‹ Fragments de l'histoire religieuse et civile de la Paroisse de Saint-Nicolas [microforme]Chapitre 38 sur 85 · ge · texte numérisé non relu

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Il parvint enfin à Colville, le dix-sept juillet, vingt-cinq jours après son départ de Vancouver. Les sauvages le reçurent à bras ouverts. Ilsavaient compris et retenu plusieurs vérités de la religion, grâce au zèle d’un homme vertueux, du nom de Brown, qui avait continué à les enseiguer pendant son absence.

Quant aux Canadiens, les femmes qu'ils avaient prises étaient un obstacle à leur retour à la vertu. Les engagements de la Compagnie n'expiraient qu'à Montréal, et une des conditions stipulait que les employés ne devaient pas se marier, parceque les intérets de la famille, partageant leur sollicitude, pouvaient avoir pour effet de ralentir leur dévouement et de les porter à rompre leurs quasicontrats. C’est pourquoi ils adoptaient des femmes comme si les liens du mariage eûssent autorisé ces unions. De là grand inconvénient pour les missionnaires qui auraient pu facilement légitimer

ces mariages, si les conditions d'engagement n’y eûssent pas mis un obstacle presqu’insurmonta-

ble,

Un autre obstacle se présentait encore : c'était le voisinage des ministres protestants. Profitant de l'absence des missionnaires, nécessitée par la vaste étendue de territoire qu’ils avaient à parcourir, ces ministres soulevaient toutes sortes de préjugés contre les robes noires, laissant toute latitude aux mœurs, et s’efforçant d’inculquer dans l'esprit des sauvages cet axiôme: “ Ce ne sont pas les cérémonies qui sauvent.” Objection diabo-

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liquement inventée: car, remarque M. Demers, “ les cérémonies de l'Eglise ont toujours fait la plus grande impression sur l'esprit des sauvages, et le culte protestant, aride comme le principe dont il découle, ne saurait leur offrir cet appât.”

Après trente-cinq jours passés en cet endroit, M. Demers se dirigea vers le fort Okanagan, où il arriva après six jours de marche, c’est-à-dire le vingt-huit août. Ecoutons le récit des difficultés qu'il éprouva pendant ce voyage: “La chaleur du jour était étouffante : point d'air. Le feu ayant passé dans les prairies, le sol ne présentait plus qu'une surface grillée et sans verdure. C’est à peine si l’on rencontrait, ça et là, quelques coins épargnés où l’on trouvât de l'herbe pour les chevaux. L'eau nous manquait souvent, et, plus d’une fois, nous fûmes réduits à étancher notre soif avec de l’eau corrompue. Situés sur la rive droite de la Colombie, ce poste et ses environs sont insalubres, stériles, et le climat y est très dur. Cependant la population qu'on y trouve est avide de la jamse de Dieu. J’eus le plaisir d'y rencontre chrétien z lé, du nom de Robillard, qui avai onseigné les prières aux sauvages.”

Mêmes obstacles pour les Canadiens que dans le fort précédent ; cependant le missionnaire réussit à briser ces unions illégitimes.—De plus, un misérable chrétien qui avait trois femmes, travailla à inspirer de la méfiance aux sauvages contre lui, en essayant, par la calomnie, de ternir son caractère, dont ils avaient la plus haute idée. Avec l’aide de Dieu, ce nuage se dispersa. “ Dieu me préparait cette épreuve, ajoute-il avee humilité, pour me faire souvenir que le serviteur n’est pas plus que le maître.”

Des bibles étaient aussi répandues par des ministres protestants en cet endroit, maïs sans beaucoup de succès.

Enfin, traversant la rivière Colombie à Wallawalla, où il fit une courte mission, M. Demers retourna au fort Vancouver, le premier octobre, après une absence de trois mois et vingt-deux jours.

Telle fut sa seconde mission.

EN 1840 À NESQUALY.

