‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 156 sur 173 · UNE JOURNLE DE VOYAGE · texte numérisé non relu

UNE JOURNLE DE VOYAGE

Pai^ exemple, luie journée entière de voyage qui paraît lui avoir été consacrée. Voulez-vous les compter? En voici trois : on voit un cheval échappé, sortant de la maison paternelle et de la discipline militaire.

Avant d'arriver à Laubach, je rencontre un gros prince abbé avec une belle croix d'or, un moine qui avait l'air d'être son adjudant et six chevaux de poste, car il revenait d'Italie en voiture ouverte. La mienne l'était aussi. Je me lève dans la mienne. Il se met debout dans la sienne. Il croit que je le reconnais ou que j'ai quelque chose à lui dire. J'avais une carabine chargée à poudre. Je la lui tire, sans le viser pourtant, à sa grosse physionomie. Étonné, alarmé, il se cogne la tête contre celle de son moine. Le mal qu'ils se font par là leur fait croire qu'ils sont tués, blessés, percés. Ils crient au voleur, à l'assassin, au chirurgien. Les chevaux et les postillons les emportent. Mon postillon se met à rire et un vieux valet de chambre de confiance à moi, à me gronder. Mais voici de quoi me justifier : « Quel plaisir aura eu monseigneur le prince abbé, à la première poste, à se trouver bien portant 1 Sans moi il n'aurait jamais eu un si bon moment ! »

Me voilà à deux postes de ce premier théâtre d'extravagance. Voici la seconde. Mon postillon va mal. Il me dit des impertinences. Je veux le rosser. Je passais un village. Je veux le rosser. Il se sauve chez le petit seigneur qui était à table avec sa famille. Je le suis et pendant qu'il le harangue pour se plaindre de moi, je lui fais descendre les escaliers au galop et remonter bien vite à cheval laissant le baron dans la plus grande surprise.

A présent à la troisième. On veut me faire payer une barrière. Je ne le veux pas. Je dis au postillon d'aller. On le lui défend. Je dis à mes gens de le battre. Il veut dételer. Il descend pour cela. Je fais monter un coureur

3l6 FRAGMENTS DE l'hISTOIRE DE MA VIE

à moi sur son cheval et me voilà à toute bride. Le maître

de poste envoie un postillon pour m'arrêter, monter sur

son cheval et me ramener. Je lui montre ma carabine :

il s'en retourne (i). Je vais plus vite que jamais et me

voilà arrivé à Laubach. Je perds du temps à y manger

des cerises. J'avais fait une histoire que mon postillon

avait eu la colique. On mettait mes chevaux pour aller

plus loin. Le maudit maître de poste arrive au moment

que je partais et conte ce qui s'est passé. Le gouverneur

du pays, un Auersperg, me fait arrêter. Je lui écris une

lettre si insolente que cela lui en impose. Je le menace

de l'empereur François I^^ avec qui il se souvient d'avoir

entendu dire que j'étais fort bien, et mon style moitié

d'un militaire, moitié d'un favori, m'obtient des excuses

et des chevaux.

Hélas ! c'est à notre voyage de Lyon, pour voir le plus grand ballon, le second mais le premier par le nombre et l'importance des embarqués dans la nacelle, que mon cœur eut bien à souffrir. Charles avait donné cent louis et sa parole. Les cent louis ne m'auraient rien fait, mais comment revenir sur le reste? On déjeunait aux Brotteaux. On s'amusait aux essais qu'on faisait de son ascension. J'espérais que tousseraient inutiles. On s'accoutume à tout. On se fait illusion. Quelle peine n'éprouvai-je pas quand, malheureusement au bout de sept ou huit expériences, la diable de machine s'éleva et, dans une minute, ne me parut plus que de la grosseur d'une pleine lune I

Regarder, m'alarmer, me réjouir, ne fut que l'affaire d'un quart d'heure. De ce ballon monstre, moitié des-

(i) Dans S, en marge : « Je lui montre... retourne. »

ÉVOCATION DE UELŒII- 317

Cendant, moitié tombant, je vis sortir mon cher Charles noir comme un charbonnier, mais encore plus porté aux nues moralement que physiquement, car il fut chanté, célébré (i), applaudi au spectacle et partout (2).

Que faire d'une parole d'honneur et d'un secret si ce n'est de les garder et faire garder 1 Charles, une autre fois, eut la malice de me confier qu'il avait promis de s'aller battre le lendemain avec Louis Lichtenstein. C'était tout ce qu'il fallait pour que je ne m'y opposasse pas. Sans cela je l'aurais empêché. Je n'avais plus qu'à en attendre l'issue. Quand je vis son homme arriver à la cour avec un petit air content, je jugeai d'abord aisément que Charles n'était pas tué, et ensuite qu'il avait été blessé, mais point dangereusement. C'était précisément ce qui était arrivé. Je retournai bien vite à la maison et trouvai Charles qui se faisait panser.

Écrire des misères comme tout ceci, pour écrire seulement, n'en vaudrait pas la peine, si ce n'était pas souvent un texte pour des réflexions.

Par exemple, j'éprouvais du plaisir et une sorte de mélancolie en entendant dans les déserts de la Tartarie mes petits postillons de Belceil parler wallon. Ils avaient une manière de crier les uns aux autres d'un son de voix glapissant et trivial qui me rappelait le jeu de balle où je jouais avec les polissons de mon âge : « Allons

(i) Dans S, en marge : « Car il fut... célébré ».

(2) Voir Henri Lebasteur, Le Prince de Ligne à Lyon, en 1784. I. L' Aérostat du 19 janvier. Annales, t. I, p. 2^3 sqq.

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mener nos quevaux (i) à la mer. » Ce patois, cet organe très jeune et cet accent me faisaient toujours un singuliCT effet. Ce mot de mer me rappelait celui qu'on donne à mon grand étang de la bruyère d'Estambruges (2).

J'en étais à deux mille lieues, séparé peut-être pour toute la vie, ainsi qu'il est arrivé. Cette vie était exposée d'ailleurs tous les jours. Par exemple, je lisais une épître de l'abbé de Chaulieu au chevalier de Bouillon, où il le voyait revenir de la guerre avec une jambe de moins (3), au moment que j'entends une rude canonnade qui me fait monter à cheval. Cela fit aussi sur moi de l'effet.

J'en reviens à l'autre. Je me dis : Est-ce amour de la patrie? Et ces pensées moitié gaies, moitié sombres en souvenirs, en regrets, dégénéreraient-elles en ce qu'on appelle maladie du pays? Non, bientôt, me dis-je ensuite, c'est le temps de sa jeunesse et des plaisirs qu'on avait au lieu de sa naissance, qui est la source de l'état où l'on se trouve, quand on en est si éloigné. On croit de même regretter beaucoup ses anciens soi-disant amis qu'on a vu disparaître avec assez de sang-froid. C'est soi-même qu'on regrette.

(i) Quevaux : chevaux, dans le dialecte picard parlé à Belœil.

(2) La mer de Stambmges était un grand étang, dans la forêt de Belœil. Il a été comblé et boisé en 1872 par le petit- fils du prince Charles- Joseph.

(3) Epître au chevalier de Bouillon, en 1704. (^Poésies de Chaulieu, Paris, Belin, 1812; p. 154-155.)

... Sorti comme toi d'ttne illustre origine.

Avec ton port, ta bonne mine

Une jambe de bois te siérait assez bien

Et qu'après nos guerres finies

Tu viendrais avec grâce encore aux Tuileries

Éborgné, clopinant, nous servir d'entretien...

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