‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 4 sur 35 · X AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

X AVANT-PROPOS

vancier ou du moins sans modèlei L'école qa*il a fondée ne doit rien h aucune inspiration étrangère. C'est un fruit du sol, c*est une œi/vre qui , dans le fond et dans la forme , est profondément et exclusivement française, même encore plus, s'il est permis de le dire , que la poésie et les arts de cette grande et incomparable époque.

Aussi quel mouvement la philosophie cartésienne n'a-t-elle pas soulevé d'un bout de l'Europe à l'autre! Peignons-le d'un seul trait : c'est Descartes qui a produit Spinoza, Leibnitz, Glarke et Locke lui-même.

Sans doute aujourd'hui nous savons que Socrate et Platon ont connu , recommandé, pratiqué mémo la méthode de Descartes , la méthode psychologique ; mais Descartes n'en savait rien : il l'a inventée , comme Socrate l'avait inventée lui-même; et voilà pourquoi l'un et l'autre ont ému, entraîné, subjugué leurs contemporains, et exercé sur l'esprit humain une inQuence sans égale.

Ni l'un ni l'autre, assurément, n'ont échappé à l'erreur. Mais ce qui surnage, ce sont les grandes vérités qu'ils ont mises dans le monde.

Ajoutons que ces vérités ont ce bienfaisant caractère d'f'xhaufl'er et d'élever les âmes autant que d'éclairer et de féconder les esprits.

C'est par là que de bonne heure l'école socratique et l'école cartésienne nous ont si vivement et si puissamment attifé, et que depuis trente années nous n'avons cessé d'appeler la jeunesse de notre pays à ces deux sources inépuisables d'idées vraies et dP inspirations généreuses.

AVANT-PftOPOS. XI

Pour ne parler ici que de Descartes» dès nos dé* buts et dans notre premier enseignement, de 1815 à 1820, nous avons hautement défendu contre Técole écossaise et contre la philosophie allemande les principes de la psychologie et de la théodicée cartésienne. On peut voir dans la première série de nos cours une leçon ^ de 1816 consacrée à démontrer, contre Reid, que le principe du cartésianisme, le fameux : Je pense, donc je suis, ne renferme pas un cercle vicieux, et une autre leçon de 1 820 * dans laquelle, en réfutant le scepticisme de Kant, nous croyons avoir établi sans réplique que la preuve cartésienne de l'existence de Dieu est pure de paralogisme, et qu'elle est le fondement légitime de toute théodicée.

Plus tard, dans notre second enseignement, de 1828 à 1830, nous ne nous sommes pas bornés a glorifier partout le nom, le génie et la méthode de Descartes; nous nous sommes appliqués à mettre en lumière le caractère général, la suite, le progrès, les mérites, comme aussi les défauts, de l'école entière, depuis son fondateur jusqu'à Leibnitz inclusivement. Car Leibnitz est le dernier et le plus grand des cartésiens ^

Depuis nous avons mis bien du temps et des soins à éclaircir divers points de l'histoire et de la doctrine du cartésianisme; par exemple, dans le t. II de la a** édition des Fragments philosophiques,

* T. I", leç. vi% p. 27.

* Leç. vi% Logique transcendentale , p. 237-251.

* T. n- , leç. xr et \\\\

XJI AVANT-PROPOS.

dans VIrUrodaeUon anx œuvres du P. André, et dans notre ouvrage Des Pensées de Pascal.

Tandis que l'Angleterre possède depuis longtemps des éditions magnifiques de Bacon et de Locke, la France- navatt pas même encore une seule édition complète de Descartes. Nous avons réparé cette négligence injurieuse ^ C'est aussi sur notre proposition que FAcadémie des sciences morales et politiques a mis au concours un nouvel examen du cartésianisme *.

Enfin, quand un libraire intelligent a bien voulu nous demander nos conseils sur la composition d'une bibliothèque philosophique» à l'usage de la jeunesse et des gens du monde, nous l'avons vivement engagé et nous l'engageons encore à remettre surtout dans le commerce des idées les chefs-d'œuvre trop oubliés de notre belle philosophie du xvii* siècle. C'est pour fournir un complément utile aux éditions de Descartes, de Malebranche, de Spinoza, d'Arnauld, de Leibnitz, que nous avons réuni en ce volume des morceaux dispersés çà et là, et qui portent la lumière non plus sur les grandes faces suffisamment éclairées, mais sur les côtés inférieurs et comme dans les coins obscurs de cet immortel monument, que le génie français a seul élevé et que seul il peut réparer et agrandir, sans toucher à ses fondements, selon les progrès du temps et les besoins du xix*' siècle.

* Édition de Descaries, 11 vol. in-8 avec planches.

* Voyez dans les Fragments littéraires le discours du président de TAcadémie, p. 52.

FKÂGMEJVTS

DE

PHILOSOPHIE CARTÉSIËIVIVIË.

VANINl,

Ut

Pour apprécier équitablement Vaniiii , il faut le placer parmi ses contemporains, dans sou pays et dans son siècle.'

le xvr siècle est un siècle de révolutions : il rompt avec le moyen âge; il cherche , il entrevoit la terre promise des temps nouveaux ; il n'y parvient point, et s'épuise dans Tenfantement d'un monde qu'il n'a point connu et qui le renie. Le xvif siècle , entièrement émancipé , n'a plus rien de commun avec le moyen âge; mais autant il s'en éloigne , autant et plus encore il diffère et tient à honneur de différer du siècle précédent. A l'ardeur aventureuse il a substitué, une énergie réglée , qui connaît son but et y marche avec ordre. Ici dominent la raison et la mesure , travaillant sur un plan arrêté et produisant des

2 VANJNI.

nioiiuments d*une iK)lidité et d'une beauté qui détient la critique et le temps ; là s'agitait une imagination puissante, mais effrénée, impatiente du présent , en révolte contre le passé , et s'égarant à la poursuite d'un avenir inconnu. Du moins, à la place du moyen âge que Ton repousse, et faute de l'esprit nouveau qui n'est pas venu encore , on a devant soi cette admirable antiquité païenne, sortant alors de ses ruines. On l'imite donc , et parce qu'elle est belle et surtout parce qu'elle est nouvelle ; on l'imite avec esprit , avec imagination , mais sans vraie grandeur; car toute imitation, comme tout effort s Mis un but et sans une direction bien marquée, ne conduisent à rien de grand. Le génie, pour se déployer à son aise, a besoin d'un ordre de choses défini et déterminé, qui l'inspire et qu'il représente. Il s'agite en vain dans le vuide , et ne produit que des œuvres d'un caractère indécis et d'une beauté douteuse.

Hâtons-nous d'appliquer ces considérations générales à la philosophie.