L'hiver écoulé, il repartit, le quinze avril, pour

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une nouvelle moisson d’âmes, au fort Nesqualy.

La route à parcourir était parsemée de difficultés d’un nouveau genre: elle serpentait à travers dix-huit prairies, variant en étendue d’une demilieue à trois lieues de largeur sur une longueur immense, séparées par autant de forêts touffues et de broussailles, et arrosées par un grand nombre de ruisseaux tributaires des rivières Colombie et Chékilis. Ajoutons à cela une pluie battante, qui contraria singulièrement la marche de notre zélé voyageur.

Il arriva au fort le vingt-un.

M. Kitson, commandant du poste et l’un des meilleurs amis des missionnaires canadiens, le reçut avec une extrême politesse et lui donna un logement qui devait lui servir de chapelle.

Nesqualy est situé sur la baie du même nom, laquelle se décharge dans la baie de Puget (Puget Sound.)

Comme les autres forts, c'était un carré allongé, de quatre arpents en superficie, environné d’une palissade de vingt pieds d’élévation et flanqué de

bastions, garnis d'armes à feu à l'entour. Il y avait une galerie extérieure tant pour observer les démarches des sauvages que pour les tenir en respect. Dans cette enceinte étaient réunis les différents bâtiments, tels que le comptoir de traite, les maisons de fumerie, du commandant, des étrangers, des engagés, le hangard, le magasin, et plusieurs autres constructions moindres tout autour de la cour intérieure, avec un ou des appartements secrets pour mettre les objets que l'on voulait dérober à la vue.

Telles étaient, à peu de différence près, la nature et la disposition de ce fort, ainsi que de tous les autres dont nous avons déjà parlé, ou de ceux que nous pourrons mentionner plus tard.

Celui-ci était l’un des plus importants, vu sa situation sur la baie de Puget, baie large d’une demi lieue et qui débouche dans la mer.

C'est le hâvre le plus beau et le plus facile d’accès, pour les vaisseaux, depuis la Californie ; il n’a point de barre comme la rivière Colombie, et son site avantageux en avait déjà fait le centre d’un commerce énorme. À cette époque, les sauvages s’y rendaient en grand nombre pour l’échan-

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Quoique de mœurs mauvaises, ils avaient un caractère humain et docile, et ils étaient accourus en grand nombre, de tous les points, pour voir le “grand chef des Français”, et suivre ses instructions.

Mais un incident imprévu faillit troubler la mission commencée sous d’heureux auspices.

Le Commandant de ce poste, par une sage prudence, ne voulut point permettre l'entrée du fort à cette multitude de sauvages, et leur ordonna de se tenir en dehors des remparts qui n'étaient que des palissades, comme nous venons de le voir. Cet ordre fut suivi d’une grande confusion, et un sauvage, plus hardi que les autres, ayant été repoussé un peu brusquement, il en résulta un soulèvement qui serait devenu désastreux, si la présen:: du missionnaire n’eût apaisé comme par enchantement cette foule indomptée. Là encore on put voir l'influence salutaire que la religion exerce sur le cœur de l’homme, en maîtrisant des passions fougueuses qui ne sauraient obéir à d’autres mai-

tres. Quoi, en effet, de plus admirable que cette puissance du sentiment religieux dans l’âme indisciplinée de ces sauvages, encore sans notion du Christianisme qu'on vient leur annoncer de dixhuit cent lieues, et qui cependant en subissent : irrésistiblement l’action !

La foule s’augmentant sans cesse, M. Demersfut forcé de sortir du fort pour lui annoncer la bonne nouvelle de l'Evangile. Spea cle incroyable, inoui même, qui dut faire déborder de joie le cœur du missionnaire, on y compta vingt-deux nations présentes. C'était une répétition des succès apos-

toliques de St-François Xavier, aux plus beaux jours de ses innombrables conversions dans les

Indes.

