DERNIÈRE MISSION COMMF PRÊTRE
Cependant, M. Demers n’en était pas au plus profond de ses surprises, de ses épreuves et de ses souffrances.
La dernière, la plus grande, la plus importante de ses missions allait commencer au mois de juillet 1842, pour se continuer pendant dix mois dans la Nouvelle Calédonie, aux forts Alexander
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et Stuart’s Lake, à trois et quatre cents lieues au nord du fort Vancouver, sur la rivière Fraser. Il devait, dans les rapides périlleux de certaines rivières, courir les plus grands dangers et, de plus, souffrir horriblement de ces attaques de rhumatisme qui le tourmentaient presque sans cesse depuis son arrivée en ce pays ; mais soutenu par cette Providence dont la main bienfaisante protège ceux qui se dévouent au salut, à la conquête des âmes, il allait pouvoir réunir au domaine de l'Eglise un vaste champ encore inexploité et remporter un des plus beaux triomphes de son apostolat .
Aucun missionnaire n'avait encore pénetré dans cette immense contrée des régions arctiques peuplées par diverses nations sauvages, appelées porteurs du Nord. Quel théàtre pour son zèle ! Mais aussi quelles difficultés !
Néanmoins, au milieu des périls sans nombre dont ses pérégrinations furent entourées, jamais il ne perdit courage.
Son armure, sa sauvegarde invisible était une confiance illimitée en la bonté divine, dans les
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bras de laquelle il se jetait avec l'assurance d'un enfant qui dort sur les genoux de la mère. Cet abandon de lui-même à Dieu lui valut, en diverses circonstances, les secours les'plus inespérés. En voici quelques exemples.
Pendant une nuit passée dans un campement, il est soudain réveillé par un être vivant qui s'agite sous sa couverture. Saisi de frayeur, il voit se dresser devant lui un serpent-à-sonnettes, terrible, la gueule ouverte, l'œil flamboyant et faisant entendre un sifflement sinistre. A cette vue, il s'arme du signe de la croix comme d'un bouclier et, aussitôt, ce dangereux reptile senfuit, comme s’il eût été poursuivi par son ennemi le plus redoutable.
Une autre fois, dans un de ses voyages, il propose tout-à-coup aux guides qui l’accompagnent d'abandonner le chemin qu’ils suivent, pour en prendre un autre beaucoup plus long et plus difficile. Ces hommes, tout surpris, résistent longtemps à une proposition aussi étonnante; cependant, pressés par ses sollicitations, il finissent par acquiescer à ce qu’il leur demande, Bien leur en prit; car, le lendemain, ils apprenaient que des
sauvages étaient en embuscade et les attendaient pour les massacrer et leur enlever la che- | velure.
Combien d'autres faits de ce genre ne pourrions-nous pas encore citer !
Son départ pour la Nouvelle Calédonie eut lieu au commencement de juillet 1842: départ d'autant plus pénible que M. Demers allait être séparé de M. Blanchet pendant bien lengtemps, et qu'il n'aurait pas non plus le plaisir de voir nées MM. Bolduc et Langlois, deux jeunes prêtres fattira canadiens qui venaient partager leurs travaux. fnatur
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Re 'Épa Mais qu'était ce sacrifice, comparé à celui qu'il É . . LA v s'était imposé, quand 1l avait quitté pour tou- les cl {les CF jours son père et sa mère bien-aimés ? ut D'ailleurs le zèle du salut des âmes le dévorait, RAprès
et il partit avec autant de joie que s'il eût été fan cor appelé à recueillir le plus beau et le plus précieux enis d héritage. tience
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Le premier poste à atteindre était celui ap- 2... pelé “ la fourche des Okanagans.” Pour y par LE. venir, ainsi que pour parcourir toutes ces régions D, cha
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il profita de l’une de ces caravanes que la compagrie de la baie d'Hudson y expédiait de temps aautre.
Mais laissons lui le récit de ce voyage qui est
“Ces sortes de caravanes se composent d’une troupe nombreuse d'hommes et de chevaux chargés à dos de bagage et de marchandises destinées aux différents postes du Nord. Tout cet attirail d'hommes, de chevaux. et de bagage, rend naturellement la marche lente et ennuyeuse. Les préparatifs de chaque matin ne finissent qu'à neuf où dix heures. IT faut aller à la recherche des chevaux envoyés à l'aventure pendant la nuit, ct dispersés dans toutes les directions. Apres de longnes attentes, on se trouve enfin au complet, et le hennissement des chevaux, les es des engagés, les jurons arrachés par l'impatience, les contestations, les ordres des chefs borment un brouhaha, dont les oreilles scrupuleuses ne sont pas toujours flattées. Enfin, après avoir pris sur l'herbe un repas de stumon see, on change de chevaux, et à dix heures l’on est en route, La marche est extrêmement lente et
remplie d'incidents plus ou moins désagréables, C’est une atmosphère enflammée, un soleil qui écrase, une poussière qui suffoque, une côte-à gravir, un ravin à franchir. Les premiers jours, surtout, lon éprouve un malaise général, et de nombreu: :s incommodités par la position génante où l’on est sur un cheval, ayant en croupe sa chapelle, son lit, son ménage et même sa cuisine. Heureux encore, si un vent malencontreux ne nous force pas à respirer une poussière épaisse qui ne laisse pas voir à deux perches devant soi. Un bruit sourd de conversation se fait entendre avec une monotonie qui n'est in terrompue qu’au passage d'un ruisseau ou d’une rivière. Aiors, on se rapproche, le: chevaux hésiteut, on crie, on se fàche, on se pousse, on se culbute, et il s'ensuit souvent des naufrages qui excitent l’hilarité générale et raniment les conversations pour le reste du jour. On n'arrête que pour camper, c'est-à-dire, en langage du pays, l’on ne fait qu'une attelée, et la journée se termine à trois ou quatre heures....Ensevel dans ces immenses déserts, au milieu d’une classe d'hommes sans culture et occupés uniquement à la recherche de biens terrestres au profit
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de ceux qui les paient, un homme dont l'esprit et le cœur sont formés à des pensées et à des sentiments plus relevés, un missionnaire enfin n'éprouverait que dégoût et insupportable ennui, s'il ne se ranimait par les consolations de la foi. Pendant que des centaines de mercenaires sévuisent et consument leur existence à se procurer des richesses périssables, un seul hommr, inspiré par la sainte folie de la Croix et emporté dans le même tourbillon, cherche des âmes pour leur ouvrir les cieux, et le monde ne conçoit pas que dans sOn isolement et dans le dénûment de toute chose, son âme soit calme et son cœur
heureux !