La philosophie grecque et latine a vécu douze siècles , et elle a laissé des monuments immortels, à la fois divers et harmonieux, qui tous, au milieu de différences manifestes, réfléchissent le même caractère. La philosophie du moyen âge qui lui succède, la scolastique, a son caractère aussi , parfaitement déterminé : achevée et accomplie en son genre , elle a son commencement , ses progrès et sa tin, sa barbarie, son éclat et sa décadence; sou époque classique est le xni« siècle avec des saints )K)ur philosophes, et avec ses travaux gigantesques inspires du niénie esprit, empreints des luémes beautés

et des mêmes défauts qui se voient dans i*architecture et les cathédrales de ce grand siècle. La philosophie moderne, née en 1637 et bien jeune encore, a déjà aussi sa grandeur et son unité cachée mais réelle, par exemple sa méthode, qui est à peu près la même dans toutes les écoles. Entre la philosophie modenie et la philosophie scolastique est celle qu'on peut appeler à bon droit la philosophie de la renaissance, parce que, si elle est quelque chose, elle est surtout une imitation de l'antiquité K Son caractère est presque entièrement négatif : elle rejette la scolastique ; elle aspire à quelque chose de nouveau; et fait du nouveau avec l'antiquité retrouvée. A Florence, on traduit Platon et les Alexandrins, on fonde une académie \ pleine d'enthousiasme, dépourvue de critique, où Ton mêle, comme autrefois à Alexandrie , Zoroastre, Orphée, Platon, Plotin et Proclns, l'idéalisme et le mysticisme , un peu de vérité , beaucoup de folle. Ici, on adopte la philosophie d'Épicure ^, c'est-à-dire le sensualisme et le matérialisme ; là , le stoïcisme*; là, encore le pyrrhonisme'*. Si presque |)artout on combat Aristote, c'est l'Aristote du moyen âge, c'e.st l'Aristote d'Albert le Grand et de saint

* Sur la philosophie de la renaissance, voyez l'Esquisse d'une iiisloiiT {générale de la philosophie qui sert d'Introduction à Vhi»toire de la philosophie du xww siècle, 2' série de mes cours, t. II'', le<;. X' .

' Voyez le curieux écrit de Bandini : Spécimen litteraturœ Florentinaipculi XV, in quo.... acta academiœ Platonicœ,amagno Cosmo excitât»', rui idem prœerat, recensentur et illustrantur. 'i vol. in-8'. Florence, 1748.

' Avant Gassendi voyez Hill, philosophia Epicurea, Democritiana, etc.

* Oasp. Scioppii Elementa philosophiœ stoicœmoralis, etc.— Justi Lipsii Phyjtinlogiœ itoicorum libri très, etc.

' Santrliez ; De muUum uobili, prima et universali scienlia, quod nihil ifitiir, Toulouse, LITCi: fl U-s Essaif de Montaigne, Bordeaux, ISSO

riiomas, celui qui, bien ou mai compris, avait servi de fondement et de règle à renseignement chrétien; mais on étudie encore, on invoque le véritable Aristote, et, à Bologne, par exemple S on le tourne contre le christianisme. En fait , cette courte époque ne compte aucun homme de génie qui puisse être mis en parallèle avec les grands philosophes de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes; elle n'a produit aucun monument qui ait duré, et, si on la juge par ses œuvres, on peut être avec raison se «ère envers elle. Mais c'est l'esprit du xvi'^ siècle qu'il faut considérer au milieu de ses plus grands égarements. La philosophie de la renaissance a préparé la philosophie moderne : elle a brisé Tancienne servitude , servitude féconde , glorieuse même tant qu'elle était inaperçue et qu'on la portait librement, en quelque sorte, mais qui , une fois sentie, devenait un insupportable fardeau et un obstacle à tout progrès. A ce ))aint de vue, les philosoplies du xvie siècle ont une im- I)ortance bien supérieure à celle de leurs ouvrages. S'ils n'ont rien établi , ils ont tout remué; la plupart ont souffert , plusieurs sont morts pour nous donner la liberté dont nous jouissons. Ils n'ont pas été seulement les prophètes, mais plus d'une fois les martyrs de l'esprit nouveau. De là , sur leur compte , deux jugements contraires , également vrais et également faux. Quand Descartes et Leibnitz , les deux grands philosophes du xvir siècle, rencontrent sous leur plume les noms des penseurs aventureux du xvi, ,

' ' Voyez Pomponat, le chef de l'école de Bologne. — Pétri Pompnnalii philosophi et theologi doctrina et iiigenin prfpstantitsinii Opéra.... Wa- >;il:«', 1567.

moitié vérité , moitié calcul , ils les traitent fort dédai-

(];neusement ; ils ne veulent pas être confondus avec ces esprits turbulents, et ils oublient que, sans eux peutêtre, jamais la liberté raisonnable dont ils font usage, jamais le biil des droits de la pensée nVilt été possible. D'autre part , il y a encore aujourd'hui des brouillons et des utopistes qui, confondant une révolution à maintenir avec une révolution à faire, nous ramènent, dans leur audace rétrospective, au berceau même des temps modernes, et nous proposent pour modèles les entreprises déréglées où s'est consumée l'énergie du xvr- siècle. Pour nous , nous croyons être équitables en faisant peu de cas des travaux philosophiques de cet âge et en honorant leurs auteurs : ce ne sont pas leurs écrits qui nous intéressent , c'est leur destinée tout entière , leur vie et surtout leur mort. L'héroïsme et le martyre même ne sont pas des preuves de la vérité : l'homme est si grand et si misérable qu'il peut donner sa vie pour l'erreur et la folie comme pour la vérité et la justice ; mais le dévouement en soi est toujours sacré, et il nous est impossible de reporter notre pensée vers la vie agitée, les infortunes et la fin tragique de plusieurs des philosophes de la renaissance , sans ressentir pour eux une profonde et douloureuse sympathie.

En France, le xvi^ siècle a eu ses philosophes indépendants, qui ont attaqué ou miné la domination d'Aristotc et de la scolastique. Il serait utile et patriotique de disputer h l'oubli et de recueillir pieusement les noms et les écrits de ces hommes ingénieux et handis qui remplissent Tin-

tervallc de Gerson à Descartes. Du moins il en est un

que rhistoire n*a pu oublier, je veux dire Pierre de la Ramée.

Quelle vie et quelle fin I Sorti des derniers rangs du peuple, domestique au collège de Navarre, admis par chaiité aux leçons des professeurs, puis professeur luimême, tour à tour en faveur et persécuté, chassé de sa chaire, banni, rappelé, toujours suspect, il est massacré dans la nuit de la Saint-Barthélémy, comme protestant à la fois et comme platonicien. Son adversaire, le catholique et péripatéticien Charpentier, dirigea les coups. On aurait peine à le croire, si un contemporain bien informé, de Thou, ne l'attestait. « Charpentier, son rival, dit le véridique historien , excita une émeute et envoya des sicaires qui le tirèrent du lieu où il était caché, lui prirent son argent, le percèrent à coups d'épée et le précipitèrent par la fenêtre dans la rue. Là des écoliers furieux, poussés par leurs maîtres qu'animait la même rage, lui arrachent les entrailles, traînent son cadavre, le livrent à tous les outrages et le mettent en pièces ^ » Tel fut le sort d'un homme qui, à défaut d'une grande profondeur et d'une originalité puissante, possédait un esprit élevé, orné de plusieurs belles connaissances , qui introduisit parmi nous la sagesse socratique, tempéra et polit la rude science de son temps par le commerce des lettres, et le premier

' Hist. 8ui Temporis, lib. III, ad annura 1572, « Carpentario aemulo et seditionem rnovente, immissis sicariis, e cella qualatobat extractus, otpost depronsam pocimiam inflictis aliqiiot viilneribus, per fenestras in aream pran'ipitatiis, vt effusia visceribus, (juaB pueri furentes magistellorum par» rabic incitatoruni impulsu, per viam et cadaveripsum scuticis in professons opprobriiim divorberantes, contumelioso et cnideliter raptavernnt. ». Goujet, dans ses Mémoires .wr le Collège de France, adopte ce récit.

