I.X.MI
les catégories vulgaires du bon et du mauvais, du vrai et du faux. Tout est bien réellement relatif pour lui, tout a une part de droit et de raison. Amiel est arrivé à cette tolérance de l'intelligence qui est le fruit le plus mûr de la culture la plus complète. C'est ainsi que s'explique la candeur de piété qui surprend çà et là dans ses pages, la facilité aimable avec laquelle il trouve partout l'aliment de sa vie intérieure sans se laisser choquer par des manques de goût ou arrêter par des différences d'opinion. Notre ami n'est ni orthodoxe, ni hérétique, j'allais dire ni croyant, ni incrédule; il se meut dans une région où ces oppositions n'ont point de place. Nous n'en sommes pas, d'ailleurs, réduits ici aux conjectures; un passage du Journal écrit trois mois avant sa mort nous donne, avec son dernier mot sur ce sujet, des explications pleines d'intérêt sur sa pensée religieuse.
« Depuis bien des années le Dieu immanent m'a été plus actuel que le Dieu transcendant, la religion de Jacob m'a été plus étrangère que celle de Kant ou même de Spinoza. Toute la dramaturgie sémitique m'est apparue comme une œuvre d'imagi-
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nation. Les documents apostoliques ont changé de valeur et de sens à mes yeux. La croyance et la vérité se sont distinguées avec une netteté croissante. La psychologie religieuse est devenue un simple phénomène et a perdu la valeur fixe et nouménale. Les apologétiques de Pascal, de Leibnitz, de Secrétan ne me semblent pas plus probantes que celles du moyen âge, car elles supposent ce qui est en question : une doctrine révélée, un christianisme défini et immuable. Il me semble que ce qui me reste de toutes mes études, c'est une nouvelle phénoménologie de l'esprit, l'intuition de l'universelle métamorphose. Toutes les convictions particulières, les principes tranchants, les formules accusées, les idées infusibles ne sont que des préjugés utiles à la pratique, mais des étroitesses d'esprit. L'absolu de détail est absurde et contradictoire. Les partis politiques, religieux, esthétiques, littéraires, sont des ankyloses de la pensée. Toute croyance spéciale est une raideur et une obtusité, mais cette consistance est nécessaire à son heure. Notre monade, en tant que pensante, s'affranchit des limites du temps, de l'espace et du
milieu historique, mais en tant qu'individuelle et pour faire quelque chose, elle s'adapte aux illusions courantes et se propose un but déterminé » (4 février 1881).
Après tant d'analyses et de distinctions, avonsnous enfin notre ami tout entier? Eh bien, non, pas encore, et nous voilà obligés de mettre le lecteur du Journal en garde contre le Journal même. C'est qu'Amiel, en descendant au fond de lui-même, en faisant, la plume à la main, le compte de sa vie, en se remettant sans cesse en face de sa destinée pour l'interroger, rouvrait forcément les sources de sa tristesse. Aussi sa chronique quotidienne renferme-t-elle peu de traces de gaieté, tandis que l'écrivain en avait, et beaucoup, dans le caractère. Mes souvenirs, je l'ai dit, me le rappellent vif, en train, un charmant compagnon. D'autres qui l'ont connu plus longtemps et mieux que moi confirment ces impressions. La mobilité de sa disposition compensait ce que sa sensibilité avait d'exagéré. Ses accès de spleen n'empêchaient pas qu'il n'eût un tour d'esprit joyeux. Peut-être même le fond de sa nature était-il plutôt l'enjouement que la mélanco-
lie. Il resta jusqu'à la fin jeune, enfant même, s'amusant à des riens, et qui l'eût entendu rire alors de son bon rire de collégien n'aurait guère reconnu l'auteur de tant de pages douloureuses.
Ainsi, et de plus en plus, dans le caractère comme dans l'intelligence, quelque chose d'insaisissable; trop mobile et trop fluide pour être complètement défini.
L'âme et la vie d'Amiel, on l'a assez vu, sont un tissu de contrastes; cependant le plus grand comme le dernier paradoxe de son existence c'est que, n'ayant pas su nous donner sa mesure dans une œuvre voulue et réfléchie, il nous laisse après sa mort, dans des feuilles sibyllines, un livre qui ne mourra point; c'est que le prix de ce livre consiste précisément dans la fidélité avec laquelle s'y retracent les souffrances d'un génie stérile.
Là, dans ces pages, Amiel va se mettre tout entier, et il arrivera qu'en s'y mettant il aura dépouillé toutes les infirmités de sa nature. Il y raconte ses douleurs, mais le secret de son mal est sublime et l'expression en est admirable. En écrivant ses Confessions Amiel ne compose pas, il ne