LA PHILOSOPHIE
Institutiones philosophicue.
Pendant plusieurs années, Mons. Demers fut chargé d'enseigner la philosophie au Séminaire de Québec; et il eut, entre autres élèves, Mons. E. A, Taschereau, aujourd'hui Son Eminence le
Cardinal-Archevêque. L'ouvrage qu'il a laissé, et dans lequel se trouve condensée la matière de son cours, est intitulé : Znstitutiones philosophicae ad usum studiosæ juventutis.
Pour apprécier, comme il convient, cette œuvre de mérite, il importe de la comparer, non pas aux travaux parus, principalement en Europe, depuis la restauration des études philosophiques selon St-Thomas d’Aquin,—restauration qui a déjà produit des fruits si merveilleux, — mais aux travaux du même genre qui avaient cours alors.
Monsieur Demers, en effet, vivait à une époque où les écoles catholiques étaient loin de posséder, sur le terrain rationel, ce prestige et cette gloire qui les avaient illustrées jadis et qu’elles tendent à reconquérir. Le dix-neuvième siècle n’en était encore qu'à ses commencements ; et le monde scientifique, religieux et social, fortement ébranlé par les secousses du siècle précédent, battu en brèche par le philosophisme et bouleversé par la révolution, n'avait pu se relever entièrement de ses ruines. Rien donc d'étonnant si cet ouvrage de M. Demers, malgré les hautes qualités de l’auteur et le talent qu'il y déploie, comme
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dans tous ses autres travaux, se ressente plus ou moins de la confusion doctrinale qui régnait en ce temps-là dans un grand nombre d'écoles.
Tout élémentaire qu’il soit et malgré les défauts qu’il renferme, ce traité de philosophie a certainement rendu à la jeunesse studieuse de Québec et de tout le pays des services très importants.
Comme le but pratique et immédiat de ce livre était de servir de manuel aux élèves, il est écrit en langue latine : le style en est clair et concis, et l'auteur y traite successivement les trois grandes divisions de la philosophie, à savoir, la Logique, la Métaphysique et la Morale.
L'exposition des divers systèmes, tant anciens que modernes, dont il aime généralement à faire précéder ses thèses, dénote une érudition étendue et remarquable ; mais, c’est à ces derniers, je veux dire aux systèmes modernes, qu'il donne la préférence, la plus large place dans
‘son ouvrage, et en le parcourant, l’on cons-
tate avec quelle attention, quel amour de la vérité, cet esprit éclairé suivait le mouvement
scientifique et littéraire de l’Europe en général, mais plus spécialement de la France. Tantôt pour les réfuter, tantôt pour faire de leurs opinions la base et l'appui des siennes, il cite avec le plus grand à propos de Bonald, Lamennais, Frayssinous et une foule d’autres écrivains qui paraissent lui avoir été très familiers.
Une des thèses, sur lesquelles M. Demers semble avoir concentré toutes les ressources de son talent, est le dogme capital de l'existence de Dieu. Il y consacre quatre-vingts pages où l'abondance de l’érudition le dispute à la vigueur et à la souplesse du raisonnement.
Après avoir divisé les preuves de cette vérité en trois classes bien distinctes, c’est-à-dire en preuves morales, physiques et méthaphysiques, il s'attache à développer séparement chacune de ces preuves, en fait ressortir la force, les explique et les défend contre l’athéisme et l’incrédulité.
La preuve morale repose sur le consentement unanime des peuples. L'auteur démontre clairement que ce consentement est universel et que
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si, dans tous les temps, les nations ont cru à l'existence de la Divinité, cette persuasion commune doit prendre sa source dans la nature même de l’homme et ne peut être que l'écho de la vérité et de la raison.
Puis, venant à la preuve physique de l’existence de Dieu, il la tire tout d’abord du mouvement de la matière, lequel suppose un premier moteur, et ensuite, de l’ordre merveilleux qui règne dans l'univers, et dans chacune de ses parties. Cette harmonie, selon l’auteur, ne peut s'expliquer que par l'intervention d’une intelligence suprême et infinie, car “ de même qu'il y aurait folie à prétendre que la sphère céleste de Copernic ait pu se former d'elle-même et par un simpie hasard, ainsi on ne saurait, sans tomber dans l’absurde, attribuer aux combinaisons fortuites de la matière la formation d'un monde qui présente à tous les regards un aspect si admirable.”
Monsieurs Demers combat ensuite l'opinion de ceux qui, croyant voir dans la nature des choses inutiles ou tout-à-fait nuisibles, en concluent que le spectacle de l'univers n’est pas une preu-
ve suffisante de l’existence de Dieu. “ Bien des choses. dit-il; nous paraissent vaines ou nuisibles : c’est l'effet de notre ignorance. L'expérience a démontré que certains animaux, en apparence préjudiciables à l’homme, jouent cependant un rôle très important dans l’œuvre de la Providence divine et de la conservation de l'espèce humaine.”
