DIFFICULTÉS ET TRAVAUX
Ces absences multipliées furent cause qu’à son arrivée il se trouva en face d’un surcroît de besogne. Si à cette accumulation d'ouvrage nous ajoutons les nouveaux besoins qui se faisaient sentir, l’on verra que sa santé qui aurait demandé beaucoup plus de repos ne se trouvait guères
épargnée.
Parmi ces exigences, deux, surtout, semblaient primer toutes les autres ; la première consistait en ce que le ministère devait se faire dorénavant presqu’exclusivement en englais; la seconde, en
ce que l’œuvre du saint évêque était menacée par la propagande la plus active de la part des sectes protestantes. Ces dernières avaient construit plusieurs églises, et l'argent ne paraissait pas leur faire défaut.
Tous ces changements s’opéraient avec l’accroissement rapide de la ville de Victoria dont les édifices déjà nombreux et très-beaux attestaient d'avance la prospérité future de cette capitale du Pacifique. L'on peut se former une idée de cette émulation à faire grand et bien
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par lé seul fait qu’une division s'étant élevée entre deux ministres protestants de la même croyance, les partisans de l’un souscrivirent sur-le-champ une somme de trois mille piastres pour l'érection d’un temple de leur sous-dénomination. :
Malgré cette division, la propagande de ces sectes était des plus actives. Pour faire opposition au couvent des Sœurs de la miséricorde de Mgr Demers, l'Evêque Anglican avait fait venir d'Anglet :'e des femmes qui ouvrirent un collège pou’ !: jeunes filles, un “ Ladies College. ” Puis il s'était mis à l’œuvre, faisant faire le tour des maisons pour dire aux parents, même catholiques, qu'ils feraient mieux de retirer leurs enfants de chez les Sœurs. Les catholiques ne firent, bien entendu, aucun cas de ces propositions. Quant aux protestants, ils demeurèrent presque indifférents à ce beau zèle, déclarant qu'ils étaient trop contents des Sœurs pour leur enlever leurs enfants.
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Le fanatisme s'était également attaqué, mais sans plus de succès, à l’école des garçons, tenue par les admirables Frères de St-Viateur, Il va
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sans dire que ce parti était furieux de l’influence des catholiques et de la confiance que leurs institutions inspiraient.
En effet, les protestants bien pensants confiaient leurs enfants aux deux écoles catholiques, les préférant tant sous le rapport du progrès que sous celui de la surveillance. En disant the Bishop's school (l'école de l’'Evêque), ils croyaient avoir tout dit: c'était une école où les enfants n'étaient pas exposés à apprendre le mal, où les vicieux se réformaient, loin de trouver une occasion de se livrer à leurs mauvais penchants, et où ils étaient dans l’impossiblité de perdre leurs petits compagnons. La réputation de l’école des Sœurs n'était pas moins bien établie: “ Il est inutile d’ergoter, disait un protestant, nous n'avons rien de pareil à vos institutions pour
‘éducation des filles : les Sœurs sont les meilleures institutrices sous tous les rapports.”
Ceci se passait en 1860, et, depuis cette épo- |
qne, la Providence n’a cessé de bénir les efforts et le dévouement de ces intitutions.
Sur ces entrefaites, l’évêque Anglican avait
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publié à Londres un pamphlet destiné, dans sa pensée, à faire mousser son œuvre. À la lecture de cet opuscule, l’évêque protestant de Dublin crut devoir faire un appel à son clergé en faveur des sauvages de la Colombie Anglaise, comme si ces derniers eussent à peine connu le nom de | Dieu. “ Malheureusement, lui répondait Mgr Demers, le nom de Dieu a été plus connu que servi parmi ces pauvres sauvages, grâce au contact de certains blancs. Mais, donnez-moi une tribu sauvage qui ne connaîtrait que son missionnaire, et avant deux ans je vous la montrerai chrétienne et pratiquante.”
