LA PETITE VÉROLE
de m'embrasser sans savoir si elle était d'une nature inquiétante.
Un jour qu'ayant été administré j'étais seul avec une sœur de la Charité qui me gardait, je lui demandai si j'en reviendrais : — « Cela n'est pas vraisemblable, me répondit-elle, quand on a plus de vingt ans. Mais nous avons au couvent des espèces de corps de fer pour tenir tranquilles dans leur lit ceux qui, avant de mourir, entrent dans le délire. Si vous passez quatre jours, avec un mois de souffrance et un mois de patience vous en serez quitte. Prenez trois tasses de thé, au nom de la Sainte-Trinité. Je vais souffler dessus, en croix, trois fois de suite. »
Bien résolu d'être de bonne foi, ne voulant pas mentir, je fis, en baissant la tête, à tous les péchés de l'examen de conscience que me lisait le Père Félicien, l'aveu de presque tous, de peur de manquer un que j'avais commis, et n'ayant pas la force de parler.
Que j'ai vu du haut et du bas dans les fortunes et les manières ! J'ai eu bien des généraux et même quelques ministres dans mon antichambre, à Vienne ; dans le temps de ma faveur auprès de la favorite à Versailles et à Pétersbourg. Mais quand j'ai été assez heureux pour rendre service, on ne m'en a pas voulu à la vérité et c'est beaucoup, mais j'ai remarqué qu'on n'a jamais eu l'air de s'en souvenir. Si j'avais eu celui de me le rappeler, au lieu de gens sans mémoire ou peut-être ingrats, je m'en serais fait des ennemis mortels.