FARNIENTE
celle dont j'ai parlé plus haut et que je croyais la dernière, me console de cette injustice. Je quitte souvent ma retraite pour aller voir mon objet, simple, doux, gai, calme, un peu sauvage, provincial, campagnard, né sur les bords [les plus éloignés] de la Baltique, près de quelque forêt où il y a des ours.
Tant mieux. Une bonne injustice réveille le goût du public. On commençait à m'oublier. Et de peur que cela ne m'arrive, je donne des bals toutes les semaines à l'un des asiles que je me suis fait pour n'être pas trop éloigné de la capitale. Nussdorff est mon troisième refuge (i). On dit : vous avez l'air de trop braver vos malheurs. Vous affichez l'insouciance. — Point du tout, mes prétendus amis, pauvres conseillers que je n'écoute jamais. Je l'ai naturellement cette insouciance qui me rend supérieur aux événements, et mon bal est la queue du chien d'Alcibiade.
C'est à présent que, dégoûté de tout genre de travail, ayant fait imprimer trente volumes où il y a tout ce que j'ai pensé dans la vie, je ne me donne plus même la peine de penser. Ma pauvre tête est épuisée, mais mon cœur ne l'est pas. Christine en chef et sans que mes vraies ou prétendues passions soient sur la même ligne,
(i) Nussdorff an der Donau, bourg de la Basse-Autriche, à cinq kilomètres d'Hemals, sur la rive droite du Danube. Ligne y possédait une petite maison. Dans son roman des Lettres de Fédor à Alphonsine (Paris, Champion, 1921). plusieurs lettres d'Alphonsine sont datées d'Hemals.
la divine et bien divine Euphémie, la céleste et bien céleste Flore, et la personne que j'imagine toujours être une perfection si elle m'accorde... voilà assez pour ma félicité. Enfin, je suis dans l'état du charmant farniente si précieux et si peu connu.
Quelle belle existence était la mienne à mon superbe Belœil (i) ! Dans vingt-quatre heures à Paris, Londres, La Haye, Spa, etc. J'ai été à Paris une fois pour y passer une heure et une heure à Versailles pour la dernière couche de la reine (je crois, au moins, que ce fut la dernière). Je la vis le quatrième jour. J'y menai à l'Opéra, dans un coche qui m'appartenait (2), toute ma société (3).
Ce qui m'avait mis mal dans l'esprit de la reine, c'est que j'avais sauté les murs du couvent du Pontaux-Dames, pour voir Mme du Barry qui, à la mort de Louis XV, y avait été enfermée (4). Je n'avais pourtant pas été encore tout à fait bien avec celle-ci dans
(i) Dans s, en marge : a mon... Belœil».
(2) Variante B, a m'appartient ».
(3) Variante B. a N'ai-je pas parlé de l'agrément de ma position. Dans un jour à Paris, à Londres, à la Haye, à Spa, si je voulais ; dans mes terres, mes deux gouvernements militaire et civil, mon commandement, mon inspection et mon régiment pour société. » Voir aussi Cahier II.
(4) En septembre 1774, l'abbé Violette, précepteur du prince Charles écrit de Paris à l'intendant du prince : « Je souhaite que les fêtes de Belœil puissent servir à efiacer dans l'esprit de la reine, les impressions qu'elle a prises contre le prince à cause de ses assiduités auprès de la Du Barry. » (Bibliothèque de l'Université de Gand, dossier van den Brœck.)