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LE VOYAGE.—NOTES SUR LE PAYS

Quel était alors cet immense pays où devait se dérouler la vie toute apostolique de Monseigneur Demers ?

La mission de la Colombie comprenait toute cette partie du territoire britannique située entre l'océan Pacifique et les Montagnes Rocheuses, et aussi la partie des Etats-Unis qui forme aujourd’hui les Etats de l’Oregon et de Washin ton.

À part l’immensité d'espaces presque sans limites, divers obstacles, à première vue insurmontables, semblaient devoir s'opposer aux progrès rapides de l’œuvre des missionnaires en ces endroits lointains. Les nations sauvages, outre qu'elles étaient continuellement en guerre les

unes avee les autres, parlaient des langues différentes, n'ayant aucun lien commun. Il fallait donc connaître et apprendre l'idiôme propre à chacune d'elles, pour leur enseigner les vérités de la religion : il fallait en quelque sorte le don des langues. Nous verrons que cette grâce fut largement dispensée à celui qui est l’objet de cette étude.

De plus, pour aller répandre les lumières de la foi chez ces sauvages infidèles, le trajet à faire était d'environ deux milles lieues à travers le continent de l’Amérique, ou d'environ six milles lieues, si le voyage se faisait par mer en contournant le cap Horn : deux routes offrant chacune de grands périls.

Cependant, un bon nombre de Canadiens, qui sy étaient établis et mariés à des sauvagesses, avaient commencé, à leur compte, le commerce des pelleteries, après avoir fini leur temps au service de la compagnie de la baie d'Hudson. Par ce contact avec les enfants de la forêt, ils avaient réussi à apaiser les animosités des différentes races ct à faire naître entre elles des rapports plus pacifiques. De plus, ils avaient

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déjà commencé à bâtir une chapelle, dans l’espoir d’avoir bientôt au milieu d'eux des ministres de leur religion.

Restait, néanmoins, la polygamie, cette hideuse plaie sociale qui, dans les contrées infidèles rend toujours les conversions si difficiles.

Aux avantages qui étaient l’œuvre des avantcoureurs canadiens, il faut joindre la libéralité et la bienveillance de la compagnie de la baie d'Hudson. Elle avait l’obligeance de donner aux missionnaires des passages gratis sur les canots qu’elle envoyait à la Colombie, et là, comme ailleurs du reste, les prêtres n’eurent qu’à se louer de sa générosité et des attentions que les bourgeois et les autres employés ne cessèrent de leur prodiguer dans leurs missions.

Malgré ces égards et ces politesses, reportonsnous à cette époque, et voyons combien était pénible cette manière de voyager. Les fatigues, si c'est possible, étaient encore plus grandes qu'’entre Montrésl et St-Boniface, vu que le pays offrait plus de difficultés, que les moyens de transport étaient moins commodes, les rapides innom-

brables avec de plus longs portages, franchis très souvent au milieu des plus grands périls, et que la route était moins battue à travers les bois, les roches et les marécages. Les campements devaient presque toujours se faire dans des lieux humides etfroids; sanscompterl’inconvénientd’unechétive nourriture. Et, comme repos aux différents postes où l’an s’arrêtait, les quelques heures de relais y étaient employées à l'administration des Sacrements, la visite des malades, les exhortations aux pécheurs d’habitude. Voilà quelle était la vie des missionnaires emportés par leur zèle vers ces lointaines contrées.

M. François Norbert Blanchet, ancien curé de Soulanges, qui était le compagnon de voyage de l'abbé Demers, avait laissé Montréal le 3 mai 1838 et avait parcouru en trente-trois Jours, sur un des canots de la compagnie de la baïe d'Hudson, la distance d’à peu près sept cents lieues qui séparent cette ville de la Rivière-Rouge.

De ce dernier endroit, nos deux missionnaires et leur escorte, après sept jours de navigation périlleuse en berge, arrivèrent à Norway House, petit fort situé à cent trente-quatre lieues de

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Saint-Boniface et à dix lieues du lac Winnipeg Huit jours se passèrent à évangéliser les peuplades de cet endroit, pendant que divers pelotons de voyageurs Venaient se joindre à eux pour traverser ensemble les Montagnes-Rocheuses.

