‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 91 sur 173 · RÉVOLUTION BRABANÇONNE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION BRABANÇONNE

Qu'on distingue la vérité d'avec la fatuité et qu'on juge si ceci n'est pas dans l'ordre des choses naturelles. Il y a de quoi devenir fou à remonter comme cela au premier anneau de la grande chaîne des événements, mais en voilà deux qu'on va juger.

J'étais lieutenant général commandant les troupes aux Pays-Bas sous les ordres d'un bon homme (i) [qui avait plus d'âme que de tête et] qui m'aurait laissé faire. Je pars pour le fameux vo3-age de la Tauride. Jamais les premiers mouvements de la révolte n'eussent paru si j'étais resté à mon commandement. Si l'amitié qu'on avait pour moi ne m'avait pas sufh pour les arrêter, une seule menace de ma part en aurait fait trembler tous les auteurs et un seul coup de canon (s'il l'avait fallu absolument), chargé à poudre, les aurait fait mourir de peur. Il n'y aurait point eu de cocardes nationales ni de volontaires.

[C'est toujours le bien prétendu qui les commence. Il ne peut se faire, s'il y en a, que dans les premiers huit jours. Les troupes populaires sont ridicules huit jours de plus et dangereuses encore huit jours de plus. Le principe d'armer les bourgeois contre la canaille étend l'empire de celle-ci. La distance n'est pas assez grande pour que l'intérêt, l'ambition, l'ivrognerie et la légèreté ne rapprochent ces deux états que ne différencie qu'un habit de drap plus ou moins fin ou plus ou moins troué.]

J'aurais encore tout raccommodé si l'empereur avait voulu me permettre de partir de Barczisaraï (quoiqu'à mon grand regret), ainsi que je le lui ai proposé. Quelle

(i) Albert-Joseph, comte de Murray de Melgum, 1718-1802.

différence ! C'est alors que tout a commencé. Le peuple a appris qu'il avait plus de bras qu'il ne croyait et on ne lui a pas prouvé qu'on avait plus de tête que lui.

Ce que je vais dire a l'air bien plus vantard, mais voici le fait. Quelques commérages de femmes, quelques mots dits, redits et malentendus, pouvaient avoir un peu refroidi l'archiduchesse à mon égard ; mais sans savoir pourquoi, eUe a eu l'air de prendre au tragique, comme manque de respect pour toute sa famille, une équivoque d'adresse et de maladresse.

Mon adjudant Dettinger mit au prince Albert celle de ma femme et à celle-ci l'adresse du prince Albert. J'écrivais de Paris. J'avais proposé à l'archiduc Ferdinand et à son archiduchesse (i) de venir à Belœil et pour rendez-vous, je le proposais aux Altesses royales de Bruxelles en disant dans ma lettre qui fut remise au prince Albert : « Nous serons débarrassés bientôt de ce Postztig archiducal. »

Cette bêtise d'attelage qui d'ailleurs n'était bonne ni à dire ni à écrire [mansit in alfa mente repostum!) m'aliéna tellement l'esprit de cette petite cour que le prince ne songea pas à me demander pour servir sous lui, ce qu'il aurait certainement fait sans cela.

L'archiduchesse est vive, et pourtant ne revient pas aisément. Elle gâte par là de grandes qualités qu'elle tient de sa mère.

[Le duc est bon, a beaucoup de connaissances militaires, mais je lui aurais été utile. Peut-être qu'il n'y

(i) Ferdinand, archiduc d'Autriche, 1 754-1 806, troisième fils de François I^r et de Marie-Thérèse, général' commandant de la Lombardie, avait épousé Marie-Béatrice d'Esté, 1 759-1829.

POUR COMMANDER L'ARMÉE d'iTALIE 159

eût pas eu de bataille de Jemmapes, ou plutôt qu'elle

se fût passée autrement.]

Le duc de Brunswick (i) s'est ressouvenu trop tard de notre amitié, et s'est douté que je le pénétrerais. Il a dit [depuis ce temps-là] que j'étais l'homme le plus .fait pour finir cette guerre-ci, et je lui ai fait répondre qu'il aurait dû le dire plus haut et plus tôt.

