tant d'indulgence et de bonté, on ne pouvait },'uère refuser le pardon de ses propres fautes.
Hâtons-nous de dire que ces torts n'affaiblirent en rien dans l'esprit de François Colletetles sentiments de piéié et de respect qu'il devait à son père. Fidèle aux principes qu'il avait reçus (b' lui (1), s'il écrivit mal, il vécut bien : on ne put l'accuser que de sa misère. Toujours nécessiteux, il demeura toujours inl»*gre cl pur; encore quelques-uns de ses ouvrages ne mériteni-ils pas l'obscurité complète où ils sont tombés (2). Mais vainemciu il
(1) V. les (2«aira/ns moraux (le Guillaume Colleloi.
(2) Le ' Traité aes langues élranqères, de leurs alphabets el de leurs cliiflres, » Paris, 10-4°, 1660, et « Abrégé des Annales de Paris, • iii-12. 1664 (c'est une histoire succincle de ce qui s'est passé de plus remarqual)lf dans celle ville depuis sa fondatiou jusqu'au lemps de Tauieur : réuni à son • Abrégé des antiquités de la ville de Paris « qui parut la même année ei dans le même formai. Cet ouvrage a clé donné aussi en 2 vol. in-12, sous le litre» d'Abrégé des Annales et antiquités de Paris •), doivent encore aujourd'hui être regardés comme des productions estimables. Au resle, on a confondu assez souvent les travaux du père H dulil*. Voici la liste des autres œuvres de celui-ci; comme celles de G. Colletet, elles sont très-difficiles à trouver :
Entretiens de la semaine sainte , traduits du latin ,du p. Chameux ,
L'Ecole des muses, ou recueil de toutes les règles qui concernent la poésie française, Paris, in-12, 1656. (Ouvrage inexactement attribué au père, dans l'Histoire de l'Académie.)
Le Juvénal burlesque, Paris, David, 1657; in-18 de 45 p. (C'est une satire en petits vers, où l'auleur prétend imiter Juvénal, et annonce à la fin la traduction burlesque qu'il n'a pas donnée.)
Le parfait portrait de Marie-Thérèse d'Autriche, 1659.
Nouveau recueil des plus beaux énigmes de ce tevips (la plupart élaienl de son père), avec leurs explications naturelles et morales : Paris, in-12,
Noëls nouveaux et cantiques spirituels, 1660.
Journaux historiques, Paris, 1660, in-4o. (Ils concernent le mariage de Louis XIV.)
Apologie de la solitude sacrée, ensemble les Avis de J. Gcrson et I A-
rn miiliiplia fort l.jboripusomeni le nombre, vainement il interrogea diverses autres routes (Je fortune, le son fut sans pitié. On souffre de voirBoileau oublier que si CoUetet
Allait chercher son pain de cuisine en cuisine,
c est qu'il s'en était privé pour sauver l'honneur de son père (1). On condamnera d'autant plus ce vers inhumain, qu'il existait des liens de parenté entre la famille des CoUetet et celle des Des-
l)ré-é (Je la vie des reclus du mont Vaiérien et de Sénart, Paris, in-12, 1G62.
Le palais des jeux de l'amour et de la fortune (pièces divertissantes), Paris, Loye-on, petit iii-12, 1663.
La Muse coquette, ou les Délices de t'hoimêle amour et de la belle galanterie, |re et 2e parties, Paris, Loyson, 2 vol. polit in-12, 1665.
Le Tracas de Paris, eu vers burlesques (à la suite de la Ville de Paris par Benhaud), 2 vol. petit in-12, Rufllé, 1666.
La Hollande vaincue par Louis XIV, poëme de 8 p. in 4°, Rouen, Malassis, 1672.
La prise de Maéstricht, poème, Paris, 1673, in-4°.
Le Mercure guerrier (ce sont encore des compliments au roi sur sa victoire, en vers mêlés de prose), 1674, petit in-12.
Cantiques pieux, 1676.
■ Journal des avis et affaires de Paris, 1676. in-4°. Par cette publication F. Colletel a été véritablement le fondateur du journal des petites afiiches.