t'crivil en français un traité de dialectique \ Depuis on n'a pas daigné lui élever le plus humble monument qui gardât sa mémoire ; il n'a pas eu l'honneur d'un éloge public, et ses ouvrages même n'ont pas été recueillis l

C'est surtout en Italie que la réforme philoso|)hique jeta un immense éclat, et se fit jour à travers la persécution et les supplices. L'Italie joue un rôle assez médiocre dans la scolastique, car saint Thomas et saint Bonaventure , nés en Italie, se sont formés et ont enseigné en France ; leur école et leur gloire nous appartiennent. L'Italie parait encore moins dans la philosophie moderne : elle a produit assurément plusieurs hommes de mérite , mais pas un génie du premier ordre'; elle est, à proprement parler, le théâtre de la philosophie de la renaissance. L'Italie était à cette époque le pays le plus avancé dans toutes les choses de l'esprit. Par plus d'un motif, le besoui d'une philosophie nouvelle devait y naître, et c'est de là qu'il se répandit d'un bout de l'Europe à l'autre. Les mathématiques, la physique, les sciences naturelles, y prirent de bonne heure un grand essor, (^est dans les académies italiennes que Bacon vint apprendre les règles de la physique expérimentale qu'il exprima plus tard dans un langage magnifique \ Tout ce qui pense alors est pour une réforme,

' Dialectique de Pierre de la Bornée, à Charles de Lorraine, cardinal, son Mécène. Paris, chez Wéchel, 1555, petit in-4' de 140 pages.

' J'ai pu les rassembler presque tous, et je les mettrais bien volontiers à la'disposition de quelque homme instruit et laborieux qui voudrait eu pro- «■urer une édition complète. D'ailleurs le rival de la Ramée, Charpentier, ost lui-même un esprit judicieux et sévère, dont les écrits sont très-bons h t'onBulter pour la vraie intelligence d'Aristote.

* Vico est plutôt un grand amateur de métaphysique qu'on métaphysi- «'ion : son domaine est la jurisprudence et l'histoire.

* On rafonte même que, s'étant présenté comme candidat à la célèbre

H YAXINT.

(M pour une réforme profonde ei rndicnle. On en définit assez mal Tobjet. On la |)oursuit par les routes les plus opposées. Celui-ci la cherche dans Texpérience sensible exclusivement consultée , celui-là dans un mysticisme chimérique. A côté des vieilles universités s*élèvent de libres sociétés , dévouées à l'esprit nouveau : il pénètre jusque dans les couvents, ces antiques asiles de la scolastique, et ses plus ardents apôtres lui viennent du sein des ordres religieux. Il n'y a pas une partie de l'Italie qui ne fournisse son contigent à cette noble milice; mais c'est à Naples que se rencontrent les réformateurs les plus illustres, les plus hardis, les plus malheureux.

Qui ne connaît les aventures et la triste destinée de Bruno et de Campanella? C'étaient deux hommes d'un esprit vigoureux, d'une âme intrépide, d'une vive et forte imagination. Il ne leur a manqué qu'un autre siècle , des études plus régulières et la vraie méthode. Ce qui domine en eux, c'est l'imagination; leur raison n'était pas encore assez mûre pour la contenir, et ils se laissent emporter à des systèmes qu'ils n'avaient pas suffisamment étudiés, et qu'ils ne comprirent jamais bien.

Bruno s'éprit de Pythagore et de Platon , surtout du Pylhagoreet du Platon des Alexandrins.Touché et comme enivré du sentiment de l'harmonie universelle , il s'élance d'abord aux spéculations les plus sublimes où l'analyse ne l'a pas conduit, où l'analyse ne le soutient pas. Errant sur

ucadéinie des Lincei, il ne fut pas admis. Prospetlo délie Metnorie aneddote dei Lincei da F. Cancellieri ; Roma, i823, et Journal des Savants, février i843. p. 100.

(les précipices qu'il a mal sondés, sans s'en douter et faute de critique il recule de Platon aux Éléates, anticipe Spinoza, et se perd dans Tabime d'une unité absolue, destituée des caractères intellectuels et moraux de la Divinité et inférieure à rhumanité elle-même. Spinoza est le géomètre dn système, Bruno en est le poëte\ Rendons lui du moins celle justice qu'avant Galilée il renouvela l'astronomie de Copernic. L'inforluné , entré de bonne heure dans un couvent de Saint-Dominique, s'était réveillé un jour avec un esprit opposé à celui de son ordre , et il avait fui. Il était venu s'asseoir, tantôt comme écolier, tantôt comme maître , aux écoles de Paris et de Wittemberg, semant sur sa route une multitude d'écrits ingénieux et chimériques. Le désir de revoir l'Italie l'ayant ramené à Venise , il est livré à l'inquisition, conduit à Rome, jugé, condamné, brûlé. Quel était son crime? Aucune des pièces de celte sinistre affaire n'a été publiée ; elles ont été détruites , ou elles reposent encore dans les archives du sainl-^flice ou dans un coin du Vatican avec les actes du procès de Galilée. Bruno fut-il accusé d'avoir rompu les liens qui l'attachaient à son ordre? Mais une telle faute ne semblait pas devoir attirer une telle peine, et c'eût été d'ailleurs aux dominicains à le juger. Ou bien fut-il recherché comme protestant, et pour avoir, dans un petit écrit , sous le nom de la Bestia trionfante ^ semblé attaquer la papauté elle-même? ou bien encore fut-il accusé seulement de mauvaises opinions en général, d'impiété,

' M. Wagner a pabliô en I830, à Leipzig, en deux voUnnes, les œuvres italiennes de Bruno ; il devait aussi dtniner une édition de ses ôcv'it». latins : il Ta euninii'ntôe, mais non terminée.

d'athéisme , le mot de panthéisme n*ayant pas encore été inventé? Cette dernière conjecture est aujourd'hui démontrée. Il y avait alors à Rome un savant allemand, profondément dévoué au saint-siége, qui se fit une fête d'assister au procès et au supplice de Bruno, et qui raconte ce qu'il a vu à un de ses compatriotes luthériens dans une lettre latine plus tard retrouvée et publiée *. Gomme elle est peu connue , et n'a jamais été traduite en français , nous en donnerons ici quelques fragments. Elle prouve que Jordano Bruno a été mis à mort, non comme protestant, mais comme impie, non pour tel ou tel acte de sa vie , sa fuite de son couvent ou l'abjuration de la foi catholique, mais pour la doctrine philosophique qu'il répandait par ses ouvrages et par ses discours.

« Gaspard Schoppe a son ami Conrad Rittershausen ^.

« .... Ce jour me fournit un nouveau motif de vous écrire : Jordano Bruno, pour cause d'hérésie, vient d'être brûlé vif en public , dans le Champ-de-Flore , devant le théâtre de Pompée. . . Si vous étiez à Ronie en ce moment , la plupart des Italiens vous diraient qu'on a brûlé un luthérien , et cela vous confirmerait sans doute dans l'idée que vous vous êtes formée de notre cruauté. Mais, il faut bien que vous le sachiez, mon cher Rittershausen , nos Italiens n'ont pas appris à distinguer entre les hérétiques de toutes les nuances ; quiconque est hérétique , ils l'ap-

' Elle a paru pour la prenii6re fois en 1701, dans les Acla lilteraria de Struve, fascic. v, p. 64.

• En latin, Scioj^ius et Hittershunius. Ce sont des érudits et dos critiques distinj^ués.