Aux inexactitudes et aux attaques personnelles contenues dans cette publication de l’Evêque Hill, Mgr Demers s'était jusque là contenté de répondre dans les colonnes du journal le British Colonist. Mais il crut, et avec raison, que, dans l'intérêt de sa cause, il devait riposter sur le terrain même d'où le coup avait été tiré. C’est
pourquoi il écrivit au Tablet de Londres une lettre que, vu son importance et malgré sa lon-
gueur, nous nous faisons un devoir d'insérer ici :
A M. l'Editeur du Tablet.
Cher Monsieur,
“Un pamphet, contenant plusieurs lettres écrites par le Dr Hill, l’'Evêque protestaut de la Colombie Anglaise, a été publié dernièrement à Londres. Quelques extraits de ce pamphlet reproduits par le British Colonist, journal quotidien de cette ville, le cinq octobre, ont blessé les sentiments des citoyens de toutes classe et de toute dénomination, à cause des injustes insinuations et des assertions erronées qu’il contient. Je n'aurais pas dû m'occuper de ce pamphlet, mais comme on m'y prête des actes dont je n'ai pas eu connaissance, et qu’on y porte des accusations contre moi, je me dois à moi-même et à la cause que je représente dans ce pays de ne pas laisser les catholiques et les protestants d'Angleterre sous une impression aussi préjudic.able à mon caractère, quoique ce ne soit pas sans un sentiment pénible que je parais devant eux. Etant bien connu en ce pays, je ne me sernis donné aucun trouble à ce sujet, si la circulätion de ces accusations s'était bornée à ses limites. L'on a déjà fait justice des avancés gratuits faits contre moi,
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et je pouvais, par conséauent, les laisser tomber de suite dans le mépris qu’ils méritent,
“ Il est, cependant, deux faits faussement cités qui, n'étant pas connus d’une manière correcte, doivent être rectifiés. On veut bien prétendre que “ la fondation de £100 par année, accordée par la compagnie de la Baie d'Hudson, était suffisante pour engager l'Eglise de Rome dans son zèle et la mettre en état de nommer un évêque de l'île de Vancouver qui est supporté par la Propagande.”
“J'ai déjà refuté ceci dans le British Colomist.
“ Le Dr Hill prétend que je suis mécontent de la réception qui lui a été faite, et qu'en conséquence j'ai voté contre le gouvernement à l’élec- HORS, Je ne suis pas un homme à me laisser influencer par un motif aussi bas que la jalousie.
“ Quant à l'accusation en elle-même, je déclare hautement qu’elle ne renferme pas un mot de vérité. ....... Le Dr Hill est arrivé ici le 6 janvier, et je donnai mon vote le lendemain, lorsque
je pouvais à peine avoir appris son arrivée en ville, et avant que l’ont eût fait aucune démarche pour organiser la “réception cordiale” Je le demande donc au nom du sens commun:
comment un évènement qui n'était pas encore arrivé pouvait-il me mécontenter et me porter à voter contre le gouvernement ? Quel objet l'E. vêque pouvait-il avoir en vue en mentionnant ce fait, même s’il était vrai? Etait-il nécessaire pour le succès de sa mission dans ce pays, ou bien voulait-il s'en servir pour me représenter comme hostile au gouvernement, non comme on le comprenait en cette occasion, mais comme ennemi du gouvernement de sa Majesté en ce
‘ Dans tous les cas, je dois dire que, faisant usage de mon droit de citoyen et de sujet britannique, j'ai voté avec le parti de la réforme, sans
me troubler un instant l'esprit au sujet de M. Hill.
‘%::. laisse à décider s’il y a bien de la convenance à représenter un parti, qui demande la réforme dans les affaires politiques de la colonie, comme coupable de trahison, et à assimiler à la
rivée en démarile.” Je ommun :
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à COnVvede la récolonie, iler à la
MGR DEMERS 803 déloyauté le désir de faire disparaître des abus.
“La seconde accusation portée par l’auteur contre moi, est qu’il “imagine que j'ai ameuté le peuple contre lui ;” ‘‘ que son vendeur de lait le lui refuse maintenant et que c'est ma faute etc.
etc.” Il suffit de citer ces futilités pour qu'elles tombent d’elle-mêmes......