Après s'être arrêté pendant quelque temps au poste de la Fourche des Okanagans, et à quelques autres, parmi lesquels le fort Thompson, et y avoir fait quelques baptêmes de sauvages accourus sur son passage pour “ avoir le bonheur de contempler cet homme qui parle d'un maître suprème qui est en haut, d’une autre vie dans le del, et autres choses inouïes parmi eux,” M. Demers arriva enfin le vingt-quatre ‘août par le 53e degré de latitude, au fort Alexandria, sur la
rivière Fraser : fort et rivière qui tirent leur nom du célèbre explorateur, Sir Alexandrer Fraser
Les nations échelonnées sur les bords de cette 1ivière étaient très féroces et ne vivaient que saumon dont elle fourmillait alors et qui la rend si importante encore aujourd’hui.
Nous avons vu plus haut les difficultés du trajet à parcourir pour arriver à cette tribu dx
porteurs. Jetons maintenant un rapide eoupk
d'œil sur le caractère de ces peuplades.
“ Les hommes, chez les porteurs, étaient plus grands, plus élégants que chez les autres sauvagis les femmes étaient aussi de plus haute taille, ave une espèce de corpulence et d’embonpoint qua ne remarquait pas chez les autres nations de li Colombie. Quoique vêtues avec plus de décenc que ces dernières, car elles portaient des rol de cuir et se couvraient assez modestement d'un peau, leurs mœurs étaient descendues aux der niers dérèglements. Ne se distinguant des an: maux que par une intelligence faible, dégradé etentièrement assujettie à l'esclavage des se ces malheureux ignoraient même les lois de di
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cerce les plus naturelles aux humains, telles que le respect des liens de la nature et du sang, et les lois sacrées du mariage étaient tellement relichées que la promiscuité y semblait une espece de droit public. Le suicide, le mêurtre et mille autres désordres devenaient les conséquences nécessaires de tous ces vices qui minaïent sourdement cette nation infortunée.
Au point de vue intellectuel, déchus de la hgnité de l’homme, ils ne concevaient même pas l’idée de l'existence de Dieu, ni de la création du monde qu'ils attribuaient au hasard, encore moins de la vie éternelle on de l'enfer. Point de divinités chimériques, d’idoles, de fétiches, point d'esprit malfaisant.
Conséquemment, nulle idée d’expiation ou de sacrifice; aucune pratique pouvant donner lieu à des conjectures probables sur leur histoire et leur origine. Faut-il s'étonner que des êtres semblables dépassassent les auimaux par la hassesse de leurs actions ?
Cependant, deux opinions avaient cours sur l'origine de ce nom porteurs. La première l’at-
176 MGR DEÉMERS
tribuait au fait que, n'ayant pas de bêtes de somme, ils portaient leurs bagages à dos d'un lieu à un autre, La seconde version était fondée sur une pratique quiexigeaitqu’à la mort de leurs parents, ils fissent brûlet leurs cadavres pour en porter à leur cou, ou sur eux, les os et les cendres, dans des sacs de cuir, pendant trois ans. De là le nom de porteurs.
Les trois ans expirés, on retirait les os du sac de cuir et on les déposait dans un coffret que l’on fichait solidement au bout d’un pieu de quatorze à quinze pieds de long, planté en terre «d perpetam rei memoriam, cérémonie qui était suivie d'un festin funèbre auquel les parents et amis du défunt étaient invités : puis, le deuil finissait là.
“J'ai vu, dit Mgr Demers, bien des fois de ces pieux funéraires qui m'ont toujours inspiré de pénibles réflexions sur la dégradation intellectuelle et morale de ce pauvre peuple.
“C'est donc au bout de ce pieu qu'est le terme de leur vie, de leurs espérances, de leur bonheur et de leur malheur. Mon Dieu, que vos jugements sont terribles ! ”
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Enfin, et pour compléter ce récit, ajoutons que cette cérémonie de brûler les corps était souvent accompagnée d'actes de cruauté atroces. Par exemple, “ si, selon le jugement des opérateurs, la femme du défant n'avait pas mérité l'estime de son mari, elle était jetée sur son cadavre à demirôti dans le brasier ardent, d’où elle était retirée à moitié grillée, sans cheveux, comme sans sentiment, pour être livrée à l’esclavage pendant trois ans et s’abandonner ensuite au premier venu. ”
Nous l'avons vu, la nourriture de ces peuples était le saumon. Ils le faisaient sécher au soleil, afin de le conserver pour l'hiver et même pour plusieurs années. Admirable providence pour ces pauvres gens qui n'avaient aucune idée de culture et habitaient une contrée presque stérile !
