‹ Fragments d'un journal intimeChapitre 6 sur 8 · I.XIX · texte numérisé non relu

I.XIX

plaît pas en général à noircir la destinée humaine, — ni résigné, car il se révolte contre la souveraineté des choses. « Je n'accepte pas, écrit-il la force, le fait, la réalité qui m'oppriment sans me persuader. » Surtout, il ne s'accepte pas lui-même. Amiel, il faut toujours en revenir là, est la victime d'une constitution psychologique très particulière et qui fait à la fois sa misère et sa grandeur. Ame tendre et pudique, il se débat entre l'amour qui tend à la possession et la satisfaction qui profane; artiste, entre l'idéal qui aspire à la réalisation et la réalisation qui est le viol de l'idée; penseur, entre la spéculation qui n'est à Taise que dans l'infini et un infini qui ne lui donne que le néant: homme, entre la volonté qui voudrait vouloir et l'impuissance de la volonté à se fournir à elle-même des motifs. La lecture du Journal d'Amiel m'a plus d'une fois rappelé une expression de Fromentin dans Dominique : il ressemble à un homme qui, le pied posé sur la vie fragile, par miracle aurait un jour l'aventure inouïe de regarder et de voir au delà.

Hâtons-nous, cependant, de le dire, on aurait une idée incomplète d'Amiel si l'on ne voyait chez lui que la profondeur philosophique ou la tristesse découragée. «Anxiété, angoisse, s'éerie-t-il un jour; du point de vue du bonheur, rien à faire sitôt qu'on n'y croit plus. Mais, grâce au ciel, je crois encore à quelque chose, c'est-à-dire au devoir. » Et, en effet, ce n'est pas le moins remarquable des contractes de sa nature que le rôle du devoir dans cette vie qui semble, au premier aspect, absorbée par les joies solitaires de l'intelligence ou les amertumes égoïstes de l'examen de conscience. Amiel était occupé des autres, bon, dévoué, affectueux, serviable; il aimait à se rendre utile; il semblait chercher dans la fidélité aux obligations morales un refuge contre les envahissements de la mélancolie.

Ce qui surprendra peut-être encore davantage

c'est l'esprit profondément religieux dont témoigne le Journal. Notre ami goûte les lectures spirituelles, il assiste quelquefois aux prédications et avec intérêt et profit, il recherche l'édification. Amiel a conservé la piété de son enfance; il y a de la dévotion dans ses habitudes; peu s'en faut qu'on ne s'imagine avoir affaire en lui à des croyances restées naïves ou mêmes ferventes. La vérité est que nous touchons ici à un trait tout à fait caractéristique de sa constitution intellectuelle. Amiel était un esprit critique en ce sens qu'il analysait finement, voyait toutes les conséquences d'une idée ou d'un raisonnement, et ne manquait pas de hardiesse pour en aborder les conséquences. Mais s'il était pénétrant, il n'avait pas, qu'on me passe l'expression, le tempérament agonistique. Il montrait plus de réceptivité que de rigueur et de discernement. Il se transportait trop facilement dans les objets, s'identifiait trop volontiers avec les personnes et les choses pour les juger. Tout expliquer et comprendre, en un sens, c'est tout accepter, et son principal souci étant de comprendre, il ne distinguait pas, ne séparait pas, appliquait rarement

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