Expliquer la création du monde, la chute du premier homme, la promesse d’un Sauveur, sa naissance et sa mort, l’aniour de Jésus-Christ pour le genre humain, avec l’aide d'images et d’un tableau historico-chronologique tracé sur le papier et propre à frapper l'esprit des sauvages, telle fut l'occupation des premiers jours. Ces instructions furent suivies des prières et des chants ordinaires, avec la messe, les baptêmes, les confes-

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sions etc.—M. Demers eut aussi le bonheur de recevoir l’abjuration de madame Kitson, la femme du gardien du poste.

Le 29 avril, jour de son départ, ce fut un deuil général. En vain, le supplia-t-on de demeurer, lui faisant toutes espèces de promesses. M. Demers, profondément touché de son immense succès et du dévouement sans bornes de ses néophytes, leur fit comprendre que Dieu l'appelait ailleurs, leur promit de revenir bientôt, et s'éloigna (1).

L'HIVER A COWLITZ.

Après être retourné à Vancouver et aux environs, M. Demers se dirigea, à l'automne, vers le fort Cowlitz, sur la rivière de ce nom, où il passa l’hiver, tandis que M. Blanchet s’en allait à Wallamette. C'était une séparation de quatre mois. M. Demers arriva à son poste le 13 octobre

Les Canadiens, qui l’attendaient avec impatience, coururent à sa rencontre, et portèrent ses malles à son habitation.—Suivi de tout

1.— Voir, à l’appendice, le tableau de l'échelle historique employ i par M. Demers,

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son peuple, il alla d’abord remercier Dieu au pied d’une croix élevée à cet endroit. Le lendemain, il bénissait une cloche de la pesanteur de soixante livres, et se faisait un honneur de sonner lui-même le premier Angelus qui eût jamais été entendu dans ces solitudes barbares et presque sans limites.

“ Dire l'effet que produisirent sur toute la populationles tintementsdecette cloche, serait difficile. Tous tombèrent à genoux et adorèrent Jésus dans son Incarnation. Il leur semblait entendre la voix de l'ange qui, s'adressant à Marie, dans l’humble maison de Nazareth, lui disait avec un profond respect : “ Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous.” Oh ! si tous les fidèles du Canada écoutaient, avec le même respect religieux et la même piété, le son de nos cloches qui tintent l’Angelus, quelle immense somme de bénédictions n’en recevraient-ils pas ? Qu'ils s’instruisent à l'exemple qe leur donnent de pauvres sauvages, dont un grand nombre n’ont pas encore reçu la grâce du baptême.” (1)

1.—Les parties entre guilmets sont d:sextraits des lettres de Mgr Demers,

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La chapelle que l’on devait construire en cet endroit n'étant pas commencée, notre missionnaire dut passer l'hiver dans une construction grossière de trente pieds de longueur sur vingt pieds de largeur, couverte d’écorce, faite de troncs d'arbres ronds et bruts, encochés et croisés par les bouts, pour former les angles, n'ayant qu'un pavé de pièces équarries et rapprochées à la hache, sans plafond.

Cette habitation ne valait pas une grange.

Dans cet affreux logement, notre missionnaire avait besoin, pour soutenir son courage, de se rappeler à chaque instant Jésus dans sa pauvre étable, et mourant sur la croix. Aussi M. Demers, enveloppé dans un large manteau, trouvaitil toute sa consolation à passer les nuits froides en prière au pied de l'autel, ne croyant jamais trop faire pour mériter de sauver des âmes créées à l'image de Dieu, et destinées au bonheur éternel.

Chaque semaine, il donnait trois jours d’instruction aux Canadiens, à leurs femmes et à leurs enfants, et trois jours aux sauvages, dont il étudiait la langue hérissée de difficultés presqu’insurmontables.

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La soirée était réservée aux jeunes gens et à ceux qui ne pouvaient suivre les instructions du Jour.