On le conçoit aisément, avec un genre de vie et des habitudes semblables, la longévité de ces sauvages ne pouvait être considérable. Trois uses contribuaient surtout à abréger leur existence : en premier lieu, cette nourriture dont nous venons de parler, jointe à une grande malpropreté habituelle ; en second lieu, l’abrutisse-
ment de leurs mœurs, source i'éconde de maladies mortelles ; puis enfin l'espèce de logements qu'ils habitaient. C’étaient de misérables cahutes en terre n'ayant qu'une ouverture, par où s’échappait la fumée, et leur servant de porte d'entrée et de sortie. On y arrivait par une pièce de bois encochée en guise d'échelle ou d'escalier. Les malheureux vivaient là, entassés dans ces tanières, autour d’un feu dont la fumée les suffoquait, et dont la chaleur ne pouvait les garantir contre l& crudité et l'humidité de la terre qui les entourait, et sur laquelle ils étaient étendus. Obligé d’habiter avec eux dans ces trous, M.
Demers n’y pouvait demeurer plus d’une demiheure, sans qu’un malaise général le forçat d'en sortir.
Quel genre de vie pour un homme élevé au sein de nosflorissantes campagnes, dans une de ces
vieilles constructions françaises, faites de pierre, et qui, sans être d’une grande richesse, of-
fraient tout le confortable que l’on peut raisonnablement désirer !
Aussi, est-ce dans cette prison souterraine que notre Zélé missionnaire contracta ces douleurs
naladies ts qu'ils hutes en s'échapentrée et > de bois er. Les y ces tales suftogarantir re qui les étendus.
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aiguës, ces violents rhumatismes dont il souffrit jusqu’à la fin de ses jours, et cela au point de ne pouvoir écrire sans soutenir son bras droit avec sa main gauche.
Muis tout ce qui aurait arraché des plaintes à un cœur moins généreux était pour lui une cause de joie, car il regardait ses souffrances comme de véritables faveurs que ic Seigneur lui accordait dans sa miséricorde, et il ne croyait jamais avoir assez fait n assez souiffert.— Nous avons tenu à reproduire fous ces détails pour démontrer quels obstacles M. Demers avait à surmonter dans cette mission, la plus importante probablement comme aussi la plus difficile de son œuvre apostolique. Mais l'Ange protecteur et consolateur des apôtres, comme autrefois Raphael auprès du jeune T'obie, ue l'abandonna pas dans ces terribles épreuves.
Bien qu'Alexandria, dans le principe, dût être le terme de son voyage, il parcourut sept postes plus éloignés, ne voulant pas laisser à l’esprit de perdition le temps de souffler ses doctrines pestilentielles dans ces âmes incapables d’en découvrir le poison,
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Pendant ce voyage rempli de dangers par le cours impétueux de la rivière Fraser, il fit de nombreux baptêmes, et trouva partout des sauvages bien disposés. Comme 1l leur expliquait un jour le jugement dernier, l’un deux s’écria d’une manière intelligente : “ Oui Dieu fera des hommes, comme nous faisons des saumons : il séparera les mauvais pour les mettre de côté, et gardera les bons.”
Parvenu, le seize septembre, au fort Stuart’s Lake, situé dans les montagnes de roche ?, et résidence du chef de la caravane, il en repartit le dix-neuf, après avoir consacré trois jours à l’instruction des blancs et des sauvages et y avoir été bien édifié de leurs bonnes dispositions.
Le vingt-quatre, après cinq jours d'une rapide descente, il était de retour au fort Alexandria, et là il eut la consolation d'apprendre que sa parole avait produit des fruits abondants parmi ces peuplades avilies. À sa demande, ils construisirent une maison de prière, se mettant à l’œuvre avec une joie indicible, aussitôt qu'il leur en eût donné le plan et les dimensions. Le quatre décembre, il célébrait la messe dans la nou-
1 Les Montagnes Rocheuses,
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velle chapelle. “ Une croix décorait un des pià L4 (4 à! , #
gnons, et une cheminée placée à l'extrémité oppo-
sée réchauffait tout le bâtiment pendant la sai-
son des froids.”
CHEZ LES ATNANS.
Le trois de janvier, notre missionnaire s’en alla chez les Atnans, nation voisine, à deux jours de marche, et là, il éprouva, dit-il, des consolations telles qu'il n’en avait jamais ressenties depuis que Dieu l'avait appelé à connaître son Saint Nom. Ces braves sauvages, dans leur ferveur, avaient construit une chapelle, avec longue cheminée,maissans vitres.—A ce propos, écoutonsle lui-même raconter gaiment une nouvelle aventure, en se rappelant sa paroisse natale. “ L'on réussit à se procurer des peaux en guise de vitres et de chassis, et nous voilà bien, très-bien. Cependant, Ô contretemps fâcheux, ne voilà-t-il: pas que de misérables chiens affamés se mettent à manger nos fenêtres. Il fallut tendre des pièges et prendre plusieurs coupables pour arrêter le scandale... .J’étais dans une maison assez digne de cenom, mais sansameublements. Au moyen de quelques outils que j'avais apportés, je fixai une
182 MGR DÉMERS
planche à la muraille pour me servir de table ; je fis deux bancs dont un pour la chapelle et l'autre pour ma maison ; j'élevai un autel convenable dans la chapelle; rien ne me manquait. Il faut être dans ces régions du Nord pour sentir le prix de ces choses. Je me croyais dans un township du Canada, à cinq lieues de ma paroisse natale, de mon cher St-Nicolas,. ”
Quels étaient ces Atnans que, malgré leurs défauts, M. Demers affectionnait becaucoup ?