La Ville de Paris, ouvrage distinct de l'Abrégé des annales et antiquités de Paris, in-12, 1677, et plusieurs fois réimprimé. (C'est une sorte de conducteur du voyageur à Paris, et le modèle de tous les livres (ails dans le même genre depuis cette époque. i
En outre, plusieurs pièces de vers, enjouées ou sérieuses, dont quelques-unes trouvèrent place dans un recueil publié en 1658, les Muses illustres.
François CoUetet, né en 1628, mourut vers 1680. « Un rat de cave, disait avec indignation Richelet (V. son Dictionnaire, au mot Rat), gagne par an sept à huit cents francs, et François CoUetet , en faisant force poèmes , n'en gagne pas le quart. » A la fin , cependant, il obtint une petite place, qui lui permit de dîner chez lui.
(1) M. Charles Nodier a vengé, par un article plein de chaleur, sa mémoire outragée : V. ses Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, in-8% Crapelet, 1829, p. 310-318.
préaux (1). Au moins, dans son iiKillioiir, Fraiirois (joli» ici r.p cessa jamais de s'enorgueillir de l'iurKun' lu-riuifje (|ui !(ii <ùi été transmis, du nom que lui av;iit I('t;;n('' son [mt^ (2).
Cette fierté semblera bien léi;itime, si, aux litres du pocle (]»<• nous avons déjà énumérés, on ajoute ceux du |)r()s:iieur, dont il nous reste à parler. Le plus considérable est cent' lii^iuirc des poètes français, dont le manuscrit existe à la bibiioiliècpie du Louvre (3). Déjà connu et plusieurs fois consulté (4), cet ouvrage offre pour longtemps encore aux recherches de l'érudiiiun un fonds d'une richesse inépuisable.
Il forme cinq gros volumes in-4° (ô), où l'on passe en vëviw 130 poêles rangés par ordre chronologique : Tous ont vécu depuis l'an 1300 jusqu'au temps de Colletet, à l'exception d'Ib'linand et Hugues de Bercy qui ttorissaient au counnencenient du douzième siècle. Il n'y en a que deux aussi du quatorzième, .!< au de Meung et Guilleville. Les autres appartieuneui au quinzième, surtout au seizième et au dix-septième. Néanmoins, dans ces derniers siècles, on regrette plusieurs oublis , entre lesquels, celui de Martial d'Auvergne, mort en 1508. Une omission (|ui étonne bien davantage est celle de François de .Malherbe. On ne peut douter cependant que l'intention de Colletet ne fût de
(1) V. l'édition de Boileau donnée par M. Berriai Saini-Prix , i. IH. p. 456.
(2) Histoire du théâtre fiançais, t. VI, p. 200.
(3) Avec le manuscrit original, assezdifficileà déchiffrer.se irouvelieureusement une copie, mise au net par l'ordre du duc de Monlausier. qui s'était servi de ce livre pour l'éducation du grand dauphin. Kcrile do deux mains différentes, elle est très-aisée à lire; mais il ne faut pas n.'t.'liger de la comparer avec l'original , pour y corriger (iu<d(|ncs inexaciiludes. Dans celle transcription, qui remplit 6 vol. in -i". If< vi.'s sont classées par ordre alphabétique.
(4) Parmi les auteurs qui passent pour eu avoir tiré parti, ou tile surtout La .Monnoye. De nos jours , M. Sainte-Beuve, en faisant aussi à Colletet plusieurs emprunts, a rappelé l'attention sur coi ouvrage.
