L'abbé Chs Trudelle
tances le voulaient, sa voix prenait un ton de commandement fort et impérieux. Ainsi, lorsque le tocsin d'alarme appelait au feu, c'était M. Demers qui commandait en chef, et tous obéissaient à cette voix de stentor qui dominait le bruit. La nature l'avait créé homme d'autorité. Il aurait pu faire un bon général d'armée; aussi était-il grand admirateur de Napoléon.
Négligé dans sa toilette, on le lui pardonnait bien volontiers parce qu’on savait que son esprit étaitoccupéd’unordrede choses beaucoup plus élevées. Il y avait même sous ce rapport, ainsi que dans la variété des tons qu'il donnait à sa voix, quelque chose d’original et d’un peu propre à faire rire ; mais, finalement, ce n’était pas là l’impres- à sion qu'il laissait. Non, car, dans le ton solennel qu'il prenait immédiatement après avoir conté ou fait quelque chose de nature à égayer, il y avait une dignité qui commandait l'estime et le plus profond respect, secondée qu’elle était par un maintien noble et imposant.
Mais ces airs de grandeur et de majesté, qu'on À remarquait dans la démarche et dans toutes les manières d'agir de M. Demers, n'étaient ni le
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fruit d’une étude particulière, ni le résultat de sentiments d'orgueil ou d'amour propre; bien au contraire, et c’est là surtout ce qui le faisait estimer ct aimer de tous. Tout était naturel chez lui, jamais homme n'a été moins porté à l'affectation. Il était d'une modestie et d’une humilité qui charmaient. Désirant toujours s’effacer, il ne parlait jamais de lui-même et jamais ne se servait du pronom de la première personne. Sa politesse exquise, conséquence de ces deux vertus, le portait à saluer gracieusement tout le monde, même les petits enfants.
Mais n’allons pas croire que son humilité se traduisait à l'extérieur par des airs de simplicité et de douceur exagérées : loin de là, comme toutes les autres vertus qu'il pratiquait, celle-ci était conforme à l’austérité de son caractère.
Par humilité, deux fois il refusa la mître. A ce propos Mgr Baiïllargeon et M. Mailloux, étant chapelains à l'église de St-Roch, et ayant appris que M. Demers venait de recevoir ses bulles (ce qui était faux), se hâtèrent de monter au Séminaire pour le féliciter. ‘“ Si vous êtes venus de St- Roch pour me faire un mauvais compliment,
vous pouvez vous retirer,” leur dit-il sur un ton qui leur fit comprendre que leur voyage était perdu.
Un exemple insignifiant demontrera jusqu'où était poussée cette humilité soutenue par la force de volonté. Dans sa vieillesse, M. Demers prenait beaucoup de tabac et les conséquences en étaient fâcheuses pour la propreté. Comme il disait la messe de grand matin, avant les autres prêtres du Séminairé,on mettait de côté son ornement qui ne servait qu'à lui seul. Tout âgé qu'il était, il s’en aperçut,et son humilité lui inspira une énergie de volonté telle qu'il abandonnu irrévocablement l'usage du tabac.
Jamais il ne parlait de sa famille, de sa paroisse, de ce qui pouvait le concerner : il ne paraissait vivre que pour les autres et surtout pour le Séminaire qui semblait incarné en sa personne.
On aurait pu dire de lui ce que Lamartine a écrit de Napoléon :
# Rien d’humain ne battait dans sa large poitrine”,
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