Comme les Porteurs, avant leurs relations
avec les blancs, les Atnans semblaient n’avoir au- La LA U A A , ? à
cune idée d’un Maître suprême, créateur de l’univers. Chose vraiment curieuse, cependant, ils conservaient quelque notion du déluge qu’ils rapportaient à leur manière. “C’est un enfant, disaient- ‘ils, enlevé parun hibou, dont le père, après avoir ‘ fait mille recherches infructueuses, erré long- €c \ Ve À A
temps sans succès, lança de dépituneflèche dans ‘un lac, dont les eaux se gonflèrent, et se répan- “ dirent aussitôt sur la terre et jusquesur Îles plus “ hautesmontagnes. Le père,gravissant les monta- “ gnes et s’attachant à tout objet porté sur les “ eaux, parvint à se sauver avec sa femme, un
ble ; e et nvet. Il ntir js un r'ois-
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«“ fils et une fille attachés à sa ceinture et qui “ devinrent les réparateurs du genre humain.
“ Leurs enfants se dispersèrent en diverses con- “ trées, et formèrent différentes nations qui se “ créèrent un jangage particulier, d'où vient la : «“ diversité des langues.”
Dans leur opinion, le tonnerre était un immense oiseau qui bat des aïles et excite les vents et les tempêtes. Ils avaient des explications analogues pour les autres phénomènes de la nature.
Le mariage consistait simplement dans le consentement des parents de la fille qu’un jeune homme voulait épouser. L'enfant, à sa naissance, recevait le nom d’un arbre, d’une plante ou de tout autre objet, mais jamais celui d’un animal. Son berceau, en écorce de bouleau, avait la forme d'un petit canot fait d’une manière ingénieuse et prévoyante.
Autre bizarrerie : un Atnan ne prononçait jamais son nom. Mais il se faisait nommer par un autre, comme s’il avait eu honte de lui-même. Il ne prononçait pas non plus le nom d’un mort,
nom sacré pour lui, n'ayant plus rien de commun avec les vivants.
Le suicide était très fréquent parmi eux. On se pendait pour une perte au jeu, pour un chagrin quelconque, une contradiction d'amour, pour un rien, en un mot.
Mais le plus grand, le plus mortel fléau de ces contrées était la polygamie. Et à la vue des désastres de cette malheureuse passion, légitimée par de longs préjugés et par une pratique universelle et immémoriaie, M. Demers s’écriait dans une de ses lettres: “Il n’y a qu'un Dieu miséricordieux qui, par sa grâce puissante, puisse extirper un tel désordre enrasiné dans les mœurs nationales. Priez, priez, âmes généreuses et sensibles du Canada : le ciel propice à vos vœux recevra parmi ses enfants chéris ces peuples qui sont vos frères, sous le double titre de la création et de la Rédemption.”
Cet appel à la miséricorde infinie, cette confiance illimitée en Dieu, qui ne faiblit jamais, eurent ici comme ailleurs les plus heureux résultats, Sa parole fut écoutée avec avidité, et
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tomba comme un germe fécond dans ces cœurs simples et naïfs. Chaque fois qu’il prêchait, la chapelle regorgeait d’auditeurs.
M. Demers compléta le nombre de quatre cent trente-six baptêmes faits depuis son départ.
Cette mission avait duré dix mois, de juillet 1842 au mois de mai 1843.—Bien traité par les gens de la compagnie de la baie d'Hudson, il n'eut cependant pour toute nourriture que du saumon de deux hivers durci dans les hangars, et qu'il fallait faire sécher pendant plusieurs jours pour l'amollir : mais il s’habitua vite à ce régime. Parcourir à la raquette ces régions couvertes d'une épaisse couche de neige, vivre au milieu de sauvages pauvres, nus et grossiers, être éloigné de son pays qu’il ne reverrait peut-être plus, manquer de toutes les commodités de la vie, consumer son existence au service de malheureux incapables d'apprécier le prix de tels sacrifices, cétaient là les joies, les consolations intérieures de notre missionnaire qui ne travaillait que pour le ciel et que le ciel allait sans doute un jour récompenser au centuple.
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Mais le plus lourd fardeau que lui imposait cet apostolat, c'était l'isolement, l'éloignement de tout confrère. Hélas! qu'ils durent être iongs pour lui, ces jours de 1842-1843, passés s1 loin de toute société, de toute. parole amie, dans ces immenses solitudes ! Mais Dieu ranimait son zèle : “ Deus, adjuva me,” s'écriait-1l sans cesse.
Le retour de M. Demers fut des plus pénibles, Vent, neige, chemins non battus, tout semblait lui faire obstacle. Avec cela, il fallut camper: ceci lui remettait en mémoire les premiers temps de la colonisation de Saint-Gilles et a:itres lieux environnants ; laissons-le parler : “ On porte, ditil, une pelle de bois pour enlever la neige jusqu'à la terre: on casse des branches de sapins, qu'on étend sur place: on met dessus les ayrès de nos montures et nos couvertes. En même temps, nos hommes coupent du bois, font un grand feu et préparent le souper. Quant eux chevaux, on donne la liberté aux plus raisonnables ; à ceux qui le sont moins, on attache les pieds de devant, pour qu’ils ne s’éloignent pas trop du campement. Il faut que les pauvres bétes piochent toute la nuit pour se procurer le misérable foin que couvre la neige.