[Dirais-je une troisième vanterie? Celle-ci est véritablement de la fatuité, car il y entre de celle de l'amour. Une femme me fit promettre de ne point faire de démarches pour commander l'armée d'Italie. J'y consentis, parce que, dans ce moment-là, je voulus donner le nom de bassesse à ce que je pouvais cependant faire très noblement. On dit que le Grand Vizir (2) n'attendait que cela. Sans déroger à cette promesse de ne pas faire de démarche ostensible, je le fis un peu parler. Mais je n'étais pas son homme. Je ne me serais pas laissé donner de Lauer (3), ni d'adjudant pour gouverner. Je ne me serais point laissé faire de plan par des freluquets ou des postillons qui aiment porter une nouvelle au Vizir, s'enfermant avec lui dans l'antre voûté de

(1) Charles-Guillaume-Ferdinand, duc de Brunswick, 1755-1806, généralissime des armées d'Autriche et de Prusse dans la première coalition contre la France.

Voir Annales, t. V, p. 324 sqq. Manifeste que je voulais qu'on fit publier en France au lieu de celui du duc de Brunswick.

{2) Jean-Amédée-François, baron de Thugut, i 736-1 Si o, ministre des Affaires étrangères de 1794 à 1800.

{3) Frans, baron de Lauer, i 735-1 S03, feld maréchal-lieutenant {1795), directeur général du génie (1797) et enfin chef d'état-major.

l6o FRAGMENTS DE l'hISTOIRE DE MA VIE

l'intrigue, rapportant l'ordre des opérations concertées avec lui de cette manière, et si je n'avais pas eu beaucoup de succès, je réponds au moins que l'ennemi n'en eût jamais eu de plus considérable et que l'esprit de l'armée

eût été conservé.]

J'ai appris depuis que milord Granville (i) étant à Berlin au moment où la Belgique se remuait un peu, deux ans après sa prise, avait envoyé un courrier à notre Vizir pour me demander à la tête de l'armée sur le Rhin. On le renvoya sans en avertir seulement l'empereur.

Une autre fois, ce que je n'ai su qu'aujourd'hui, le comte de Castellafar (2) me demanda de la part de son roi de Sardaigne (3) qui, mécontent des autres, voulait, disait-il, quelqu'un de l'école de Loudon. Il ne voulait donner ses troupes à commander qu'à moi, et s'offrait à me donner les mêmes patentes et instructions que l'empereur. Thugut sourit agréablement, ayant presque l'air d'y consentir, changea de conversation et fit la révérence.

— Qu'avez-vous fait? dit le lendemain à M. de Castellafar le chevalier Eden (4) qui se croyait du triumvirat avec Razumoffsky (5) et le Vizir qui se moquait d'eux. On est fâché contre vous ! On dit que vous vous avisez de donner des armées, et à qui encore ! Au prince

(i) Thomas Greenville, i 755-1 S46, ambassadeur d'Angleterre à Vienne en 1 797.

(2) Comte DE Castel-Afer, ministre du roi de Sardaigne à Vienne. (.') Victor-Amédée III, 1 726-1 796.

(4) Morton Eden, baron Henley, 1 752-1 830, ambassadeur d'Angleterre à Vienne de 1793 à 1799.

(5) André-Cyrille, prince Rasumoffsky, 1752-1836, ambassadeur de Russie à Vienne.

EN ATTENDANT LA BATAILLE l6l

de Ligne qui ferait exterminer la piémontaise et l'autrichienne dans une campagne.

Tout cela ne m'a pas empêché d'offrir mes services, chaque campagne (i), même où, avec qui, et sans qui l'on voulait.

[Tout cela ne m'empêche pas, dans ce moment-ci, d'attendre la bataille à laquelle il y a tant d'apparence et d'y chercher une place (2), ainsi que j'ai déjà dit, où je puisse finir et embellir ainsi ma carrière,]

(i) Dans S, en marge : » chaque campagne. »

(2) Dans B, « ainsi que... puisse », en marge, remplacent une ligne de mots rendus illisibles par l'auteur.

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