(5) V. sur ce manuscrit la Bibliothèque historique de la l-'rancc , par Leiong, édit. de Fonielic, t. IV. p. 171 et suiv.
lui consacrer un travail approfondi (1). Il avait conservé pour ce rét'ormaieur de noire poésie, qui cessa de vivre en 1628, de vifs sentiments d'affection et de reconnaissance. On a vu qu'il avait reçu de lui des conseils et des encouragements (2) : plus d'une fuis, dans son ouvrage, il le mentionne avec admiration. En revanche , Colletet fait figurer sous nos yeux , comme poêles, plusieurs écrivains, à qui l'on n'avait guère l'habitude d'accorder ce titre, par exemple, le célèbre Jacques Amyot, qui fut, suivant lui, « philosophe profane et chrétien, orateur et poêle. » L'auteur de celle histoire avait surtout en vue de donner une s lite au livre du président Fauchei (3). Ses notices sont généralement très-courtes. Il y en a, lui-même il l'avoue, qu'il aurait pu supprimer, telle est l'obscurité des noms et des œuvres (ju'elles rappellent. Parmi les plus étendues et les plus intéressantes, on remarque celle deScévolede Sainle-Marthe, dont il a mis d'ailleurs beaucoup à contribution les Eloges des hommes illustres, celles de Marot, de Joachim du Bellay, d'Etienne Pasquier et de Nicolas llichelel (4). Ce dernier, commentateur de Ronsard et poète lui-même, était un des amis intimes de notre écrivain. Dans un recueil aujourd'hui perdu , il le célébrait par des vers latins où il s'adressait aux muses :
Si milii surit veslri inysteria cognita leinpli, Si lauri nuii tuisus liunos, si virginis undse
(1) Dans la vie de Nicolas Richelei, Colleiet dit que celui-ci « se moquait de Malherbe sur le bruit qu'il avait de blâmer Homère et Virgile, ei (le se rire des œuvres de Ronsard ; • ce que, ajonle-t-il, « j'expliquerai plus favorablement dans la vie de Malherbe lui-même. » La mort prévint sans doute l'accomplissement de ce dessein.
^2) Il se félicite, dans le même passage, « d'avoir appris par la conversation de Malherbe, qui l'aimait beaucoup, le tour et l'ajustement des vers lyriques, la pureté de notre langue, et l'énergie de nos termes.»
(3) • Origine de la langue et de la poésie française, plus, les noms et sommaires de six vingts et sept poêles français, vivant avant l'an 1300, • 1581,in-4°.
(4) On remarquera, comme un singulier exemple de la manière dont cette époque aimait à jouer sur les noms propres, que Garasse, ennemi de Richelet, l'appelait turpis ei dives. Le célèbre grammairien Pierre Richelet, était peiit-neveu du.cojnmentateur de Rf^-r^saril, -
Fiivus, dit vobis, m-c me pco-acçi;! fallimt. Carus, et in loiiyuiu ibil Collot'iliiis acviun.
Avec la bonhomie 4Je nos vieilles mœurs, Collfifi • h.'.niss.iif le jour de Sainte Ursnle, où, se troiivani <I:ins réj^'lise de !;i Sorbonne, il s'était rencontré près de ce grand personnage et l'avait entretenu quelque temps sans le connaître : . ainsi leur liaison avait pris naissance. Depuis, il s'était plu maintes fois a passer les vacations avec lui à Saint-Denis; et il ne pouvait donner assez de regrets et de larmes a la mort « de cet excellent homme, emporté en moins de deux jours par ime maladie nomméo troussegalant ou choléra-morbus (() : mal qui s'était manilcsié par de violentes tranchées, et lui était venu de ce qu'il avait lait un excès de table et mangé tro|> de fruits. »
On jugera, d'après cettp digression, des détails précieux par leur familiarité même, que nous offrent plusieurs passages de i Histoire des poètes, pour nous faire connaître à fond et la vie privée de l'auteur et celle des littérateurs du seizième et du dix-septième siècles. A cet égard, il abonde en renseignements qu'on peut appeler domestiques et que l'on chercherait vainement ailleurs. Pour les principes du goût , ils sont ceux de l'école que devait détrôner Boileau. Aux yeux de Colletet, Ronsard est encore « le prince de tous les poêles (2); » celui cju'il place au deuxième rang, et prcsqu'à côté de lui, est du Bartas. Il se montre enthousiaste de sa !>«•conde Semaine ; et, en nous apprenant quelle a paru en 1.j81 (.3), il s'applaudit fort de trouver parmi les noms qui ont auloris»' l'impression de ce poëme , celui de Colletet , « parce cpie son
(1) Ce fut aussi du choléra-morbus que uiourui, dii-oii, Mailame, duchesse d'Orléans, dont Bossueta faiiroraison funèbre : Voy. les M énivirt' s de Mademoiselle de Monipcnsier, i. IV, p. 03.
