UNE NUIT DE PLAISIR
ce temps-là. Louis XVI, en voiture avec lui pour aller à la chasse, me demanda jusqu'où j'avais été avec elle avant son exaltation. Je lui dis : o Sire, si j'avais prévu qu'elle en eût abusé, je ne lui aurais pas rendu ce que je lui ai pris. »
J'étais trop fat, et j'ose dire trop bien d'ailleurs et trop occupé pour payer. Acheter des plaisirs me paraissait odieux. Cependant, un jour (i), je me laissai aller à cette bêtise et fantaisie humiliante. Mlle Grandi me dit que j'étais le seul de tout le souper qui ne l'avait pas eue, et elle me dit que cent louis était son prix. Je lui en donnai soixante. Elle les accepte et me refuse. De colère et d'avarice j'en vas chercher quarante. L'une et l'autre me tourmentent lorsque je veux les gagner Je me lève furieux contre elle, encore plus contre moi, et je m'en retourne à trois heures du matin, au milieu de la neige et de la boue, coucher chez moi, à une demilieue de la rue Saint-Florentin où j'étais. Je rencontre une bande de voleurs. Heureusement que la sentinelle du pont Royal (2) m'en sauva en me disant de m'arrêter pour les laisser passer et il (3) m'apprit qu'on les cherchait. Il ne manquait plus que d'être déshabillé par ces gens-là. Aurait-on pu (4) passer une plus mauvaise nuit que celle-là.
Avant de connaître ma charmante famille, ma seule société, avant qu'elle fût tout à fait au monde, le
(i) Dans B, en marge : « J'étais... un jour. »
(2) Dans B a où je passais », biffé.
(3) Dans B, en marge : « en me disant... et il. » {4) Dans S : « peut-on », première rédaction biffée.
l66 FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE
meilleur temps de ma vie, c'est celui où j'étais aimé
d'Angélique (i). Le bonheur dont je jouissais avec
e'ie à Baudour, avec des gens très aimables, sa belle
âme et sa personne qui seule l'égalait en blancheur,
ne fut senti par moi que lorsque je m'y arrachai. Je
me rappelle encore avec plus de tendresse que peut-être
alors, que je fus assez bête un jour pour m'échapper
d'une surprise et fête charmante qu'elle me donna pour
aller assister à celles de Fontainebleau qui n'étaient
pas pour moi, [et que je quittai pendant la nuit, pour
me dérober à ses embrassements, la candeur, la grâce,
la beauté, si mal remplacées par tout ce que je trouvai à
la cour.]
C'est cette Angélique de nom, de cœur et de figure dont je raconte le beau trait au sujet d'un tableau dans mes confessions ou Contes immoraux. Il me nourrit ce tableau, à présent que j'ai tout perdu, par les cinq mille florins que me fait la cour de Portugal, grâce à l'obligeance du meilleur des hommes, son ministre Lima (2),
Angélique m'a aimé à fond. On ne peut pas aimer davantage. Malhemreusement deux autres femmes, les
(i) Voir dans les Annales, t. II, des extraits du Journal de Baudour, appartenant au prince Charles- Adolphe Cantacuzène.
(2) Dans les Contes immoraux on ne trouve pas le récit du beau trait d'Angélique, mais Ligne y fait allusion dans une lettre à Sauveur Legros : « Vous vous rappelez que, ne me doutant pas que cette Descente de croix de Van Dyck, connue par la Vierge qui pleure des larmes de sang fut si fameuse, je la lui avais donnée en vendant une terre où il était sur le maître-autel de la paroisse. Sale comme était ce tableau, chaque coup de brosse lui donnait mille florins de plus, et, estimé jusqu'à 22 000, elle fit semblant de le garder en se réjouissant, en me remerciant et se moquant d'un si beau présent dont je n'avais pas su la valeur, et le fit mettre dans ma galerie. J'en ai l'argent grâce à vous deux et le tableau part pour le Portugal. » Nouveau recueil, t. I.p. 85.