LA PHILOSOPHIE AVANT DESCARTES. il

|H.*lienl luthérien , et je prie Dieu de les inaiutenir eu cette simplicité qu'ils ignorent toujours eu quoi une hérésie

diffère des autres.

. . . J'aurais peut-être cru moi-même, d'après le bruit général , que ce Bruno était brûlé pour cause de luthéranisme , si je n'avais été présent à la séance de l'inquisition uù sa sentence fut prouoncée, et si je n'avais ainsi appris de quelle hérésie il était coupable. . . (Suit un récit de la vie et des voyages de Bruno et des doctrines qu'il enseignait.) ... Il serait impossible de faire une revue complète de toutes les monstruosités qu'il a avancées , soit dans ses livres, soit dans ses discours. Pour tout dire en un mot, il n'est pas une erreur des philosophes païens et de nos hérétiques anciens ou modernes qu'il n'ait soutenue... A Venise enfin , il tomba entre les mains de l'inquisition ; après y être demeuré assez longtemps, il fut envoyé à Rome, interrogé à plusieurs reprises par le saint office , et convaincu par les premiers théologiens. Ou lui donna d'abord quarante jours |)our réfléchir ; il promit d'abjurer, puis il recommença à défendre ses folies, puis il demanda encore un autre délai de quarante jours ; enfin il ne cherchait qu'à se jouer du pape et de l'inquisition. En conséquence, environ deux ans après son arrestation, le 9 février dernier, dans le palais du grand inquisiteur, en présence des très-illustres cardinaux du saint-oflice, qui sont les premiers par l'âge, par la pratique des affaires et la connaissance du droit et de la théologie , en présence des théologiens consultants et du magistrat séculier, le gouverneur de la ville, Briino fut introduit dans la salle de l'inquisition , et là il entendit à genoux la lec-

12 YANINl.

turc de la sentence portée contre lui. Ou y racoulait sa vie , ses études , ses opinions; le zèle que les inquisiteurs avaient déployé pour le convertir, leurs avertissements fraternels , et l'impiété obstinée dont il avait fait preuve, ensuite il fut dégradé , excommunié et livré au magistrat séculier» avec prière toutefois qu*ou le punit avec clémence et sans effusion de sang. A tout cela Bruno ne ré|)ondit que ces paroles de menace : La sentence que vous portez vous trouble peut-être en ce moment plus (fuc moi ^ Les gardes du gouverneur le menèrent alors en prison : là , on s'efforça encore de lui faire abjurer ses erreurs. Ce fut en vain. Aujourd'hui donc, on Ta conduit au bûcher. Comme on lui présentait Timage du Sauveur crucifié , il Fa repoussée avec dédain et d*un air farouche. Le malheureux est mort au milieu des flammes, et je pense qu'il sera allé raconter, dans ces autres mondes qu'il avait imaginés', comment les Romains ont coutume -de traiter les impies et les blasphémateurs. Voilà, mon cher ami, de quelle manière on procède chez nous contre les honunes , ou plutôt contre les monstres de cette espèce. » «c Home, le 17 février 1600. »

Campanella , dominicain comme Bruno et novateur comme lui , est un esprit d'une autre trempe. Il a déjà plus de raison et de lumières. Tout aussi ardent que Bruno contre Aristote , son platonisme est plus réfléchi , et la réforme qu'il entreprend est à la fois plus sobre et plus vaste. Elle mérite encore aujourd'hui d'être étudiée. Plein

' Majori formn tum timoré sententiam inme fertviquam ego accipiam . ' Atroce allusion aux inondes innombrables et à Tunivers intlni de Bruno.

LA PHILOSOPHIE AVAXT IIESCARTES. 13

d'enthousiasme {wur le bien , il combattit les doctrines morales et politiques de Machiavel; du fond de sa prison , il défendit le système de Copernic, et com|X>sa une apologie de Galilée pendant le procès que faisait à celai-ci Finquisition : victime héroïque, écrivant en faveur d*une autre \ictime, dans Tintervalle de deux tortures ! On a de lui un très-bon livre contre Tathéisme. Sa pensée est toujours chrétienne , et , loin d'attaquer l-Église, il la glorifie partout. Mais il paraît qu'à force de lire Platon et saint Thomas, il y puisa une telle horreur de la tyrannie et une telle passion pour un gouvernement fondé sur Tesprit et sur la vertu , qu'il rêva de délivrer son pays du despotisme espagnol, et trama dans les couvenis et dans les châteaux de la Calabre une conspiration de moines et de gentilshommes qui, n'ayant pas réussi, le plongea dans un abîme d'infortunes. De profondes ténèbres couvrent encore toute celte affaire. Le dernier historien de Campanella, M. Baldacchini, de Naples \ a en vain cherché dans toutes les archives le procès de son célèbre compatriote ; tout a disparu , et nous en sommes réduits au témoignage de ses ennemis. Tous du moins sont unanimes sur sa constance et son inébranlable courage. Une fois mis en prison |>our crime politique , on y mêla d'autres accusations ihéologiques et philosophiques : il demeura vingt-sept ans dans les fers. Un auteur contemporain et digne de foi * raconte que Campanelia soutint, pendant trente-cinq heures continues, une torture si cruelle « que, toutes les veines

• Vita e Fihsofia di Tommaso Campanelia, da Michèle Baldacchini, 2 vul. in-8". Napoli, 1840 et 1843.

• J.-N. Erythraeus (Rossii. dans sa Piruicoiheca Imaginum illfjutrium, 1643-1648.

Ml VANINI.

et artères qui sont autour du siège ayaut été rompues, le sang qui coulait des blessures ue put être arrêté , et que pourtant il soutiut cette torture avec tant de fermeté que pas une fois il ne laissa échapper un mot indigne d'un philosophe. » Campanella lui-même fait ainsi le récit de ses souffrances dans la préface de l'Athéisme vaincu * :

« «Vai été renfermé dans cinquante prisons et soumis sept fois à la torture la plus dure. La dernière fois, la torture a duré quarante heures. Garrotté avec des cordes très-serrées et qui me déchiraient les os, suspendu , les mains liées derrière le dos, au-dessus d'une pointe de bois aigu qui m'a dévoré la seizième partie de ma chair et tiré dix livres de sang ; guéri par miracle après six mois de maladie, j'ai été plongé dans une fossQ. Quinze fois j'ai été mis en jugement. La première fois quand on m'a demandé : a Comment donc sait-il ce qu'il n'a jamais appris ? a-t-il donc un démon à ses ordres? h j'ai répondu : Pour apprendre ce que je sais, j'ai usé plus d'huile que vous n'avez bu de vin. Une auire fois, on m'a accusé d'eue l'auteur du livre Des Trois Impostews , qui était imprimé trente ans avant que je fusse sorti du ventre de ma mère. On m'a encore accusé d'avoir les opinions de Démocrite , moi qui ai fait des livres contre Démocrite. On m'a accusé de nourrir de mauvais sentiments contre l'Église, moi qui ai écrit un ouvrage sur la monarchie chrétienne , où j'ai montré que nul philosophe n'avait pu imaginer une république égale à celle qui a été établie à Rome sous les apôtres.

' Non imprimée dans l'édition ({UC Campanelltt adonnée du col ouvrage: retrouvée, comme la lettre de Schoppc, et publiée aussi par Slruve, ^lo-ja litleraria, fascic.