(2) « Après avoir chéri le {,'rand Ronsard pendanl sa vie. dit Collcict nis, dans son Abrégé des Annales de Paris, p. .3(52. il en respectait en core si fort la mémoire, qu'il ne pouvait soufirir (|u*on parlât mal tie lui ni de ses ouvrages. »
(3) En six ans, elle n'eut pas moins de trente éditions, et fut traduite dans la plupart des langues de l'Kuropc : V. liallam, Littérature dr l'Europe, t. il, p. 216.
graïKl-jôrc, iu»»s <!il-il, avait , on sa (pialilé de commis au greffe, favorisé de so:i suffrage et de son ap|)robation le plus important ouvrage de son temps. »
Au reste, il admire très-volontiers, et même avec une facilité quelque peu l»ana!e. Beaucoup de promesses d'immortalité qu'il prodigue nous leront aujour l'hui sourire. Les auteurs dont il parle sont d'ordinaire pour lui « des hommes illustres, de grands personnages. » La France doit êire reconnaissante et (ière de leurs travaux. A l'eu cioire, elle n'aurait jamais assez de lauriers pour couronner tant de tèies, assez de places dans le temple de mémoire pour y loger tous ces génies qui l'ont honorée. Elogieu\ jusqu'à la monotonie, à défaut des œuvres, il préconise encore les intentions.
Quant au style, c'est sans doute celui de l'ancienne critique : il y a peu de finesse dans les aperçus particuliers, peu de netteté dans les vues d'ensemble. L'auteur raconte une histoire plutôt qu'il ne fait des portraits. Chez lui, point de ces coups de pinceau vils et caractéristiques, point de ces mots significatifs qui expriment la physionomie d'un homme ou le talent d'un écrivain. Pascal n'avait pas encore enseigné la mesure et la précision dans le langage : on ne savait guère alors dessiner avec justesse et pureté les contours d'une phrase, ni composer avec rigueur une œuvre bien proportionnée. Qu'on ne se flatte donc pas de trouver dans Colletet l'agrément et le sel de la critique du dix-huitième siècle, si heureusement perfectionnée de nos jours. Verbeux et diffus, il manque de couleur et de saillie; mais à défaut de beaucoup d'élégance et de délicatesse, il a du sens et du naturel, il n'est pas même dénué d'une certaine pénétration. C'est un juge indulgent, ou, pour mieux dire, c'est un homme bienveillant et candide, qui converse avec nous, sans prétendre nous imposer ses décisions. Son pins nrand prix est dans les documents originaux qu'il renferme, et qui présentent une foule de riches matériaux à mettre en œuvre.
On a dit que Guillaume CoUetet avait commencé cette Histoire à l'époque où fut créée l'Académie française. Le plan en fut soumis à Richelieu (jui l'approuva, et par ses largesses pi-c^sa
l'aulPur (le le réaliser au plus loi (I). Kii inèiiu' ieinps il onloiin:! (|iie l'on fit, pour lui venir en aide , des reclierc.lies dans les hibliollièques, et lui l'ournil plusieurs manuscrits rares .