Montée sur onze berges, la brigade, sous le commandement de John Rowand (°), un des memde la compagnie, se mit en route le vingt-six juillet, et atteignit le fort Constant, sur la rive droite de la Saskatchawan, le cinq août, après avoir fait quatre-vingt-treize lieues, à la rame, à la perche, à la voile et à la ligne, ayant eu à décharger plusieurs fois les berges aux principaux portages.—Elle s'arrêta successivement aux forts Cumberland, Carleton et Pitt, et arriva ile six septembre au fort Edmonston, à une distance de trois cent vingt-deux lieues. C’était donc quatre cent quinze lieues parcourues sur les berges depuis le départ, et les peuplades que les missionnaires avaient rencontrées, à leurs différents points d'arrêt, et qu’ils avaient évangélisées, appartenaïent, pour la plupart, à la nombreuse tribu des Cris dont ils avaient baptisé près de cent-

(1) M. John Rowand était le père du Dr Rowand, célèbre médecin de Québec, décédé il y a une couple d'années.

cinquante et marié un bon nombre. Quelques familles de facteurs de la compagnie de la baie d'Hudson s'étaient aussi converties.

Jusqu'ici, nos apôtres avaient suivi le cours tortueux de la Saskatchawan. Il fallait maintenant renoncer à la voie par eau, et changer la flottille en une caravane de soixante-dix chevaux, pour s'avancer par terre, à travers forêts, bourbiers, prairies, rivières, ravins et chaussées de castors.

Ils mirent cinq jours à se rendre au fort Assiniboine sur l’Athabaska, distance de trente-quatre lieues et, le deux octobre, ils arrivaient à Jasper House, situé à quatre lieues en dedans des Montagnes Rocheuses, et à cent vingt-six lieues du fort Pitt, point de leur dernier dé-

part.

Après treize jours de marche, et quarante-une lieues de trajet, ils pénétraient au Campement des berges. Leur caravane se composait alors de soixante-douze chevaux fougueux et presqu'indomptés. À chaque instant, ils prenaient l'épouvante, semaient, à droite et à gauche,

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charges et cavaliers, s'élançant dans les bois, ou s'enfonçant dans les marécages. On les faisait traverser les rivières à la nage, pendant que l’on transportait le bagage sur des radeaux. Il y eut des joutnées de vingt-cinq passagesde cours d’eau ou de rivières. Le dix octobre, étant au point le plus élevé de la route, ils offrirent le saint sacrifice de la Messe pour remercier Dieu et lui demander de nouveau sa protection. Le même jour, ils se remettaient en marche à travers les neiges éternelles qui recouvrent la cime de ces montagnes, dont les pics s’elèvent à une altitude de 16,000 à 18,000 pieds.—Ils se trouvaient à 1400 lieues de Montréal.

C'est ce terrible passage et l’affreux sinistre qui le suivit que M. Blanchet décrit si éloquemment dans une de ses lettres que nous reproduisons ici :

“ Redirai-je, s’écrie l'abbé Blanchet, les magifiques spectacles déployés parfois sous nos yeux dans les grandeurs de cette nature gigantesque, où la main de l'Eternel s’est plu à retracer l'image de sa puissance créatrice ? Rediraije ces pics abrupts dont la hauteur prodigieuse

s'élève vers notre Dieu, pour célébrer ses louanges dans un si beau langage ? ces glaciers aux pieds desquels un jour, bien avant l'aurore, notre bouche prononçait sur l’hostie sainte les redoutables paroles qui font descendre l’Homme- Dieu sur la terre ? ces montagnes si grandioses que nous consacrions ainsi à leur souverain auteur ? Redirai-je ailleurs ces scènes si douces d’une nature amie et fécond?. qui nous accueillait au fond des vallées, sur les bords enchanteurs des lacs et des rivières ? Redirai-je enfin cette consécration de nos pessonnes à Marie, la reine des Anges, dans le divin sacrifice, où nous nous préparions à affronter les dangers sans nombre de la perfide Colombie ? dangers trop certains, hélas ! où douze d’entre nous succombèrent en un jour !

“ Croix funèbre, cruel souvenir, qui t'élèves sur les lieux où notre douleur déposa les cadavres de ces trois enfants, seuls retrouvés parmi les victimes ! croix plantée par nos mains sur le sol d’où la résurrection les fera sortir au jour glorieux ! O croix sacrée de mon Dieu, toi seule . fus notre espérance !

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“Oh ! qu'ils sont puissants sur mon âme ces souvenirs si grands, si variés, si intimes et en même temps si sévères, que mon cœur saura COnserver tous les jours de ma vie ! Vie éphémère, que peut-être bientôt la pointe d’un rocher, le rapide d’un fleuve ou la vague furieuse des mers auront brisée au milieu de ma course !

“ Hymme sacré que m'inspire, en ce moment, la pensée de tant de grandeurs et de majesté, fais-toi sans cesse entendre à mon âme, pour lui apprendre à connaître et à aïmer le grand Dieu que nous voulons servir !