Josait cet ment de re IOnÿs s si loin dans ces mait son ans cesse.
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“ Souvent nos chevaux sauvages sont plusieurs jours sons pouvoir trouver de nourriture, ce qui arrive quand il y a trois ou quatre pieds de neive sur la terré. Nos chevaux du Canada ne seraient pas capables de supporter d'aussi grandes privations. ”
On s'arrêta au fort Okanagan où il y avait encore trois pieds de neige et où la glace tenait bon. Cet arrêt dura treize jours, en attendant les berges. “ Enfin, dit-il, je me décide à descendre le long de la rivière avec mes deux pauvres chevaux dont les pattes étaient toutes ensanglantées à force d’avoir si longtemps pioché et cassé la neige couverte d’une épaisse croûte. ”
Et quel genre de vie !
“ Pas de bardeau (c'est ainsi que l’on appelle le saumon sec) dans le fort. Les deux hommes qu y passaient l'hiver avaient été obligés de tuer des chevaux pour se nourrir de leur chair. Le commis et moi faisions deux bouches de plus à satisfaire. Un cheval reçut une balle dans la tête : je vous assurë qu’à cette saison, il ne flottait pas dans la graisse ; cependant, on mit
chaudière au feu. Mais il fallait faire diversion : toujours du dinde; on finit par s'en dégoûter. Il y avait au fort des chèvres qui n'avaient vécu tout l’hiver que des branches d'arbres, des petits cochons qui avaient peine à se tenir sur leurs pattes, tant ils étaient affaiblis par le jeûne. On dût faire main-basse sur les pauvres bêtes ; c'était toujours de la viande : un mets servait de pain à l’autre. Il fallait bien faire le carême avec quelque chose: c’est le premier que j'ai passé de la sorte. Ne vous imaginez pas que je fus triste : au contraire, ce genre de vie me rendait tout joyeux.”
L'express n'arrivant pas, et ses chevaux étant trop fatigués ponr porter leur maître, notre missionnaire, avec son serviteur, continua sa route à pied jusqu'au fort Vancouver, où M. Blanchet, comme par une inspiration divine, l’attendait priant pour son retour.
Après dix mois d'absence, quel bonheur ! et quelle joie de se revoir ! C'était une double résurrection, car onétait à Pâques. Aussi quelles actions de grâces, M. Demers ne dût-il pas rendre à Dieu en Célébrant ce jour là la sainte messe, pour
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la visible protection dont il l'avait couvert pendant cette mission, comme, aussi pour tous les bienfaits accordés depuis ses cinq ans d’apostolat en ce pays.
Le parcours avait été de mil quatre cent vingtcinq milles.
Une nouvelle époque, une ère de progrès commençait maintenant pour ces nobles pionniers de ka civilisation, et tant de travaux héroïques,en s’agrandissant et se développant, devaient bientôt atteindre le degré d'organisation nécessaire aux œuvres durables. Après la lutte contre l’idolâtrie et le paganisme, M. Demers allait exercer son zèle dans d’autres combats, moins fatiguants pour le corps, c’est vrai, mais exigeant un plus rude labeur d'esprit et surtout le déploiement de toutes les ressources de son intelligence.
M. DEMERS CURÉ D'OREGON Crry.
Au premier mars 1844, M, Demers fut nommé curé d’Oregon City. Cette ville naissante composée d'abord de quelques maisons bâties en
1842 par le Dr. McLaughlin, comptait au bout de deux années une ,soixantaine de maisons, et semblait déjà annoncer la grande ville qu'elle est aujourd'hui. Les américains commençaient à y émigrer en grand nombre, et cette augmentation de population protestante menaçait de devenir un appoint considérable au ministre méthodiste qui n'avait malheureusement que trop réussi à faire un certain nombre de prosélytes parmi les sauvages. M. Dr.
mers fut donc choisi et désigné pour mettre une digue à ce flot envahissant de la religion iméthodiste. En même temps qu'il prenait por session de son poste, l'envoyé du gouvernement des Etats-Unis essayait de jeter les bases de cer-
taines lois parmi les sauvages.
D'un autre côté, les missions n'étaient pas
, ° , 2 , £ \ A néoligées, car cinq Jésuites, ayant à leur tête le pere de Smedt, partis d'Anvers le neuf jar vier, arrivaient le seize d'août, accompagnés de cinq religieuses, de Notre Dame de Namur, éta-
blissaient leur maison-mère dans les environs de Wallamette, érigé en Vicariat-apostolique, et prnaient charge des travaux déjà ébauchés par MM. Blanchet Demers et autres missionnaires
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On avait aussi fondé au même endroit un petit collège qui fut placé sous la direction de M. Bolduë. (1) Pour le moment, on n’y donnait qu'une instruction élémentaire aux canadiens et aux américains. Mais il faisait concevoir d’heureuses espérances pour l'avenir, et léducation supérieure devait suivre bientôt. Au reste, M. Bolduc était bien l’homme qu'il fallait pour faire prospérer le nouveau collège, et avec lui le succès de l'œuvre était assuré.
Ce fut au milieu de cet été de 1844 que tout cet immense territoire, évangélisé pendant six ans par nos missionnaires, fut détaché du vieux tronc de Québec et érigé en Vicariat Apostolique. Mgr Blanchet, ayant reçu les bulles du St-Siège, partit pour l’Europe et le Canada, laissant M. Demers comme administrateur en son absence. Ce dernier devait prendre soin de l'établissement de Wallamette, et visiter de temps eu temps les catholiques et les sauvages de la ville d'Orégon, etc.