Bien (lu'après la mort du cardinal, son ardeur, moins elTicacemenl slimulée par Mazarin, se soit un peu ralentie (2), on voit cependant qu'à divers intervalles il reprit avec activité cette vaste composition : il y travaillait surtout dans une maison de campagne qu'il possédait aux environs de Paiis, non loin de la porie Saint-Jacques. Plus d'une lois il en lut des fraj;menis à ses amis : favorablement accueillis, ils avaient exiité dans le monde lettré une curieuse attente de l'œuvre totale, que la mort ne permit pas à Guillaume de terminer. François Colletet la retouclM et la cum pléta. Alors, et depuis cette époque, on songea sérieusement a la faire paraître (3) : quoique l'abbé Massieu et l'abbé Goujei aient traité ensuite le même sujet, on doit regretter que ce dessein n'ait pas reçu son exécution. On ne dissimulera pas, néanmoins, que, pour donner cet ouvrage au public, il y aurait eu en-
(1) Colletet, dans une épiire qui précède son discours en vers, adress»* au chancelier Séguier, 1638, Paris, Langlois , in-S", parle « du travail assidu de son histoire des poêles, qui semble depuis quoique temps occuper tontes les fonctions de sou espril... •
^2) Il dit quelque part que l'interruption des bienfaiis de son Mcccno est cause
Qu'il ne s'occupe plus de ces anciens poètes. Dont il faisait les noms et les ans rellorir.
(3) On avait compté particulièrement, à cet éjïard , sur l.i générosité du duc de Montausier : « Plût à Dieu, s'écrie Cado», que cet ouvrage fût déjà sous la presse, pour satisfaire le public qui l'aiieml avec impatience ! Ce sera quand il plaira à iM^^' le duc de Montausier . et que les lempélesde Mars céderont à l'harmonie des Muses. •— La bibliothèque du Louvre possède, au sujet de ces projets de publicali.>n de Vllistoirc des poètes, qui furent encore repris après la nu.rt de Moulausier. une foule de pièces manuscrites qui ont clé réunies dans un volume in (-. ayant pour titre : « Pièces sur l'édition projetée, 1730. » On y trouve jusqu'à divers spécimens de l'impression commencée, avec un plan d.révision pour l'Histoire citée, beaucoup de renscignemenis curieux (|ui la concernent, et des Mémoires sur la vie el tes ouvrages de Cuillauiuc Colletet.
rorc, îiprrs la rt-vision iJii lils, bien des vides à remplir el liien des passages a amender.
Guillaume Colleiei avait résolu de joindre à cette histoire des poêles une histoire des prosateurs ; il en a même laissé des parlies ëhauchées (t). Mais lesqualiiés essentielles du critique, dont ces fragments portent aussi l'empreinte, s'étaient déjà montrées dans deux de ses ouvrages qui lurent imprimés de son vivant. Le premier est un discours qu'il prononça dans une séance de l'Académie française, < sur l'Eloquence et l'imilation des anciens (2); > le second , et le plus important, se compose d'une suite de traités relatifs aux divers genres de poésie, qu'il réunit depuis sous le titre à' Art poétique (3).
Le traité sur l'épigramnie, placé au début du livre, est dédié au cardinal de Mazarin. Un sonnet le complimente au sujet de la paix de Montmédy, où l'on a pu voir, suivant le poëte, que pour obtenir tant de glorieux succès et couronner de tant de lauriers la tête du jeune roi.
Avec beaucoup de Mars, il faut un peu de Jule.
(1) Ces pièces, et plusieurs autres, appartenant au père et au fils, sont conservées à la bibliothèque du Louvre. Elles forment 3 volumes manuscriis, m-A". On y remarque des mélanges en vers et en prose; les témoignages de divers écrivains sur Guillaume CoUetet , recueillis par son fils (au nombre de ceux qui l'ont célébré figurent Heinsius, Saumaise, Groiius, etc.) ; le livre 5^ d'une Enéide travestie (où Fr. Colletei, qui en est l'auteur, ne vaut pas Scarron) ; des extraits divers; un recueil de proverbes; beaucoup de matériaux rassemblés sur les hommes savants, même sur des guerriers et des étrangers; des mémoires contemporains , où l'on peut trouver quelques renseignements curieux sur le ministère de Mazarin (ils sont l'ouvrage du fils); des détails de famille ; plusieurs projets d'ouvrages, éparssur des notes à moiiié rédigées : enfin , jusqu'à un catalogue de la bibliothèque de Guillaume Collelet.
(2) Lu le 7 janvier 1636 : imprimé seulement en 1658, Paris, in-12. Dans ce discours , dédié à l'abbé Fouquet , on remarque toutefois plus d'une trace du faux goût du temps.
