‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 3 sur 35 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

Nous faisons profession de croire que depuis 1 789 le seul vrai gouvernenient pour tous les peuples civilisés est la monarchie constitutionnelle. Cette forme de gouvernement est celle qui assure le mieux la liberté; cest par là quelle nous est chère ] car la liberté c'est la. vie; et sans elle peuples et individus languissent comme dans les ombres de la mort. Nos vœux el notre cœur sont donc partout où on Tinvoque, 011 Ton combat, où Ion souffre pour elle. De même en philosophie, bien qu'appliqués à nous retenir fermement sur la pente qui entraîne l'idéalisme au mysticisme, nous sommes déclarés partisans de tout système favorable à la sainte cause de la spiritualité de l'âme, de la liberté et de la responsabilité des actions, de la distinction fondamentale du bien et du mal , de la vertu désintéressée , d'un Dieu créateur et ordonnateur des mondes, soutien et refuge de l'humanité. Cest par ce motif que, sans renoncer à notre propre jugement et à nos propres vues, dans cette lutte de systèmes opposés, tour à tour vainqueurs et vaincus, qu'on appelle la philosophie moderne, toutes nos prédilections avouées sont pour le cartésianisme. Nous respectons, nous chérissons la liberté philosophique, mais nous sommes convaincus que son meilleur emploi est dans l'école cartésienne. Cette école est à nos yeux bien audessus de toutes les écoles rivales par sa méthode qui est la vraie, par son esprit indépendant et modéré qui est le véritable esprit philosophique , par ce caractère de spiritualisme à la fois sobre

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et élevé qui doit toujours être le nôtre, par la grandeur et la beauté morale de ses principes en tout genre, enfin parce quelle est essentiellement française et qu elle a répandu sur la nation une gloire immense qu'il n est pas bon de répudier ; car, après la vérité, la gloire n est-elle pas aussi quelque chose de sacré? C'est ce dernier titre en quelque sorte patriotique du cartésianisme que nous rappellerons brièvement : nous avons cent ^fois exposé et déveoppé les autres.

Quoi qu en dise l'Angleterre , ce n est pas Bacon , c'est Descartes qui est le père de la philosophie moderne. Bacon est assurément un très-grand esprit; mais cest plutôt encore un incomparable ômateur de métaphysique qu un métaphysicien, à proprement parler. Il a proclamé dans un langage magnifique d excellents préceptes un peu vagues, empruntés la plupart aux physiciens et aux naturalistes dltalie, muis que lui-même na pas mis en pratique. Il n a laissé aucune théorie générale ou particulière, aucune découverte, ni grande ni petite, à laquelle son nom demeure attaché. Descartes est l'auteur d'une méthode nette et précise, et il la appliquée à deux ou trois sciences qu'il a renouvelées ou créées.

Essayez d'enlever Descartes à s jn temps : la trame du xvii*' siècle n est pas seulement troublée , elle est déchirée. Hommes et choses , tout est remué et bouleversé de fond en comble. Il n'y a peut-être pas un seul fait intellectuel un peu considérable qi^i de-

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meure entier, ni un grand esprit qui reste debout. Que deviennent Malebranche, Arnauld, Fénelon, Bossuet, Spinoza, Leibnitz, Locke lui-même?

Tous ont reçu par quelque c6té et portent visible Kempreirite. de Descartes. Otez Bacon, rien nest changé; iln'a exercé d*influence sur personne, pas même sur Locke qui te cite à peine. Il semble que la honte de sa conduite ait pesé sur sa mémoire et longtemps obscurci lautorité de son génie. C'est seulement, ou du moins c'est surtout au milieu du xvui® siècle qu on Tévoque, presque du sein de loubli, pour je joindre à Locke et les tourner tous deux contre le cartésianisme.

Osons dire la vérité : le xviii® siècle en France, si riche en grands hommes^, n'en a pas produit un seul en philosophie, si du moins par philosophie on entend la métaphysique. Turgot est le seul homme supérieur qui ait eu un goût marqué pour ce genre d'études; mais il en est resté à son coup d'essai ; de sorte que Condillac est encore le premier et presque le seul métaphysicien français du xyiii*" siècle. Or, qu'est-ce que Condillac, je vous prie, sinon un disciple intelligent de Locke? Il n'a trouvé un peu d'originalité qu'en outrant les principes du maître, et encore dans le détail et dans quelques applications. Le grand disciple de Locke est évi-

* Voyez le jugement que nous avons porté sur le xvnr siècle en France et dans PEurope entière, 1'^ leçon Je notre Histoire de la Philosophie au xviir siècle, t. If' de la 2* s^^rle de nos cours.

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demment Huroe\ qui a écrit vingt ans avant Condillac.

Aussi qu'est -il arrivé? Tandis que Voltaire, Montesquieu , Buflbn , Rousseau , Quesnay ont pour école l'Europe entière, et que tous les historiens, les publicistes , les économistes, les naturalistes célèbres s'inspirent au génie de la France , en métaphysique la France est comme frappée de stérilité. On ne l'imite pas , elle imite ; et sa voix, partout ailleurs si puissante, ne rencontre ici qu'un écho affaibli qui ne parvient pas même à l'oreille de la postérité. C'est que pour conquérir de l'influence en dépit de la distance et par-dessus les barrières des nations , il faut une nouveauté , une force, une grandeur incompatible avec l'esprit d'imitation.

Mais reportez vos regards vers la métaphysique française du xvir siècle : quel spectacle différent I L'Europe entière suit la France, parce qu'en France il a paru un homme extraordinaire qui n'a suivi personne.

Pescartes en effet a tout inventé. Il est sans de-

* Le traité de la Nature humaine est de 1739. Même avant Hume, Locke comptait déjà une foule de partisans, Col lins, Dodwel, Toland, et d^autres encore qui exagérèrent et envenimèrent les propositions les moins heureuses de V Essai sur V Entendement humain, C^est au milieu de cette société active et hardie que tomba Voltaire , conduit par Bolingbrock, pendant son séjour à Londres. L'école de l^cke s'est développée toute seule en Angleterre et ailleurs. Hartley en est le représentant le plus célèbre aprè^ Hume, et il a produit directement Bonnet , Darwin et Priestley.

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