1.—M. Bolduc et M. Langlois étaient venus rejoindre nos missionnaires, au mois de septembre 1842, après un voyage de plusieurs mois, en contournant le Cap Horn.
192 MGR DEMERS Pour donner une idée de la responsabilité qui pesait sur les épaules de M. Demers, constatons qu'à cette époque la population sauvage du Vicariat apostolique, d'après l'estimation la plus correcte, se montait à environ cent dix mille âmes, dont la grande majorité habitait au nord de la rivière Colombie. Mais, sur ce nombre, il n’y avait encore que six mille chrétiens. La population canadienne, avons-nous déjà dit, y compris les femmes et les enfants, y était d'environ mille âmes, distribuées dans les différents postes de la Compagnie.
M. Blanchet fut sacré evêque de Drasa à Montréal, le 25 juillet 1845.
Pendant cet intervalle, tout avait bien réussi à M. Demers dans les nouvelles fonctions que la Providence lui avait assignées. ! La mission méthodiste était en lambeaux, un autre ministre avait été obligé de déguerpir. Son séjour au milieu des Américains à Oregon City semblait
1.—Le Père de Smedt, mort en odeur de sainteté vers 1873, avait collecté dans ses différents voyages en Europe $330,000 qu'il consacra à l'entretien des missions parmi les sauvages de l'Amérique. Il employa pour le même but apostolique 850,000 données par ses propres parents
en Belgique.
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Une seule chose, cependant, chagrinait le cœur de M. Demers : c'était de se voir séparé à jamais du diocèse de Québec et de devenir comme un étranger à l'égard du pays qui l'avait vu naître. ‘ : umane loquor, super hoc doleo,” repétait-ilavec St-Paul.
Aussi, dans une lettre qui renferme les sentiments les plus beaux et les plus touchants, se recommande-t-il lui-même et recommande-t-il plus que jamais ses missions aux prières de ses
compatriotes.
“Il en est besoin (des prières), dit-il, pour se soutenir dans des missions comme celle de la Cadélonie qui a paru vous faire peur à cause du grand isolement où l’on s’y trouve.
craignais pas de vous scandaliser, je vous dirais avec quel courage, ou plutôt quelle effronterie je m'y suis lancé : il faut l’éprouver par soi-mé-
avoir abattu leurs prejugés-contre la religion catholique. Tout, enfin, se présentait sous l’as- Et, avec tous ses collaborateurs si capables de le seconder, les fardeaux devenaient beaucoup moins pénibles,
me pour savoir combien Dieu tient de grâces en réserve pour les pauvres missionnaires ; je m'en suis bien senti pendant la mission que j'ai faite dans cette région éloignée : l’on n’est jamais plus à son aise que lorsqu'on en est réduit à ne compter que sur la divine Providence. Vous ne pouvez vous former d'idée du contentement et des
consolations dont je jouissais alors.”
Quelle haute et sereine philosophie ! Quelle suavité d'âme et placidité de cœur dans cette simple pensée! Aussi, sent-on dans toutes ses actions je ne sais quelle grâce surnaturelle et mystérieuse qui pénètre son être, qui s’en empare et le domine tout entier. On croit déjà voir poindre en lui l'aurore de la haute dignité dont il sera bientôt revêtt Il n’en a pourtant pas le désir: son seul et unique but, c’est de tout préparer, de tout mettre dans le meilleur ordre au moral comme au temporel pour recevoir dignement le grand envoyé de Dieu, le pontife élu du Seigneur, appelé le premier à étendre le sceptre pastoral sur cette immense région du Pacifique. Premier apôtre de ces tribus idolôtres, Mgr Blanchet en était aussi le premier évêque,
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L'année 1845 et une partie de 1846 se passèrent donc pour l'abbé Demers dans ce travail de préparation. Aussi mit-il en construction quatre églises à la fois, l’une à Oregon City, l’autre à Vancouver, une troisième à Wallamette et une quatrième à Grande Prairie.
La première de ces églises avait soixante pieds
D de longueur sur trente de largeur, un solage haut
de six pieds, avec des chapelles latérales, corniches, fenêtres gothiques, etc. “ On prétend, écrivait-il, que lorsqu'elle sera terminée, elle sera un ornement pour notre ville naissante et que notre évêque: ne dédaignera pas de l’accepter pour sa cathédrale.
“Je me bâtis en même temps une petite maison; ar jusqu'à présent, j'ai logé dans une qui ne nous appartient pas, et pour laquelle il m'a fallu myer dix piastres par mois de loyer.”
Notre missionnaire se multipliait donc pour le arachèvement de tant de constructions, et fallait toate sa confiance en la divine Proidence pour continuer de telles entreprises, brsque sa bourse était vide. “ La Colombie,
disait Mgr Blanchet, doit presque toutes se églises et chapelles à Mgr Demers. Je l’ai vu l’œuvre, ajoute-t-il, maintes et maintes fois, avec un zèle à toute épreuve, quand, souvent, il n'a vait pas même un sou pour payer ses dépenses Et si on lui demandait comment il espérait payer les dettes qu'il contractait, il répondait : “C'est pour la gloire de Dieu que je travaille, c'est lui qui paiera.”
Et Dieu ne lui fit jamais défaut.
En ce qui concerne les ouvrages manuels, M.
Demers était d'une habileté consommée : c'était, du reste, chez lui un talent de famille, en quel: que sorte héréditaire. Construire un édifice, une église, ne signifiait pas seulement pour lui pas ser contrat avec un ouvrier : non, car il était le premier à l'œuvre, toujours à la tête de ceux qu’il employait, soit comme menuisier, maçon, architecte ou charpentier, soit comme forgeron, orfèvre et relieur.