Oa in*a accusé d'être hérétique , moi qui ai composé un dialogue contre les hérétiques de notre temps... £nûn ou m*a accusé de rébellion et d'hérésie pour avoir dit qu'il y a des signes dans le soleil , la lune et les étoiles, contre Aristote , qui fait le monde éternel et incorruptible... C'est pour cela qu'ils m'ont jeté comme Jérémie dans le lac inférieur où il n'y a ni air ni lumière... »

Toutefois, en protestant contre les chefs de l'accusation qui lui est intentée , Gampanella convient qu'il a pu faillir : <f Je ne prétends pas, dit-il, que je sois irréprochable... Tout ce que je souiiens, c'est qu'il n'y a pas de quoi me punir ainsi. »

Yanini est bien au-dessous de Bruno et de Gampanella. Il n'a le sérieux de l'un ni de l'autre, ni la vaste imagination du premier , ni l'enthousiasme énergique du second. Napoliialn comme eux, mais rebelle à l'esprit idéaliste de la Grande-Grèce, il appartient plutôt à l'école de Bologne. Il est antiplatonicien déclaré, et disciple ardent d' Aristote, interprété à la manière d'Averroes et de Pomponat. Ce n'est pas la plus noble expression du xvi' siècle. Il en a l'imagination et l'esprit, il en a aussi le désordre , et ce désordre paraît avoir été dans sa conduite comme dans sa pensée ; mais il a du moins ressemblé à ses deux grands compatriotes par son audace et par ses malheurs.

Nous le sentons, un tel jugement a besoin de preuves; car Yanini est encore un problème sur lequel on a entassé les dissertations et les conjectures les plus cont**aires. Un cri d'horreur s'élève contre le bûcher infâme dressé ù Touhmse au commencement du xvii' siècle. On maudit les l)ourrpaux, on plaint la victime, mais on ne sait pas

bien encore pourquoi elle fut condamnée. Le même voile qui couvre les procès de Campaneila et de Bruno est étendu sur celui de Vanini. Le parlement de Toulouse s'est bien gardé de publier les actes de cette odieuse affaire. Jusqu'ici nulle pièce authentique n'a vu le jour, et on ne possède que le récit obscur d'un témoin intéressé qui fut un des juges de Vanini. Mais, grâce à Dieu, plusieurs documents nouveaux sont tombés entre nos mains , et nous avons pu nous procurer une pièce officielle , la pièce décisive , qui nous permettra de voir un peu plus clair dans ces ténèbres sanglantes.

Examinons d'abord les ouvrages de Vanini. Ils sont assez rares pour qu'il ne soit pas superflu d'en donner ici une analyse étendue.

D'après son propre témoignage, Vanini était né à Taurisano*, près de Naples; sa mère s'appelait Beatrix Lopoz de Noguera *, et son père, Jean-Baptiste Vanini \ Il paraît que son vrai nom était Lucilio ^ ; mais il prend dans tous ses ouvrages le titre de Jules César. II étudia successivement à Naples et h Padouc K II visita presque tous les pays de l'Europe où la philosophie était cultivée ^. Il parle de son séjour en Allemagne', en Hollande et en Belgi-

' Dial., p. 161 : K Nara Taurisani in meo viridario vidi, cum puer cssoni etc. »: P. 424. « Taurisanum, patriam meam nobilissimam. >» " Amphith. , p. 71 ; ot Dialog. . p. 2S9 et 493.

* Amphith. , p. 153.

* Voyez les pièces ciU'es plus bas, p. 70, 77, 81, 83, 86.

'' Amphith. , p. 4 de la Dédicorce : « Jurispnidcntise ac tbeologiae studiis in ParthcnopîTo et Patavino ciroo decursis, etc. »

'' Ihid. u Reli(|ua ferc omnia litcraruni exercitationum per totum Europseum orl)era ereeta tbeatra, anipbilheatra oireosjpic duxi frequentand»).^ ; née me suseepti p^eniiet laboris. »

* Amphith., Exeir. VIII, p. «7 : « I.ntlieii iniapntMn, cnm essemns Arg<Mi-

que*, à Genève*, en Angleterre'. On le voit, c*est àpen près la même vie que ceJIe de Bruno. Il doit avoir été engagé dans les ordres, car il avait fait des sermons ^ Arrivé en France, il séjourna quelque temps à Lyon et à Paris avant son fatal voyage à Toulouse.

C'est à Lyon qu*il publia , en 1615 , son premier écrit, a\ec ce litre pompeux : Amphithéâtre de la Praridence éternelle , magique et divin , chrétien et physique, nstrologiro- catholique , contre les anciens philosophes y les athées y les épimriens, les péripatétidons et les stoïciens y par Jules César Vanini, philosophe, théolo* tjien, docteur en droit civil et en droit canon "*. Le livre est dédié à son excellence don Francisco de Castro, duc de Taurisano, ambassadeur d'Espagne auprès du saint-siége. Il est revêtu de l'approbation civile et de l'approbation ecclésiastique. Deux censeurs ecclésiastiques différents, l'un vicaire général de l'archevêque de Lyon, l'autre professeur on théologie, prédicateur et délégué par l'archevêque, déclarent que l'écrit de Yanini ne renferme rien qui soit con-

lorati, ins[K3ximus. »— Ihid., p. 73 : « Cum Gorinaniam peragrareni. «Dm/ . p. 326, 424, 478.

' Amphith.^ p. 39:«Cuines8cmus^n<tf t7)t(E....»Dta/., p. 121 :'< Dum apud Helgaê immorabar. >* — Ibid., p. 133 : « Addamus... Hollandiam eiZelan- (liam... ulox ipsonim loconim faciecogiiovimiis. »—Thid. p. 450 : « Flessiu- .'/'(Bcuni essem. »

' Dm/., p. 326.

' Amphith.fp. 117: M Cum anno praeterito, Londini, ad agononi Hirisliamim dostinatus. » Dial., p. 133 : « Nnllibi nos in Anglia vidimus. » Ibid.. \t. 217; « Per id tcnipus quo Londini commoratus Rum. » Ibid , ]). 266 ot 267 : ■' Per duos rirciter annos illud nos incoluimus sohim... »

* Dial., p. 234 : w Sic olim concioimndo.... »

• Amphilheatrum œtemœ Providentiœ dirino-magicum, christ iauo- Ithynicvm, nec non (wlrologo-ratholicunif advenus veteres philosophofi, ntheoM, epicureoH, peripatetiros et stoicos, auoiore Julio Oaesarc Vanino, philosopho, tbeologo, ao juris utriusqiie doctoro. Lugduni, I6i.'>.

18 VAN INI.

traire à la foi catholique ; le dernier même y trouve « des raisonnements pleins de force et de finesse , fondés sur la saine doctrine des théologiens les plus autorisés, » et il s'exprime sur le ion de l'admiration K Suivent les témoignages de diverses personnes, et des éloges en vers de l'ouvrage et de l'auteur. Que dire, en vérité , de ce cortège d'approbations, si l* Amphithéâtre est un monument d'impiété et d'athéisme?

En apparence au moins, c'est tout le contraire. D'abord, quant à la religion, Vanini s'en porte partout le défenseur. Il prétend avoir composé une apologie pour la loi mosaïque et chrétienne^ contre Les physiciens , les astronomes et les politiques^, ainsi qu'une apologie en dix huit livres du^concile de Trente contre les hérétiques^, Ces écrits sont-ils réels ou supposés? nous l'ignorons. Toujours est-il qu'il les cite assez souvent. Il s'appelle luimême « le fils de la sainte mère l'Église catholique \ » Il prétend qu'il a failli en Angleterre subir le martyre pour la foi, et qu'il serait mort bien volontiers pour une si belle causée 11 fait l'éloge de la société de Jésus, qu'il nomme n le palladium de l'Église romaine, la colonne de toute re- « ligion, l'ancre de salut du genre humain ^ » Enfin, en

' « Sed cum peracutas, tum pervalidas rationes juxta sanam sublimiorum in sacra theologia niagi»trorum doctrinam (o quain utililer!) contineri. »• Signé : De Ville.