(3) V. l'édit. de 1658, in-12, Paris, chez Somraaville et Cbamoudry. M. Du Roure a fuit une analyse piquante de cet Art poétique, dans sou Analectabibliou, t. Il, p. 263 et suiv.
Après avoir tracé l'hisioriqne du }:;onr«' de répij^nimiiic < i tua connaître ceux qui s'y sont exorcés, Collctel en offre des niodrles : il procède de même à l'é^'anl du sonnet y\), du poemo Ijucolique, qui comprend l'cglogue, la pastorale ou Ijerj^erie et l'idylle (2), de la poésie morale et senlentieuse (3). Ces différents traités dont l'auteur fait hommage à Touquet , à Séguicr ot au comte de Servient, sont pleins de recherches curieuses, de piquants détails, de réflexions sensées et ingt'iiieuses. Dans un cadre restreint , ils offrent encore aujourd'hui heriucoup à apprendre. Le style en est facile et lumineux. Tout ce qui concerne l'épigramme et la poésie bucolique en particulier, est d'une lecture aussi agréable que solide (4).
Avec ces travaux critiques, un titre sérieux de Colletel, ce sont ses nombreuses traductions : elles rappellent un véritable service rendu aux lettres françaises. Qu'on se souvienne, en effet, du rôle considérable que la traduction a joué au début de noire liiieiaiure, et de la part efficace qu'elle a prise à son développement. Auiyot, si grand peintre dans ses copies d'après l'antique (â), jeuut dans le langage national un courant nouveau de laits et d'idées ; Pasquier s'essayait à rendre la Milonienne de Cicérou et même quelques morceaux de Tacite; Du Vair, en reproduisant les discours d'Eschine et de Démosthène, s'efforçait de donner à notre idiome la dignité et le nombre oratoires. Cette assimilation laborieuse de la pensée grecque et romaine à la pensée française devait nous permettre sous peu de lutter avec ces modèles. Par un seniiment vrai des besoins de notre langue , le public accordait alors pres-
(1) Colletel, dans ce genre, se donnait pour rinvenlenr du sonnet en bouts rimes.
(2) On remarquera qu'à cetie époque Idylle claii masculin.
(3) On aura l'occasion de faire , dans ces irailés, la connaissance de beaucoup de poêles ignorés. Dans ce dernier genre, où Pilirac , presque seul, a survécu, Collelet ne compte pas moins de soixanie-scpt ;nilours.
(4) Cet Art poétique est fort loué, et avec raison , dans la Biographit universelle, t. IX, p. 261.
(5) V. le rapport de M. Villcmain, sur les concours de l'Académie française en 1848.
r|iic aulanl d'csiime au travail pénible de la traduclion qu'à la (ouceplion d'une œuvre originale. On ne s'étonnera donc pas (|ue CoUelet, tout en écrivant dans un caprice poétique un discours en vers contre la traduction (t), ait été l'un des traducteurs los plus laborieux de son époque. Parmi les anciens , toutefois , il ne fit passer dans notre langue que trois ouvrages bien différents, les Aventures d'Ismène et d'Isménias, roman grec d'Eustathe (2), et la Doctrine chrétienne de saint Augustin, avec le Manuel ou Traité de l'Amour de Dieu, adressé par ce Père à Laurentius (3). Le plus souvent, il traduisit ceux des auteurs modernes qui de son temps, ou peu avant lui, avaient écrit en latin. C'est que d'ordinaire , pour traiter les sujets importants , on croyait devoir confier ses pensées à la langue de Rome, qui n'avait pas cessé d'être européenne. Montaigne s'était excusé, sur la familiarité des Essais, d'avoir employé notre idiome, aux formes si indécises et si variables (4); Descartes, à la fin de son discours sur la Méthode, demandait encore pardon au lecteur de s'être servi du vulgaire. Fidèle à cet ancien usage, le savant et vertueux président Pierre Séguier (5), par son ouvrage latin « des Eléments (le la Connaissance de Dieu et de soi-même » (6), avait en quelque sorte tracé le plan que devaient exécuter avec un si admira-
(1) Il est joint à l'éiliiion de l'Art poétique, ci-deàsus citée.