Son adresse et ses ressources étonnaient tous ceux qui le voyaient à l’œuvre; les sauvage surtout, le considéraient comme l'héritier du
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génie du Grand Maître, et le surnommaient le bien-aimé de l'esprit d'en haut.
Ses connaissances en architecture n'étaient surpassées que par celles de son parent, M. Jérôme Demers. De plus, dans la pratique, il savait renverser toutes les difficultés. ù
Il était aussi arpenteur, et à lui voir lever des plans, tirer des lignes, on eût dit qu'il avait consacré plusieurs années de sa vie à étudier le génie civil. Sa montre ne pénétra jamais dans un autre atelier que le sien, et fallait-il une réparation quelconque, en un instant tout était fait,
Parmi les nombreux souvenirs qu’il distribua aux sauvages, se trouvaient un grand nombre de crucifix faits de ses propres muins.
M. Demers, d’après une chronique, a laissé ici, en Canada, des preuves remarquables de son talent pour la reliure, entr'autres un dictionnaire dont M. Bernard se servit pendant ses études, et un bréviaire que M. Benjamin Desrochers légua, lorsqu'il fut frappé de cécité, à son neveu, Mgr Méthot, décédé il y a deux ans, et ancien Supérieur du Séminaire de Québec,
À quelqu'un qui s’étonnait de cette habileté en tous genres, M. Demers répondait : “ Mon cher ami, il n’y a rien d’impossible à l’homme qui sait mettre sa confiance en Dieu. Pour moi, quand une chose me paraît nécessaire, et que je rencontre des obstacles insurmontables à son exécution, je dis avec confiance : “Mon Dieu, faites cela vous-même” et, aussitôt, la chose devient facile.”
Avec une foi semblable, il aurait pu transporter les montagnes, si cela eût été nécessaire à la gloire de Dieu.
Qu'on joigne à ces qualités, à ces diverses aptitudes, l'étonnante facilité qu’il avait pour apprendre les idiômes les plus difficiles, et on sera forcé d’avouer que c'était une âme de choix, une intelligence d'élite, un instrument merveilleux que le Seigneur avait façonné et préparé tout exprès pour la haute et si importante mission qu’il lui destinait.
L'église d’Oregon City fut ouverte au culte au mois de février 1846, au milieu d'un grand concours de protestants. Ces derniers, à la suite de
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cette cérémonie,continuèrent à fréquenter les réunions des catholiques et montrèrent un grand zèle à se faire expliquer les dogmes de la religion. Peu à peu leurs préjugés disparurent, et, sans se convertir encore, ils se prirent à aimer ce qu'ils avaient jusque là détesté. M. Demers, voyant ces bonnes dispositions et sentant bien que cette moisson d'âmes touchait à sa maturité, appelait de tous ses vœux l’occcasion favorable pour recueillir de si heureux fruits. Aussi la première grâce qu'il se proposait de demander à Mgr Blanchet, lors de son arrivée, était d’être placé lui-même dans cette ville, dont les habitants lui étaient très attachés, et parmi lesquels il ne manquerait pas d'opérer les conversions que l’avenir lui faisait entrevoir.
Mais, à incertitude des prévisions humaines, au moment même où ces pensées d'espérance et de bonheur s’agitaient dans son esprit, Dicu,dans ses décrets infinis, lui marquait des destinées beaucoup plus grandes et plus élevées. Quelques mois encore, et il allait être, lui aussi, chargé de l'administration spirituelle d’un iramense pays, presque inconnu à ses yeux, et où il aurait à
créer ce qu’en ce moment il préparait pour un autre avec tant de soin.
Là aussi, 1l devait être fondateur.
Les quatre églises et les presbytères dont il a été question plus haut n'étaient pas encore terminés qu'il faisait commencer à Wallamette la construction d'une cinquième église et d’une maison épiscopale qu’il voulait voir terminées pour l’arrivée de Mgr Blanchet. Les choses nécessuires à la vie étaient chères, la main d'œuvre rareetde haut prix,de sorte qu’il fallait un zèle,une énergieet des moyens plus que naturels pour réussir en tant d'entreprises simultanées et les mener à bonne fin. Toutefois la gaîté et la bonne humeur, dont son caractère était sirichement doué,ne l’'abandonnaiïent pas, et, lui, qui ne possédait rien des biens de ce monde, savait s’écrier, en souriant, au milieu de ses troubles et de ses tourments ‘“ qu'il faudrait que Mgr Blanchet revint avec une bourse bien garnie pour l’empêcher de faire banqueroute.”
Cependant,sur ces entrefaites, son courage faillit succomber devant une épreuve d’un nouveau
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genre qu'il redoutait, mais à laquelle il ne s'attendait pas si brusquement. Les autres mission-
naires en furent atterrés comme lui et, pour un moment, tous ses travaux, fruits de tant de troubleet de dévoûment, coururent le plusgranddanger qui les eût menacés depuis le commencement de leur exécution. Deux irlandais se mirent à fabriquer du whiskey, et ce poison exerça de suite l'influence la plus délétère sur les canadiens et les métis. Si cet infâme commerce se fût étendu jusqu'aux sauvages, tout aurait été perdu. M. Demers tonna, supplia, mit tous en œuvre pour ar-
rêter ce fleau.