' Amphith. , p. 70, et passim.

' P. 5 de /a Préface de f Amphithéâtre, et alibi.

* Amphith., p. 70, et passim. » Rgucatholica-matrisEcclesiflefilius^etc.» ' Amphith. , p. i t7-l 18. » Ego sane vcl niinimas militantis Ecclesiai tiro,

cum anno proeterito Landini ad agonem christianum destinatus essem adeoqiie 49 diehiis latomiis... exercerer, eo eram... effiindendi sanguinis dosiderio accen8as et inflammatus...

* Pages 2 et 3 de la Préface :><... Tanquaiii Romand' Ecclesia palladium.

parcourant attentiveinent tout le livre, je n*ai pas rencontré un seul mot qui démentît les approbations des deux censeurs lyonnais. Je n*y trouve de suspect que le ton emphatique ; quelquefois même on pourrait soupçonner une ironie mal dissimulée. Ainsi , après avoir cité cinquante versets de TÉcriture poui* réfuter un athée, il ajoute : « Cette réponse est très-édi fiante ; par malheur, les athées ne se font pas grand scrupule de la rejeter, car ils accordent aux saintes Écritures la même foi que je puis accorder aux fables d'Ésope , ou à des rêves de bonnes femmes, ou aux superstitions de TAlcoran K » Il parle en ces termes de Finquisition : « J*aime mieux attirer sur moi ta colère d'Horace que celle de nos inquisiteurs , que je considère et que je vénère comme les gardiens de la vigne du Seigneur ^. »

En philosophie , Yanini se montre adversaire ardent de la scolastique. Il l'attaque partout, la tourne en ridicule, et n'épargne Albert ni saint Thomas. « Que d'autres, dilil , admirent les scolastiques ; pour moi , je n'en fais pas le moindre cas'. » Il traite toutes leurs idées de « chimères, nées de l'ignoranco, nourries par l'obstination et par la sottise *. » Voilà bien le philosophe du wv siè-

caeterarum religionum columen, totius universitatis aiichoram hominibus psBe coiicessam, etc. »

• Amphith., Exerc. X, p. 83.

• Amphith., Exerc. XVl, p. 109: « Malo namque mihi iratum Horatium quam noBtrates inquisitores, quos lanqoam vinetp dominicaî cu.stodos suspicio atque deveneror. »

* Amphith,, p. 27 : « ScholaRtiroriini caterva, perplehoia qnideni. apiid me licetsenatoria apud alios, etc.»— «< Oacutos hominea! ingénia suMilia. nonne stultum dixerimus etamentem, etc. »» P. 5 de la Dédirace, p. n, 39, 136,204, 226, etc.

* Amphith. . p. 29 «<Nngîr snntlia», insoitiap soboles, aluninae pertinacia-

20 VANINÏ.

de, plein de mépris pour le moyen âge. Dans l'anfiquité , il se sépare ouvertement de Platon et de Cicéron , qu'il traite à peu près comme les scolastiques. « Je ne m'appuierai pas, dit-il, sur les déclamations usées de Cicéron, ni sur les rêveries de vieille femme de Platon \ »> ïl se prononce pour Aristote commenté par Averroës t par Pomponal. Il appelle Aristote. a son divin précepteur, le coryphée des philosophes, génie abondant on fruits divins, le père de la sagesse humaine, le souverain dictateur de toutes les sciences , Toracle vénérable de la nature*. »> Ce novateur, ce téméraire avoue qu'il a été « instruit àjurersur la parole d'Averroës, à l'école de Jean Baccon, carmélite anglais, te prince des averroïstes '. » Pierre Pomponat est pour lui «t le plus ingénieux des philosophes, » et « Pythagore aurait dit que l'âme d'Averro("s était passée dans son corps \ >» C'est ici le langage

atque supinitatis... »— P. 30 : » Sed illae nugœ, in animis otiosorum disputiitatorum educatœ, occallucre... » — P. 101-102 : « Respondent communiler doctores... «ed nugae Iiae sunt nugacissimœ... » —P. 107 : «QuîBroab istis (|ui diyintB sapientise dietatorcs haheri volunt, etc.» — P. 109 : « Mis igitur srholasticorum disUnclionibu8 non assentiens, nequc asscnsunis... »

' A mphith. , p. 5 do la Dédicace : « Non ex obsoletis illis quidem Tullianîs doclamationibuK, heqnc ex popularibus illis et anilibus fere IMalonicis deliriis et insomniis, etc. » Voyez aussi p. 124, 188, etc.

' Amphith., Exerc. XXX, p. 197 : « Divinum Aristotelem, humansesapienlia* patrem, primuni ac summum seientiarum omnium dictatorem, ot vencrabilenatura^ oraculum. » Voyez encore p. 8, 137, 155, etc., etc.

' Amphilh., p. 17 : « Nos qui... in Averrois verba jurare coacti sumus a Joanne Bacconio, Anglo Carmelitano, averroistarum principe mcritissinio. olim praeceptore nostro. » Par ces mots ; olim prœceptore nostro, il fanl entendre que Vanini dans sa jeunesse avait beaucjup étudié les écrits de J. Baccon, et non qu'il ait jamais suivi les leçons d'un docteur qui florissaii au milieu du xiv*" siècle. Sur J. Baccon, voyez l'article de Mansietcelui de la Fiibliotheca Carmelitana .

* A mphith., p. 3(i : h PetrusPomponatius, philOBophnsat^utissimus. in

diamétralement opposé à celui de la Ramée , de Bruno et de Campanelia. Cependant Yanini s'accorde avec ce dernier pour combattre Machiavel, qu*il nomme « le prince des athées ^ » Il n'a pas assez d'inveçiives contre Cardan ^ Est-ce là encore une exagération calculée? Mais en mettant sous la parole d'un auteur d'autres pensées que celles qu'elles expriment, que fait-on autre chose que des conjectures ?

Voici le plan de C Amphithéâtre : il se divise en cinquante chapitres appelés exercices, Vanini établit d'abord l'existence et la nature de Dieu l II détermine l'idée de la providence \ et il en donne les preuves tout au long '. Après avoir posé les principes, il discute les objections; il réfute l'argumentation de l'athée Diagoras contre l'existence d'une providence ^' , ainsi que celle de Protagoras et do ses modernes imitateurs "'. Il résout les diificultés que Cicéron élève sur la conciliation de la liberté de l'homme avec la divine providence ^ Il défend la providence et l'immortalité de l'âme attaquées par les épicuriens l Outre la providence générale admise par Aristote et par les aver-

nijus corpus animam Averrois comniigrasse Pytliagoras judieasset, cli". » ' Amphith., p. 35 rwNicolaus Machiavellus atheorum facile princeps... « • t p. 50, 51, -etc.

' Amphith., passim, et pins parliculi<Vemcnt p. 53 ; « os impiidentis-

simiim, o linguani execrandam, o sermones inquinatissimos, o voocs de-

t<"standas! » et p. 57 : « sacrilegam doctrinam, etexliominum l'onsorti»»

Himinandam, o impietatem nefariam etpostliomiiiesnatosinaudilam, eto.»