L'idée d’un être nécessaire, d’où procède tout ce qu! change et tout ce qui se meut, fournit en troisième lieu à Mons. Demers la base métaphysique de sa démonstration en faveur de l’exis-
tence de Dieu.
La vérité ainsi établie, il tourne directement ses armes contre l’athéisme, et n'a pas de peine à démontrer quels effets désastreux une telle négation entraîne, soit pour les individus, soit pour les sociétés. Il réfute tour-à tour les différentes formes d’athéisme, et, plus particulièrement le matérialisme et le panthéisme modernes.
Inutile de suivre dans tous ses détours le fil des démonstrations du savant professeur. Ce 7 précède doit suffire à faire voir comment et
avec quel art M. Demers savait exposer une thèse philosophique, l’étayer de toutes ses preuves, et la défendre contre toute attaque, en disputant pied à pied le terrain à ses adversaires. Ces pages sur l'existence de Dieu donnent amplement la mesure de son talent en cette science, la plus élevée de toutes les sciences humaines.
La même chose peut également se dire pour une autre thèse fondamentale de l’enseignement catholique, à savoir l'origine et le sujet du pouvoir civil Le savant professeur repousse énergiquement le faux dogme de la souveraineté
du peuple, et enseigne, conformément à la vraie doctrine sociale, que, même dans les pays aux formes démocratiques, le pouvoir suprême réside, non dans la multitude, maïs dans les personnes élues pour lui donner des lois.
Toutefois, les Znstitutiones philosophicae,quelque soit leur mérite réel, ne sont pas sans défauts et ces défauts maintenant ressortent d'autant plus que la philosophie a fait, depuis quelques années, des progrès plus manifestes. C’est ainsi, par exemple, que, visant à la brièveté, l’auteur supprime entièrement la métaphysique générale, c'est-
à-dire l’ontologie, et n’en parle qu’en passant dans les autres parties de son traité. De même aussi, séduit par de Bonald, il donne dans son système sur l'origine des idées, et semble admettre avec lui que l’homme, pris individuellement, est absolument incapable de se représenter une idée quelconque sans le secours du langage et de l’enseignement social. Ce manuel, en outre, renferme certains défauts de méthode assez notables et, ça et là, des opinions maintenant abandonnées.
Mais, ces taches et ces imperfections n’empêcheront pas le livre de M. Demers de passer, aux yeux de l’histoire, pour un ouvrage très sérieux
et relativement remarquable, surtout si on considère qu’il a été écrit à une époque plus ou moins stérile en doctrines philosophiques, et dans un pays jeune encore, éloigné des lumières que les grandes écoles du vieux monde répandent naturellement autour d'elles. On pourrait même de nos jours, sur certains points, le consulter avec avantage. Il dénote un esprit clair, pénétrant, méthodique, et qui n’eût pas déparé les chaires scientifiques de l’Europe.
Voilà quelles furent les œuvres éeritws du
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Grand Vicaire Demers, et quelle a été en même temps la nature de son professorat,
Quand M. Demers commença à enseigner, il n'y avait que les deux Séminaires de Québec et de Montréal. Il vit doncnaître Nicolet, St-Hyacinthe, Ste-Thérèse, Ste-Anne, auxquels il a prêté l'aide de ses conseils pour les faire avancer dans la bonne voie. C’est lui qui a fait les plans du Collège de Nicolet, de même que c’est lui qui a donné les plans et présidé à la construction des deux aïles du Petit Séminaire de Québec et de l'aile du Grand Séminaire, détruite par le feu.
M. Demers eut aussi assez d'influence pour décider Mgr Panet à placer le collège Ste-Anne là où il est, malgré les prétentions de la Rivière Ouelle et surtout de Kamouraska à le faire construire dans leurs localités. Lui seul peut-être, dans le temps, comprensit toute l'importance d'établir un collège dans cette partie de la Côte Sud, et il encouragea de toutes ses forces son fondateur M. Painchaud. ‘Aussi celui-ci disait-il qu’il n'y avait qu’un homme d'esprit à Québec: M. Demers.
M. Demers, comme bien d’autres à cette
époque, était imbu des idées gallicanes. Il était difficile alors, vu les auteurs qu'on suivait, d'échapper aux entraînements de ces fausses idées. S& Liguori et Rohrbacher n'avaient pas encore battu en brèche le gallicanisme. Lorsqu'il commença à lire l'histoire de l'église de Rohrbacher, M. Demers fut d’abord indigné de l'entendre blâmer Bossuet ; mais, bientôt, son jugement droit lui fit comprendre qu'il fallait modifier ses opinions ; il cessa alors de s’en occuper, et n’en fit plus aucun cas.