Ses confrères, M. Bolduc et un
père Jésuite, en firent autant. Ce dernier surtout faisait retentir aux oreilles des délinquants desaccents propres à épouvanter les démonseux-mêmes. Mais ce que craignait surtout M. Demers, c'était l'amertune dont serait navré le cœur de Mgr
Blanchet à son retour.
Et il redoutait en outre
de ne pas pouvoir boire ce calice avec lui, prévoyant que, malgré les efforts qu'il ferait pour l'attacher à sa mission, il se verrait forcé de
s'en éloigner.
Pendant un certain temps, les sermons et les
exhortations produisirent peu d'effet, maïs, heu-
reusement, les autorités civiles édictèrent des lois très sévères, défendant l'introduction et la fabrication des liqueurs fortes, etne négligèrentrien pourenassurer l'observance. Cesréglements furent la sanction du travail des missionnaires, et petit à petit les abus cessèrent.
M. Demers voyait ce nouveau et grand obstacle disparaître, sans prévoir quelle serait la prochaine épreuvequel’avenir lui tenaiten réserve.—Ilavait passé huit ans dans la Colombie. “ Combien m'en reste-t-il à y demeurer, écrivait-il à ses amis, je n'en sais rien, mais ce que je sais bien, c'est qu'ici les années passent comme des jours. On peut y devenir vieux, en se croyant toujours jeune ; ce qui ne laisse pas d’avoir un certain avantage. Il me semble n'être arrivé que d'hier, être au Séminaire, au milieu de vous, jouissant de votre société, prenant part à votre conversation ; je vous vois même rire en entendant les histoires que je vous débite. Enfin, tout ce que j'ai quitté au-delà des Montagnes Rocheuses est encore tout frais à ma mémoire. Voilà qui est assez drôle, me direz-vous. Allons ! point de reproche : pardonnez à mon pauvre cœur qui a tant de plaisir de se trouver en Canada.”
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C'était le dernier cri d'expansion, d'intimité : joyeuse et douce, que la plume de M. Demers devait jeter sur le papier.—L'année 1846 s’achevait; les grands travaux entrepris avançaient rapidement, et 1847 qui devait les voir compléter était aussi l’époque, marquée de Dieu, où les mérites et les vertus de cet enfant de Saint-Nicolas allaient être couronnés par son élévation à l’épiscopat.
DivisioON DES DIOCÈSESs.
Comme nous l'avons vu, nommé évêque de Drasa, en 1845, Mgr F. N. Blanchetétait passé en France dans l'été suivant,ayant préalablement reçu la consécration épiscopale en Canada. Après avoiraccomplilses pérégrinationsàtraversla France, la Belgique, l'Italie et l'Autriche pour recruter de nouveaux auxiliaires de ses travaux apostoliques, il fit à Rome la rencontre d’éminents personnages. Ceux-ci voulurent se renseigner sur les pays qu'il était chargé d’évangeliser, constater l'augmentation rapide de la population par l'émigration, ainsi que la nécessité d'y établir solidement la prépondérance de la religion catholique. Ils lui suggéièrent à cette fin de demander
au St-Siège d'y ériger une province ecclésiastique.—$Se rendant à cette suggestion, le prélat adressa à la sacrée Congrégation de la Propagande un long mémoire de la plus haute portée, — Il y décrit avec une précision et une hauteur de vues admirables la position géographique, l'importance de l’Orégon et de la Colombie, les premières découvertes et les établissements qu'y firent les Canadiens et les Américains, les expéditions maritimes, les voyages par terre, les commencements de colonisation anglaise et américaine ; puis il passe à la colonisation canadienne et à l’organisation religieuse des possessions russes. Il examine ensuite l'introduction du christianisme, appuie sur l'influence salutaire de l’Evêché de Québec, étudie l’'évangélisation des deux Californies, signale les premières tentatives faites dans l’Orégon et la Colombie, les travaux des missionnaires, l’état religieux dans lequel se trouvait ce pays à leur arrivée, leurs succès, les dangers qu'ils eurent à courir, puis l’état présent de toutes ces missions plus grandes que l’Europe entière, où, après six années d'efforts sans proportion avec les besoins, six mille païens s'étaient convertis, quatorze chapelles et missions avaient
Et
+ pdt
lésiastiprélat Propaportée.
auteur phique, 1bie, les its qu'y »s eXpéles com- , amériadienne ons rusu chrisde l’Ees deux ves faiaux des se troules danésent de l’Europe Ans pros'étaient avaient
étéconstruites ou fondées, mille canadiens tirés du périlimminentde perdre la foi deux établissements d'éducation créés et donnant les plus belles espérances, enfin les projets pervers anéantis et les périls les plus menaçants heureusement conjurés.
Comme organisation fondamentale de ces établissements si vastes et si variés, il proposait la subdivision du Vicariat apostolique de l'Orégon en huit diocèses. Mais, pour le moment» le Saint-Siège se borna à la formation de trois diocèses, sauf à en augmenter le nombre, à mesure que les besoins de la religion le rendraient nécessaire.
Les territoires d'Oregon City et de Nesqualy lui furent confiés avec le titre de Métropolitain et d'Archevêque de tout l’Orégon. Monseigneur Al. Magloire Blanchet, son frère, chanoïine de Montréal, reçut les territoires de Wallawalla, de Fort-Hall et de Colville. Enfin le sujet de cette étude, celui qui avec Mgr N. F. Blanchet avait contribué à la fondation de la mission de l’Orégon, Mgr Demers, vit lui écheoir en partage la région de Vancouver, de la Princesse-Charlotte et de la Nouvelle Calédonie, avec toutes les
possessions anglaises et russes jusqu'à la mer glaciale.