' Exerc. I, II.

* !bid.,lll

* /6irf. , IV-VIII.

* Ibid. . IX-XÏ.

■ Ibid., \ll-\l\.

* /6iV/.,XX-XXV.

* Ihid. . XWÏ-XXIX.

roïstes, il établit la doctrine d'une providence spéciale qui veille sur chaque chose el sur chacun de nous \ Enfin, après avoir réfuté plusieurs opinions des stoïciens, il termine par un acte d'entière soumission au chef de l'Église et par un hymne à la Divinité '.

L* Amphithéâtre devait avoir une seconde partie, où Vanini promet de répondre à d'autres objections; elle n'a jamais paru ^

Tel est , fidèlement et loyalement retracé , le plan du premier ouvrage deVanini. Maintenant, comment l'a-t-il rempli ? £st-il aussi irréprochable dans l'exécution que dans la conception? Ici encore abstenons-nous de toute hypothèse, et renfermons-nous dans le texte même de r Amphithéâtre.

Aristote, au commencement du chapitre yi du douzième livre de la Métaphysique, admet deux preuves de l'existence de Dieu : l'une qu'il effleure à peine , l'autre qu'il expose avec quelque étendue et qu'il reprend et développe dans le premier livre de la Physique. Cetie dernière preuve est la preuve célèbre par le mouvement. « D'où viendra le mouvement , s'il n'y a pas un principe essentiellement actif? En effet , ce n'est pas la matière qui se mettra ellemême en mouvement, etc. * » Cette preuve excellente, et que les meilleurs génies ont adoptée , Yanini la rejette par des raisons subtiles et quintessenciées , et il s'attache à l'au-

' Exerc, XXXV -XLH.

' Ibid. , XLIII-L.

* Amphith. , p. 333 : « Eam, quam adversus stoicos de Fato qusstion'eni agitare proposiieramus...., in seconda Amphitheatri parte fuse el prolixe spondcraus nc^s perlractaturos. »

* Voyez notre écrit De la Métaphysique d'Aristote, seconde édition, p. 92 et suiv.

tre argument d*Aristote, à savoir que des êtres finis et contingents supposent un être infini et étemel. « Tout être, dit Vanini, est fini on infini, temporaire ou éternel; s*ilest dans le temps, il a donc commencé d*étre ; il n'a donc pu se produire lui-même, autrement il aurait été avant d'être. Puis donc que nous voyons des êtres commencer, il faut accorder qu'il y a un être éternel d'où ils tirent leur origine; car s'il n'y avait point d'être éternel , il n'y aurait que des êtres qui auraient commencé , c'est-à-dire que rien n'existerait, ce qui est impossible. Il est donc impossible qu'il n'y ait pas un être éternel. » Vanini résume l'argument dans ce syllogisme : « D'après ce qui a été dit , toute existence d'un être qui commence suppose un être éternel ; or, il y a des êtres qui commencent ; donc et nécessairement, il y a un être éternel ; c'est cet être que nous appelons Dieu K » Cette preuve est bonne aussi , elle est fort solide, et elle se retrouve dans toutes les grandes philosophies. Vanini l'admet , donc Vanini n'est pas athée. Mais Vanini n'admet que celle-là : il le déclare expressément au commencement de C Amphitlicâtre ^ et nulle part il n'en admet aucune autre. De là une théodicée trèsimparfaite. £n effet, si tout être fini suppose un être éternel, il reste à savoir quel est cet être éternel. Puisque Tar-

' Amphith. , Exerc. I,p. 8: «OnineeiisaUtestii'tei-iiuni,HUtten)iK)rariuiii ; ^«t in tcni|>oi'e, ergu babuit initiuni ; nuii potuit igitur se i))8uni prodw^'iv, fuisset enini antcquam esset. Cuniqiie entium cxordiuni per8]>idanuis, opoi*tct concedere en» aeternum a quo durant origineni; alias non esscta-tornum ens, sed aliquando incboatuni, et Hic nibil esset; atqui nibil ckkc (!8l

impossibile; ergo et ens sternum non esse pari ter inipussibile Syllo-

gismns ratiocitiationom nostram fadet dilucidiorcn) : oninis oxiBtcniia entts iniiiati necessario ex probatig sup|)onit ens tbtornuni. Scd ens principiatuni est : ergo et de neccssitate ens ieternum. Hoc auteni commun i vocabulo Ueam diciuiut». h

2ll VANINl.

guQieut du mouvement est rejeté, cet être éternel ne peut plus être la cause de rien ; il n'est plus (fue la substance de tout. Cette substance éternelle que les êtres Onis supposent, mais qui ne les a pas faits, ne peut avoir d'autres attributs que ceux qui se déduisent de son essence, de Téternité et de rinûnité, et rien de plus. Comme l'être inûnî, en tant qu'infini , n'est pas un moteur, une cause , il n'est pas non plus, en tant qu'infini , une intelligence ; il n'est pas non plus une volonté , il n'est pa& non plus un principe de justice , ni encore bien moins un principe d'amour. Encore une fois, s'il était tout cela, s'il possédait tous ces attributs, il ne les tiendrait pas de l'éternité et de l'infinitude, et on n'a pas le droit de les lui imputer en vertu de cet unique argument : tout être contingent suppose un être qui ne l'est pas, tout être fini suppose un être infini. Le dieu que donne cet argument est donc, à la rigueur ; mais il est presque comme s'il n'était pas, pour nous du moins qui l'apercevons à peine dans les hauteurs inaccessibles d'une éternité et d'une existence absolue , vuide de pensée, d'activité, de liberté, d'amour, semblable au néant même de Texistence, et mille fois inférieure, dans son infinitude et son éternité, à une heure de notre existence finie et périssable, si pendant cette heure fugitive nous sa* vous que nous sommes , si nous pensons , si nous aiiUons quelque autre chose que nous-mêmes , si nous nous sentons capables de sacrifier librement à une idée le peu de minutes qui nous ont été accordées. « L'homme n'est qu'un roseau, mais c'est un roseau pensant. » J'ajoute : c'est un roseau voulant et aimanL « C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions

remplir*. » Sous peine de mettre en Dieu moins qu'il n*y a réellement enThomme, il faut, par un argument analogue à celui du mouvement , après avoir considéré Dieu comme le principe des mouvements qui ont lieu dans le monde , le considérer encore comme le principe de la t>ensée, de l'activité libre et de Tamour désintéressé qui est en nous, et lut restituer ces grands attributs intellectuels et moraux qui font de Dieu , non pas seulement Tauteur de Tunivers, mais le père de rhumanité.

Ainsi , pour avoir mutilé la théodicée déjà bien étroite d'Aristote, Vanini est arrivé à un Dieu très-imparfait, dont on a épuisé Tessence quand on a dit qu'il est Têlre des êtres. Je ne m'étonne donc pas que, passant du premier exercice au second , de l'existence de Dieu à sa nature, Vanini s'exprime ainsi : « Vous me demandez ce que Dieu est; si je le savais, je serais Dieu, car nul ne connaît Dieu , et nul ne sait ce qu'il est , sinon Dieu luimême. » Et il n'ajoute pas grand'chose à cet aveu de son impuissance , il ne sort pas du cercle dans lequel il s'est enfermé lui-même, lorsqu'il tcnnine ainsi ce chapitre:

« J'oserai donc (entreprise peut-être téméraire) décrire ainsi Dieu : Ce qui est à soi-même son principe et sa (in , sans avoir ni principe ni fm , n'ayant besoin ni de l'un ni de l'autre , la source et l'auteur de l'un et de l'autre. Il est, sans être dans le temps : pour lui , point de passé qui s'enfuie , point d'avenir qui s'avance. Il règne partout sans

' Pascal, d'apivs Descartes. Voyez noire livre Des Pensées de Panent. redit., p. 43 01107.

