‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 90 sur 173 · POUR DEFENDRE VIENNE I · texte numérisé non relu

POUR DEFENDRE VIENNE I

Du temps de Marie-Thérèse (i) il n'y avait pas d'espionnage dans les maisons pour savoir si l'on dit qu'un ministre est un sot. Il n'y en avait que dans les rues pour savoir si l'on allait chez les filles.

Il n'y a que quatre ans que la flatterie et l'intrigue sont venues s'établir à Vienne. On ne connaissait pas les sottes cantates de louanges, ni les battements de main, ni les articles de gazettes, portraits, etc. Cette cour-ci avait eu la gloire de ne ressembler à aucune jusqu'alors. On adorait Marie-Thérèse, on aimait Joseph II sans leur dire. La première forçait à l'enthousiasme, le second à l'estime, cependant on ne leur faisait grâce de rien. Ils le savaient et ne le trouvaient pas mauvais.

Voici l'ennemi à trois marches de Vienne que quelque bonheur inattendu sauvera, ainsi qu'il l'a été des Turcs, des Suédois, des rebelles Hongrois et des Français déjà près des portes de cette capitale (2). Deux audacieux (3), c'est-à-dire l'un par l'autre (4), mènent les deux barques militaire et politique sans demander avis. Il est inouï de n'avoir pas demandé un Conseil de guerre pour prendre une position qui décide du

(i) Dans s en marge : « Du temps... Thérèse. »

(2) Dans B, en marge : « Voici... capitale. »

(3) Le ministère du comte de Colloredo et du comte de Cobenzl qui avait succédé à celui de Thugut.

(4) Dans B, en interligne : « C'est-à-dire... l'autre. »

sort de l'Autriche, et un Conseil de conférence pour un parti qui décide du sort de l'Europe. Il me semble que j\OI. Lacy, Clerfayt et moi pouvaient être appelés à l'un et MM. Lauzanskoy, Rothenhau, Zinzendorff et Choteck à l'autre. Les deux audacieux prennent beaucoup sur eux. Nous verrons comment ils s'en tireront.

Voici ce que j'ai dit sans qu'on m'en prie.

J'aurais fait les redoutes trois fois plus grandes. J'y aurais mis 12 000 volontaires au lieu de les mystifier à Clôsterneubourg et, derrière les bataillons, en colonnes pour percer ou pour se déployer sur l'ennemi qui aurait percé entre les redoutes ou voulu tourner le lager Veld. C'est là surtout que j'aurais voulu que notre cavalerie eût joué un grand jeu. Malgré plusieurs défauts dans ce camp si intéressant, elle gagnera la bataille si Bonaparte veut nous la livrer.

J'ai une muraille à ma charmante maison du Kaltenberg où il y a le chiffre et la lettre initiale de la femme que j'aime et qui m'aime. Je crois toujours que c'est la dernière ; Oh ! cette fois-ci l'est certainement. C'est un F et puis encore il y a une horloge et voilà bien des fois que je change l'heure où j'ai été heureux. Oh ! je ne la changerai plus. J'ai soLxante ans, à ce qu'on dit, quoique je n'en croie rien. Vraisemblablement ceci sera la fin de ma belle carrière, embellie encore par cette dernière passion qui en fait la clôture. Aussi bien ma muraille se barbouillerait. Voici toutes les autres lettres effacées et le cadran marque cinq heures et demie, qui est le temps où j'arrive chez la charmante créature à laquelle je crois être attaché pour la vie.

CHARMES DU KALTENBERG I55

Je goûte bien, à présent (i), le charme de la solitude et regarde du haut en bas de ma montagne les intrigants, les flatteurs, les importants, les gascons, les charlatans et tous ceux qui se donnent autant de mouvement que je m'en donne peu dans ce temps de crise où le calme de mon âme et de la campagne me consolent de n'avoir rien à faire.

J'écris du Kaltenberg. [Tous ceux qui ont perdu les Pays-Bas, l'Italie, et qui travaillent à perdre le reste, et tous ceux qui ont joué un rôle bon ou mauvais ont tous été sous mes ordres et ne s'attendaient pas à m'être préférés.] Je suis fâché d'être vengé des préférences. Ce n'est pas la vengeance que je veux. Je ne m'y suis retiré que pour ne pas voir les sottises qu'on fait, voyant approcher l'ennemi qui est déjà à Briigg (2), mais j'en descendrai pour me venger en me rendant utile. Je trouverai peut-être un coin dans une redoute ou aux lignes si on les attaque, où je pourrai encore une fois me faire honneur et rendre un grand service. Mon adjudant m'arrive (3). On fait la paix : Vienne est sauvé.

[Voilà trois hivers qu'il est question de moi pour commander une armée. Je n'ai en ma faveur, apparemment, que les soldats, le peuple, les gazetiers et les cabarets. On a mieux aimé se servir d'un stupide, d'un fou,

(i) Dans S, en marge : « An 1797. »

(2) Bruck an der Leitha, à quarante kilomètres de Vienne.

(3) Dans S, en marge : « mon... arrive ».

d'un entêté, d'un paresseux, d'un faux, d'un fanfaron, d'un sourd, d'un invalide.

J'aurais voulu passer le Rhin, me porter à Juliers avec 120 000 hommes, brusquer Maëstricht, couper les Pays- Bas de la Hollande, y faire une insurrection, menacer les places frontières de la France et envoyer des partis jusqu'à Paris. On n'aurait pas songé à l'Italie, on serait revenu pour me défendre l'intérieur. On n'aurait plus osé passer le Rhin. On aurait fait une guerre défensive: ce qui réussit toujours mal et nous aurait donné beau jeu pour faire une paix perpétuelle et peut-être même

encore honorable.]

[Je n'aurais jamais voulu qu'on tirât un coup de fusil en Empire. Je l'aurais laissé à la soi-disante protection prussienne, mais j'aurais repris nos pays perdus, en Italie. Je n'aurais jamais séparé mes colonnes pour faire des attaques combinées. Je ne me serais au moins jamais éloigné de mes voisins, mes secours, mes réserves. Beaucoup d'espions, de patrouilles, de chaînes, de troupes légères, de cartes détaillées, d'amour des habitants, d'activité pour connaître chaque sentier, de suite à surprendre, harceler, couper des petits postes, pour prendre la supériorité sur l'ennemi, car le ton qu'on donne à une campagne fait beaucoup. Au lieu de cela, je suis tranquille et fort heureux et jouis du présent sans regretter tout ce que je viens de dire que j'aurais fait et qui n'aurait peut-être pas réussi aussi bien que je l'imagine.

Je suis seul à ma montagne et j'écris dans un joli petit belvédère que j'appelle « mon petit Belœil » et qui me dédommage du véritable qu'un autre que moi ne se consolerait pas d'avoir perdu pour toujours.]

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