Mgr Demers repond ensuite à l’accusation :
“ qu'il y a beaucoup à redouter de la part des Romanistes,” et il ajoute : “ Je suis très obligé à ce monsieur, pour la mention qu'il fait du vigoureux établissement du système de la religion romaine. Je suis très content de voir qu’il remarque au sujet de mes écoles, tant de garçons que de filles, que la classe élevée et choisie y envoie ses enfants. Ceci démontre que le pamphlétaire n’était pas correct lorsqu'il disait auparavant que rien n'avait été fait pour établir le christianisme dans ces pays. .......... Le compliment serait complet s’il n’était pas saturé d’une dose de bigoterie et d’intolérance, lorsqu'il est dit “que la population future est en danger de voir les sources même de sa vie compromises par une religion fausse et par l'infidé-
304 MGR DEMÉRS
lité” Il paraît, néanmoins, que la meilleure classe à laquelle le docteur fait allusion ne trouve pas le danger si imminent, puisqu'elle continue d'envoyer ses enfants au nombre de cinquante pour recevoir leur instruction et leur éducation des mains des Sœurs de la Charité.”
Après avoir ainsi fait justice des assertions inexactes du Dr Hill concernant la religion catholique et lui-même, l’éminent prélat réfute au long certains faux avancés de son commissaire au sujet de la tolérance et de la patience chrétiennes, sur la réserve, la bienveillance affectionnée, la candeur décidée qui doivent marquer les pas des apôtres.— Puis il termine en ces termes cette éloquente refutation : “ Le révérend commissaire tombe ici dans une erreur. Le mot Christianisme a retenti il y a dix-huit ans, et a toujours été publié depuis à travers les plaines, sur les montagnes et sur les rivières de la Colombie Anglaise, Dès 1842 et 1843, j'y étais moi-même visitant les différentes tribus d'Indiens et leur donnant les premières notions de la religion. Et jusqu’à ce jour, les mineurs sont frappés d'étonnement en voyant tant de signes
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MGR DÉMERS 305
de religion parmi eux. Lorsqu'on leur demande comment leur sont venues ces connaissances et comment ils ont appris des chansons et des prières, ils répondent “ qu’il y a bien des années un homme de prière, une Robe Noire, vint les visiter et leur enseigna toutes choses.”
“ En différents temps, d’autres robes noires ont été parmi eux; et, en ce moment, quatre de mes prêtres résident permansmment dans la Colombie Anglaise. Je pourrais ajouter que, durant mon séjour parmi eux, ces sauvages érigèrent trois chapelles, bien pauvres, il est vrai, mais dont on voit encore des vestiges aujourd'hui.
“Sur ce, je prends congé des auteurs du pamphlet, en leur conseillant de ne jamais oublier à l'avenir la règle précieuse qui domine tous les autres préceptes de la loi naturelle : “ Ne faites pas à autrui ce què vous ne voudriez pas qu'il vous fût fait.”
t MODESTE DEMERS,
Evêque de l'Ile de Vancouver.
10 Octobre 1860.
On peut juger à la lecture de ce document par quelles petites misères, par quelles tracasseries viles et basses devait passer le vénérable évêque de Vancouver. Aussi s’efforçait-il de redoubler de zèle, d'activité et d’habileté pour parer tous ces différents coups dirigés, ouvertement ou d’une manière déguisée, contre son œuvre, et s’'appliquait-il à multiplier ses ressources de propagande et de défense.
Comme nous l’avons vu, sa cathédrale, œuvre du bon père Michaud, et l’une des meilleures pièces d'architecture exécutées jusque-là dans le pays, s’achevait à cet automne de 1860,
Deux autres chapelles, l’une pour les sauvages, sous la direction de M. Rondeau, et l’autre présidée par les Oblats avaient aussi été bénites vers le même temps. Ces derniers, chargés plus particulièrement du soin des sauvages, étaient au nombre de quatre dont trois sur le territoire de la Colombie Anglaise, où l’on commençait également à élever des chapelles à New-Westminster, à Hope et à Yale. Il y avait de plus trois prêtres séculiers au même endroit, dont deux pour les sauvages et un pour les blancs. Les
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autres prêtres, au nombre de cinq, étaient fixés les uns auprès de leur évêque, les autres en diverses parties de l’île qu’ils visitaient, et où une église était aussi en voie de préparation à Nanaïmo.—Ces églises allaient s'élever sur des lots de terre donnés par le gouvernement.
