VALEUR DE CHARLES
de se marier, prend une plume dans mon écritoire et me l'apporte pour que je signe ce que je n'avais pas voulu lui accorder. Il eut raison. Je signai pour qu'il me laissât continuer à m'occuper. Il dit ensuite qu'on ne l'avait pas trompé et qu'il avait réussi à merveille.
On voyait une envie sourde de faire la guerre : on n'en était pas en état (i). Ce que vient de me dire l'archiduc Jean est sublime : « Il manque de l'argent, des vivres et des chevaux pour faire la guerre : donc il faut la faire ! » Tous les moyens refusés par le calcul se forcent, se trouvent. Tout arrive, se prend, suit on ne sait comment. On prévient, on étonne l'ennemi qui est instruit de notre pénurie. On passe l'Adige avec ce qu'on a et cette brillante sottise en apparence serait, dans ce moment-ci, le cachet de la prudence et du génie.
Mon Charles avait une valeur bien plus pure que la mienne. Il ne pensait pas, comme moi, à la galerie. C'était intrépidité et utilité. J'étais quelquefois brillant, parce qu'on me regardait : la nuit, je n'avais pas aussi bon visage que lui. J'étais amoureux de la gloire et lui l'était de l'honneur et du devoir.
J'eus bien de la peine à résister aux prières de Joseph II qui était assez délicat pour ne pas m'ordonner. Je me
(i) Dans S, en marge : « on voyait... état ».
rendis, je promis et le suppliai de me dégager. Il voulait que j'allasse aux Pays-Bas parler aux révoltés. Chaque circonstance qu'amenait chaque jour rendait cette démarche plus inutile. Je lui représentai que j'y risquerais volontiers ma vie, même ma liberté, mais que l'honneur de mon uniforme souffrirait des humiliations. « Dites que j'ai tort, me dit-il, pour gagner leur confiance, et si vous ne voulez pas, prouvez-le-leur en quittant mon service auquel je ne veux pas que vous sacrifiez votre fortune. — Voilà ce que je ne puis pas faire, lui répondis-je, parce que Votre Majesté le veut par bonté pour moi ; mon honneur, mon attachement et précisément ce qu'elle m'en dit, m'en empêchent. »
J'écrivis à peu près dans son sens pour qu'on me crût. Je croyais que quelques personnes seulement, à qui je voulais prouver mon impartialité en disant du mal de tout ce qui s'était fait, suivraient peut-être les conseils que je donnais de rentrer dans leur devoir. C'est cette troisième lettre dont j'ai parlé ailleurs qu'on eut la
malice d'imprimer (i).
On remarquera qu'il n'y a pas un mot ni un fait qui soit dans tous ces petits cahiers en mon honneur. Ce serait bien ennuyeux, d'ailleurs, si j'allais dire du bien de moi. S'il y avait ici quelques jolis crimes je les aurais appelés confessions. Mais ce ne sont que de pauvres aveux et souvenirs de bêtises dont aucune n'est piquante.
(i) Variante B. s Les sots rebelles flamands m'invitent pour me mettre à la tête de la révolution où j'aurais eu beau jeu. Je leur fis dire que je ne me révoltais jamais pendant l'hiver et je ne me donnai pas la peine de répondre à Vandernoot. Ai-je parlé de ma lettre à une certaine personne imprimée par la malice de van den Broeck. à ce que je crois, et la bêtise de quelques autres, et de ce que me dit Joseph II. » Voir Cahier XVI.