(2) Ou d'Euuiathe : Paris, in-S", 1625. Le texte de cet écrivain , dont l'époque n'est pas exactement connue, avait seulement été édité en 1618.
(3) Paris, in-12, 1636. Le volume qui contient ces deux ouvrages est do 655 pages, sans compter la table. Bossuet a dit que la Doctrine chrétienne contenait plus de principes pour entendre l'Ecriture Sainte que lous les autres livres.
(4) • Si c'eût été une matière de durée, il l'eût fallu commettre à un langage plus ferme « : Essais, \U, 9. C'est que l'on pensait, comme disait encore Montaigne, Lettre à M. de Foix, « qu'il ne pouvait rien partir en vulgaire qui ne sentît le sauvage et la barbarie. »
(5) Sainte-Marthe , dans ses Eloges , l'appelle avec raison l'une des plus brillantes lumières du temple des lois : le chancelier Séguier était son petit-fils.
(6) Rudimenta cognitionis sui et Dei, 1636 , in-12. Cet ouvrage, que Séguier avait laissé par forme de testament à ses enfants , fut public par Balesdens plus de 50 ans après la mort de son auteur , arrivée en 1580.
Me succès FéneloM et surioiil Bosstict : il ikmiv.i d.ins ColliK i iiii traducteur élégant et fulèle ((). Une «le ses premières vjTsioiis avait été eelle du livre d'un célèbre eonlrtivcrsisie , le cardinal Bellarmin, « le Monarque parliiii ou le Devoir d'im prince clirélien (2). j Plus tard, il donna la iraducliou des Coiulicssacrci'sdc la Fîoigtspoëme célèbre de Sannazar(3), à qui il avait coùié vin{;tans <ie travail, et celle des Eloges que Sainic-3Iarilie avait faiis des .Hommes illuslres de son siècle (4). Une question alors agitée, avec le goût du temps pour les petites polémiques, avait p:irt:igé les beaux esprits. 11 s'agissait de savoir « s'il était nécessaire que les fdles fussent savantes. » Le Poitevin André llivet avait prétendu le contraire ; Marie de Scliurinann, prudiqc de la Hollande, prit en main la défense de son sexe, dans trois discours latins (5) que Colletet mit en français (6). Il traduisit encore le traité de Jean «le la Case, « sur les Devoirs mutuels «les i;rauds Seigneurs et de ceux qui les servent, ou l'Art de vivre à la cour et «le converser avec. les Grands (7), » plusieurs homélies du bréviaire, et en
(I Paris, 1637, in- 12, 394 p.
(2) Paris, (625, in-8o. Bossuet. peu favorable à c-i prélat, se plaignait que se* ouvrages tinssent lieu à Rome de toute iradilioii.
(3) Celle version est en prose : Paris, in-12, lG3i. Le litre du poêiue Iniin est De parla Virginis ; divisé en 3 chanls, il valut à sou aultur le surnom de Virgile chrélien. Cet ouvrage, ainsi «(//Hrrt/j.sJ en français, après l'avoir été en italien, espagnol et anglais, fut offerl à M""^ de Combalel, depuis duchesse d'Aiguillon . nièce ei lavorilede liidielieu.
(4) Paris, in-4°, 1644. « Gallorum docirina illuslrium <|ui nosira ac palrnm menioria floruernnt, . tel est le titre de cet ouvrage de Sainte- Marthe, qui parut pour la première fois en 1598 : augmenté depuis ei souvent réimprimé.
(5) De ingenii muliebris ad docirinam et meliorcs Hueras aplitudine ; Leyde, 1641, in-8°.
(6) Paris, in 8», 1646: " Cette agréable matière, traitée avec autant de doctrine que de délicatesse, » était dédiée à la fameuse duchesse de Montpensier, connue sous le nom de Mademoiselle.