De Nanaïmo, en suivant la côte Nord jusqu'aux possessions russes, et en revenant par l’autre côté de l’île, ce qui en faisait le tour complet, les missionnaires exploraient un nouveau et vaste champ, bordé de tribus sauvages très nombreuses, encore dans la barbarie, il est vrai, mais sur lesquelles l’on fondait plus d’espoir que sur celles établies dans le voisinage des blancs, où la démoralisation régnait à un haut dégré. Les premières, en effet, étaient douées d’une plus grande virilité ; elles avaient plus de caractère que les autres, et, une fois qu’elles avaient connu et embrassé la vérité, elles y restaient fidèles.
Cette visite des prêtres complétait l’évangélisation de l’île de Vancouver et de ses dépendances. Elle eut aussi l'avantage de devancer les ministres protestants qui arrivaient en grand
nombre dans le pays, et qui, au lieu de conduire dans la voie droite ces pauvres enfants de la forêt, cherchaïent plutôt à fausser leurs idées et à leur donner des préjugés qu'il était bien dificile ensuite de détruire.
Ses positions ainsi bien assises de ce côté, Mgr Demers avait placé deux pères Oblats sur le lac Okc.ag: , près de la frontière américaine. De là, et à mesure qu’on pourrait leur venir en aide, ils c''va:: 1! s'avancer dans l’intérieur, et prendre charge des sauvages, au nombre de 1500, qui avaient été initiés à la connais-
sance du christianisme et baptisés par Mgr Demers lui-même et les Jésuites après lui, quinze à vingt ans auparavant.
D'un autre côté, un prêtre séculier parcourait les confins de la rivière Fraser. ayant charge des mineurs et des sauvages qui étaient assez nombreux le long de ce fleuve.
En 1863, les Oblats fondèrent eux-mêmes, sur un point central, un établissement considérable. A la chapelle qui y fut!érigée, on annexa une école où les sauvages étaient instruits et appre-
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naïent à cultiver. C’était une école d’agriculture en herbe, l'embryon des écoles industrielles et agricoles que le gouvernement du Canada maintient aujourd'hui dans la Colombie et le Nord-Ouest. D’autres écoles s’établissaient en d’autres endroits, notamment chez les Cowichans ; on y donnait l'instruction aux enfants, et une fois ceux-ci formés, les parents finissaient par apprendre.
Cependant, pour mieux tenir tête à l'ennemi, le zélé pasteur fit venir, dans cet été de 1863, un Oblat Irlandais et un frère. Pur leur moyen, il ouvrit un petit collège où l’enseignement se donnait en anglais, faisant contre-poids aux maisons protestantes et empêchant les catholiques de les fréquenter. Vers l’automne, un nouvel Oblat et un autre frère s’adjoignirent aux deux premiers ; et, ainsi, sous la direction des Oblats, s’inaugura cette institution bien frêle, il est vrai, à ses débuts, mais qui était l'espérance de l'avenir.
La même année et l’année suivante, des prétres formés au collège Américain de Louvain, et des sujets choisis par le Directeur du Collège de
AU Hallows complétèrent le personnel de la maison.
Résumant la situation, Mgr Demers écrivait à la date du sept novembre : “ Les efforts des ministres protestants pour s'emparer de l’instruction publique ont autant fait que les nécessités du diocèse pour me pousser à ces mesures. Il faut bien marcher avec les évènements, la Providence se cuarge alors de pourvoir aux ressources... .., Le prospectus du nouveau collège qui a paru dans les journaux est tombé comme un coup de foudre parmi les ministres... .mais ils ne sont pas d'accord; car l’un d'eux me disait tantôt que nous sommes à la tête en fait d’enseignement, et que c’est l’opinion publique. ”