On apprenait les prières, les répons de la messe, le plain-chant, la lecture, etc: et, à la grande fête de Noël, les jeunes gens purent chanter le cantique des anges : Gloria in excelsis Deo, le Credo et queques chants appropriés à la solennité, tels que: Nouvelle agréable, et autres Noëls.

Les Canadiens, dont quelques-uns se livraient à la culture, et d'autres étaient engagés à la ferme de la (Compagnie, donnèrent beaucoup de satisfaction à notre missionnaire, grâce aux progrès religieux qu’ils avaient faits par les soins incessants du Dr McLaughlin auquel ils surent témoigner une reconnaissance éternelle.

Les sauvages, au contraire, ne réalisèrent pas les espérances qu'ils avaient fait naître, soit que l'impression du moment s’effaçat trop vite; soit surtout que la langue, laquelle nécessitait l'emploi de trois interprètes, souvent même d'un quatrième, offrit trop de difficultés ; soit

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encore qu'on eût à lutter contre la polygamie—Un autre obstacle venait d’une certaine superstition qu'ils appelaient Tamanwas, mot qui signifie médecine, et qui tient à la manière de soigner les malades. Voici ce qu'en dit Mgr Demers :

“ Quelqu'un est-il malade; on appelle l’homme de la médecine. On se garde bien de lui demander ce qu’il exige pour ses peines, ce serait lui faire injure. Ce qu'il demande lui est accordé sans réplique ; sinon, l'on a tout à craindre de sa part, parce qu'il ne manquera pas de s'en venger en envoyant quelque maladie, quelque malheur, la mort même, fût-on à la distance de cinquante lieues. Un homme vient-il à mourir :

cest un tel qui en est la cause, et malheur à celui sur qui tombe le soupçon. Si on ne le tue pas lui-même, il perdra ses chevaux, ou il sera obligé de donner tout ce qu'il a pour éviter une mort certaine. ”

Il y avait encore les jeux de hasard, la superstition et l’idôlatrie représentées par certaines figureshumainesgrossièrement sculptées sur des morceaux de bois. Les sauvages leur attribuaient des

pouvoirs surhumains et leur adressaient des prières, Mentionnons,de plus,lamanière d'ensevelirles morts, que raconte ainsi M. Demers : “ Après la médecine, les cris et le tapage. Si le malude vient à succomber, on lui bande, de suite, les yeux avec des colliers de grains de verre, on lui remplit les narines d’aiqua, on le revêt de 'ses meilleurs habits que l'on recouvre d’une couverte. Alors, quatre poteaux reliés à une certaine hauteur par des traverses sont plantés en terre, et sur ces traverses le corps est déposé dans un canot, lu face en bas, couvert de nattes, la tête suivant le cours de la rivière. Et la sépulture est faite. Viennent ensuite les offrandes qui varient selon la qualité de la personne. Ainsi, on placera à ses côtés son fusil, sa corne à poudre, son sac à plomb, ou autour du canot des objets de moindre valeur, une gamelle de bois, une hache, des flèches, une chaudière, etc. Viennent, en dernier lieu, les pleurs qui étourdissent les oreilles pendant un mois, accompagnés de cris et de gémissements. Puis, si le canot pourrit, on recueille les restes dans une nouvelle couverte ‘que l’on replace dans un autre canot, et ainsi de suite, Si on ajoute à tout cela

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le mauvais exemple des blancs, l'on aura une idée de la peine et du trouble qu'ont les missionnaires à mettre un terme à ces machinations du diable, ”

Demers fut satisfait de sa

Néanmoins, M.

mission.

Il retourna à Vancouver, malade : et sa santé, pour la seconde fois depuis son départ de Québec, inspira de vives inquiétudes ; mais il se rétablit assez promptement.

Depuis leur arrivée sur le territoire de la Colombie jusqu'au 1er mars 1840, les missionnaires avaient fait 287 baptêmes, 76 mariages, et 14 sépultures.

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