(7) Paris, in-8°, 1648: voici le litrede l'ouvrage latin que l'aulenr, orateur et poêle, l'un des écrivains les plus élégants du dix-septième siècle, a lui-niêrae traduit en italien : • De ofliciis inter poientiorcs et tenuioresamicos. » La traduction française est dédiée à Mazarin. Colletel y a joint la vie de Jean de la Case, qui fut secrétaire d'Etal de Paul IV et archevêque de Bénévenl.
pariicii ior, loulos C(^lles du carême (I) ; quatre livres de l'hisloire d'Hérodote, et la compilation de Polydore Virgile, « des Inventeurs des clioses; » mais ces deux derniers travaux n'ont pas été imprimés (2).
« Pour achever la liste des productions de Guillaume Colletet , qui n'avait élé rédigée jusqu'à présent que d'une manière inexacte et incomplète, nous rappellerons ici celles que nous n'avons pas eu précédemment l'occasion de mentionner. Il fut .'Uteur de deux intéressantes biographies : l'une , de Nicolas de Vignier, historiographe de France , mort en 1596 (3), et l'autre, de Raimond Lulle. Cette dernière parut à la suite d'une traduction, donnée par Paul Jacob, de « La clavicule ou la science de Piaimond Lulle (4) : » titre bizarre du livre, où ce fameux philosophe du moyen âge avait exposé sa méthode , qui eut tant de voi^ue en Europe, dans les quatorzième, quinzième et seizième siècles (5), et dont la célébrité n'était pas éteinte au dix-sepiième. Il composa de plus, en collaboration avec de Lacroix, un Traité « du bonheur de la vie solitaire (6); > il parait même qu'il écrivit en latin , avec un chanoine de Saint-Victor, une histoire d'Abélard , qui est demeurée manuscrite (7).
(1) V. V Histoire de l'Académie française, vol. i, p. 288.
(2) Idem, p. 289.
{?>) On la trouvera an commencement du lome IV de la Bibliothèque Instoriale de Vignier : Paris, in-f", 1650.
(4) Paris, 1647, petit in-8°.
(5) C'est V Ars Lulliana, ou VArt général, qui avait pour objet de démontrer la vérité, ou de combattre par le raisonnement les opinions des infidèles. Lulle exposait celte méthode à Paris en 1287; la clavicule on la clef en était le développement et l'explication : on peut voir, sur ce philosophe, Gabriel Naudé, dans son Apologie pour les grands personnages faussement soupçonnés de magie / Paris, 1625, in-8'', p. 374 et suiv. Un de ses disciples a élé Raimond Sebonde, dont Montaigne a traduit la Théologie naturelle.
(6) Paris, in-8°, 1648 : on y trouve la vie du frère Jean de Housset.
(7) V. le P. Jacob, De claris scriptoribus Cabilonensibus (Histoire liticrairedela ville de Chalons-sur-Saône, sa patrie), Paris, 1652, in-4^ p.
Celle vie, que la passion des lollit's a (loiictMiienl aiiiiiiiM' , ci que l'étude a remplie, mérilail un souvenir. A Guillaume Collelet , poëte , critique, biographe et traducteur, on ne rel'usera pas un rang distingué dans l'ardente et laborieuse génération de ces écrivains qui ont inauguré le dix-septième siècle : ne faut-il pas aussi reporter parfois un regard reconnaissant sur ces devanciers de notre grande époque liitéraire? Nés à un moment de transition, et formant, pour ainsi dire, l'anneau de notre ancienne et de notre nouvelle lillérature , l'oubli est venu vite pour eux. L'immense éclat que leurs successeurs ont projeu- sur le pays a obscurci tout à coup et presque enseveli leurs noms. Un n'oubliera pas cependant qu'ils ont été utiles. Par la facilité et par la grâce ils ont préludé aux créations du génie. En façonnant la langue et en cultivant l'esprit de la nation, ils n'ont pas peu contribué à faire naître et à faire accueillir les chefs-d'œuvre de la pensée française.
Paris, Paul Duponi.
'P^ Fexigkre, Lion Jacques