AVANT-PROPOS
Le prince de Ligne fut l'agent de liaison spirituel, frondeur et magnifique entre le dix-huitième et le dixneuvième siècle.
Il s'en rendait parfaitement compte.
Lorsqu'il affirme qu'il ne vend son esprit que pour faire de l'argent, il ne faut pas prendre ces mots au pied de la lettre. Il fait métier d'écrivain et cela lui rapporte, mais — quoi qu'il en dise — ses nombreux ouvrages ne furent pas composés sans programme. Traitant de la statégie, le maréchal entendait l'enseigner. Recueillant ses idées et ses souvenirs, il entendait enseigner encore. Ses conversations, étincelantes, n'avaient pas pour seul but de le faire applaudir ; à la fin d'une longue carrière, elles lui donnèrent l'occasion de transporter ses auditeurs dans un temps disparu, paré de grâce, souillé de crimes, de les introduire dans la mansarde de Rousseau, le château de Voltaire, la cour de Versailles et celle de Catherine « le Grand », dans les ruelles et dans les camps, dans les jardins dont il avait dessiné l'enchantement et sur les champs de bataille où il eût voulu — de toute son âme et de tout son courage — saisir la gloire.
Elle ne voulut pas de lui — et c'est bien la seule
II FRAGMENTS DE l'hISTOIRE DE MA VIE
cruelle que le « prince charmant » ait jamais rencontrée. Il dut renoncer à se présenter devant la postérité comme un grand homme de guerre. Il en ressentit la plus vive amertume. Elle perce dans maintes de ses œuvres. On la verra sourdre aussi dans ces cahiers. Ligne étale sous nos yeux ses aventures, ses bonnes fortunes, trace des portraits, donne des conseils, se dresse, page à page, le sourire aux lèvres, devant ses lecteurs : il ne réussit pas à les tromper. Ils distinguent bien vite que cet homme n'a pas connu que le plaisir. Il eut, lui aussi, ses déceptions, ses chagrins. La mort d'un fils adoré, l'espèce de disgrâce qui l'écarta des commandements les plus recherchés sont des épines dans sa chair. Ligne jongle avec son amertume, il ne l'efface pas. Il se lancera dans les anecdotes les plus légères, voire dans les récits les plus scabreux, elle réapparaîtra marquée d'un mot, d'une allusion. Il y a des eaux noires sous la corolle brillante des nénuphars.
Ligne n'affecta jamais de vivre sous le signe de la vertu. Dans les fragments qu'on va lire et qu'il destinait à la seule postérité, il insiste auprès d'elle bien plus sur ses vices que sur ses mérites. Ses contemporains, par leurs Mémoires, permettent de rétablir l'équilibre. Luimême, influencé par Rousseau sur lequel il laissa des pages si vivantes, voulut faire une confession publique ; car c'est une confession que ces fragments où il disserte moins qu'il ne conte, où il passe d'une chose à l'autre, d'un incident à un autre, d'un amour à l'autre avec la crainte toujours sensible d'omettre un détail concernant «on caractère dans ce qu'il a de moins attrayant.
Et c'est bien ceci qui rend si attachante la lecture des