“Mais si la vue d’un pareil spectacle élévait notre intelligence et notre cœur audessus des pensées profanes du monde sensible, la douleur de notre foi fut bien souvent excitée à la pensée de tant d’âmes qui se perdent dans ces déserts, faute d’une parole de vie qu’elles seraient souvent si avides d'entendre.

* Nous parcourions, sous cette douloureuse impression, les vastes espaces qu’il nous fallait franchir. Mais, surtout, nous gémissions profôndément sur l'abandon des pauvres Canadiens,

avec leurs femmes prises dans les tribus, et leurs enfants vivant autour d'eux, sans que l’éducation religieuse leur fasse connaître les plus élémentaires de leurs devoirs. Ce spectacle nous attristait : il était une vive image de ce qui nous

attendait plus loin, dans l’Orégon et dans la Colombie. ”

La descente offrait plus de dangers que la montée. —En effet, le fleuve Colombie roulait devant leurs yeux ses eaux gonflées, remplies de rapides, de remous, de dalles, de courants et d’écueils de toutes sortes. Chaque année, deux ber-

ges étaient envoyées de Colville, pour transporter les voyageurs. Cette fois-ci, ces derniers étaient si nombreux qu’il leur aurait fallu quatre embarcations. Aussi, laissant en arrière un tiers des passagers et du bagage, les missionnaires descendirent avec la rapidité d’un torrent les cinquante-cinq lieues qui séparaiït le Campement des berges de la Maison des lacs : et, sans tarder, l’on expédia une des berges chercher ceux qui étaient restés au poste précédent. Hélas ! un terrible accident devait arriver à ces malheureux. Huit jours s'écoulèrent sans nouvelles, et de noirs

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pressentiments s’emparèrent de tous les coeurs. Enfin, le vingt-quatre au sortir de la messe, l’on vit venir la berge à demi-brisée. Elle avait fait naufrage, à la dalle des morts, où le fleuve n'a qué trois perches de largeur, et des vingt-six personnes qu’elle contenait douze avaient péri. Au nombre de ces derniers se trouvaient M.

Banks et M. Wallace avec sa jeune épouse, botanistes envoyés d'Angleterre par une société scientifique.

Le trois novembre, les voyageurs se remirent en route. Après avoir touché les forts Colville Okanaghan et Wallawalla ou Nez Percés, et y avoir fait quelques baptêmes et mariages, ils passèrent encore un grand nombre de rapides, de dalles et de portages, et mirent enfin pied à terre, le vingt-quatre du même mois, au fort Vancouver, terme de leur voyage, à quatre cents lieues du sommet des Montagnes Rocheuses et à mil sept cent cinquante-six lieues de Montréal.

Il furent reçus par James Douglass, commandant eh chef de tous les établissements de la baie d'Hudson, sur le versant du Pacifique, en l'absence du Dr M. Laughlin. Il leur témoigna

beaucoup de bienveillance, leur prépara des log (ments, s'empressa de pourvoir à leur nour rit et leur donna toute facilité possible pour l’exercice de leur ministère.

Nous avons tenu à faire voir par le détail cette course longue et périlleuse, qui avait duré près deseptmoisdepuisledépartde Montréal lorsqu’aujourd’hui le trajet se fait en moins de sept jours par le chemin de fer du Pacifique Canadien.

Quel changement merveilleux en moins de cinquante ans ! Quelle enjambée ont pu faire la colonisation et la civilisation en un si court espace de temps! Cinquante années seulement !

Mais c’est à peine si l’on songeait aux chemins de fer,-en Canada, vers cette époque là.

Après avoir rendu à Dieu de solennelles actions de grâces pour la visible protection qu'il leur avait accordée jusqu’au lieu de leur destination, et s'être reposés quelques jours, les missionnaires allaient se livrer avec ardeur à l’oeuvre de la conversion des chrétiens et des infidèles du pays. Mais pour produire plus de fruits, il fallait se diviser le champ d'action. Nos deux jeu-

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nes évangélisateurs devaient donc subir, à ce moment, l'épreuve la plus poignante de leur mission, celle de la séparation. Ils allaient être des mois et des mois sans se voir, sans pouvoir même communiquer l’un avec l’autre, mais la grâce aidant la volonté et leur faisant entrevoir le salut d’un si grand nombre d’âmes plongées dans les ténèbres de l’idolâtrie, les adieux se firent gaiement.

M. Blanchet prit les confins-sud de la Colombie, la portion deterritoire disputéeentreles Etats-Unis et l'Angleterre, où se trouvait l'établissement de Walamette qui devait être le centre d'action de son apostolat, et une partie de l’'Orégon. M. Demers eut en partage l'immense territoire de la Colombie, y compris l’île de Vancouver où devait se trouver Victoria, le siège de sen futur diocèse, et les possessions russes, aujourd’hui “l'Alaska.”

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