26 VANINL

être nulle part, immobile saus être eu place, rapide sans être eu mouvement. Il est toul entier hors de toutes choses et dans toutes choses ; dans tout , sans y être renfermé; hors de tout, sans en être exclu. Il est au sein de cet univers qu*il gouverne , et il Ta créé hors de lui. Il est hou sans avoir de qualité, grand sans quantité, un tout sans parties, immuable et mouvant tout le reste. Vouloir |)our lui, c'est pouvoir, et sa volonté est action. Il est simple; en lui rien n*est en puissance, tout est en acte, ou plutôt il est lui-même Tacte pur , premier , moyen et dernier. Enfui il est tout, au-dessus de tout, hors de toul, en tout, à côté de tout, avant tout, après tout, et toul entier ^ »

Toutes ces qualifications ne sont que des variantes de Tinfini. Il en est pourtant quelques-unes qui excèdent le principe auquel elles se rapportent. Quand Vanini dit de son Dieu : « Pour lui , vouloir c'est pouvoir , » nous lui demanderons de quel droit il attribue à Têtre infini une volonté, et une volonté efficace. Déjà, en lui ôtant la force motrice, il lui a ôté la puissance. Comment donc peut-il après coup mettre en lui la volonté, c'est-à-dire

' Amphith., iL\erc. U, p. lO: « Qaare sic euin (licet temere fortassis) (It'scribere audel dextera nostra. Sui ipsius et principium et finis, utriusquu i'Hi'eiis, neulrius egens, utriusque pareus atque author, seiuper est sine teiDpoi*e, cui prœteritura non abit, nec subit futurum. Kegnat ubique sine locu, iiiimobilis absque statu, pernix sine motu. Extra urania omnis, intra (tnmia sed non includitur in ipsis ; extra omnia, sed nec ab ipsis excludilur. intimus hsec régit, extimus creavit : bonus sine qualitate: sine quantitate niagnus ; totus sine partibus, immutabilis cum cœtera mutât .- cujus velle potentia, cui opus voluntas. Simplex est, in quo nibil in potentie, sed iti actu omnia, inio ipse purus, primus, médius et ultimus actus. Denique est omnia, super omnia, extra omnia, intra omnia, prœter omnia, ante omnia et post omnia omnis. »

ie fond même et le principe de ce qu'il lui a ôté ? De loin eu loin, on rencontre dans C Amphithéâtre de belles maximes, mais toujours entachées de ce vice d*être exclusives et bornées ou inconséquentes.

Dans l'exercice troisième , Vaninl rejette toutes les déGnitions de la providence. Saint Thomas avait dit : La providence est la raison finale de Tordre des choses. Vanini traite cela d'absurde. Vives avait dit : C'est une volonté gouvernant tout avec sagesse. Vanini se moque de Vives; je le conçois, dans le système de la pure infinitude comme unique essence de la Divinité , et il aboutit à cette définition de la providence , où il n'y a plus ni raison, ni volonté , ni sagesse : « La providence est la force divine toujours présente à elle-même , et antérieure à tout le reste. » La force même est ici de trop , et cette définition si étroite est trop large encore.

Vanini prouve très-bien , contre Aristote et Âverroes , que le monde n'est pas éternel. « Le monde, dit-il, a un auteur ou il n'en a pas : s'il a un auteur , il n'est pas étemel , car rien de ce qui a été fait n'est contemporain de ce qui l'a fait. S'il n'a pas d'auteur , il a toujours été de lui-même; mais il est ridicule de donner ce qui est fini comme le principe de l'être. Rien de ce qui est fini n'est premier : or le monde est quelque chose de fini , cela est manifeste ; il n'est donc pas de lui-même ; il n'est donc pas étemel K » Vanini suit Averroes dans les détours de sa subtile dialectique , et à ses arguments alambiqués il oppose ceuxd'Algazel, c'est-à-dire ce:ixqu'Algazel a tirés fin chrétien J. Philopon.

Amphith. . Exerc. IV, p. i5.

Loin d'affaiblir les arguments des athées, Vanini les développe avec tant de force , qu'on y a vu le secret dessein de les faire prévaloir dans Tesprit de ses lecteurs; mais ce n'est encore là qu'une conjecture. Si lesréponsesde Vanini ne sont pas fout ce qu'elles pourraient être aujourd'hui, il faut songer que nous sommes au xvr siècle, hors de la scolastique , et avant la philosophie cartésienne.

Objection de Diagoras* : « Si une providence gouvernait le monde , chacun serait traité selon ses mérites , et une balance égale distribuerait les biens aux bons et les maux aux méchants. Mais comme les choses vont tout dilTéremment, je ne vois pas dans le monde celte providence dont on parle , et ne sais en qui elle peut consister. » Les stoïciens niaient la mineure et soutenaient que l'homme vertueux est très-heureux, et le méchant malheureux. Boèce reprend la thèse stoïcienne en la modifiant ; il place )e bonheur et la misère des hommes vertueux et des méchants, non dans les biens et les maux sensibles, mais dans la vertu et dans le vice qui sont à eux-mêmes leur châtiment et leur récompense. Vanini combat tout cela , et même avec assez de vivacité, et il n'a pas l'air de faire grand cas de l'argument de l'autre vie : La sainte Écriture, dit-il, nous montre les châtiments et les récompenses toujours assurés à qui les mérite dans un autre monde ; mais il se hâte d'ajouter que cet argument n'est pas ù l'usage des athées, puisqu'ils méprisent les saintes Écritures. Quand il en vient à répondre pour son propre compte il Diagoras , sans prétendre avec les stoïciens que l'hommo

' Tiréo (lo Cirôron : De Nahtra Deorum.

Î.A PHILOSOPHIE AVn^T DESCARTES. 59

vertueux est souverain^nent heureux , et le vicieux toujours malheureux , il fait toir que les plus grands hîens , méoie en cette vie , sont accordés à la vertu , ce qui est très- vrai, et que les trihulations , qui ne lui sont pas (épargnées , lui servent d'épreuve utile et même désirable. Dieu, au contraire, punit le méchant ])ar l'excès même de ses plaisirs qui lui rendent insupportable la moindre contraiîété, et engendrent la misère au sein du bonheur apparent. Toutefois il faut convenir que l'ensemble de ce morceau est loin de produire sur l'âme un effet salutaire.

Les chapitres qui suivent , contre Protagoras , mo semblent meilleurs, v S'il est un Dieu, dit Protagoras, d'où vient donc le mal ? — Je réponds : de notre libre volonté ^ » 11 est vrai que dans le développement cette excellente réponse est plutôt affaiblie que fortifiée.

Dans le problème de la conciliation difficile de la divine providence et de la fiberté humaine, Cicéron se décide contre la providence en faveur de la liberté. Voici quel est l'argument de Cicéron : La providence de Dieu et la liberté de l'homme sont incompatibles; or, certainement la liberté humaine existe , car nous en avons la conscience ; donc il n'y a point de providence. » Et il prouvait la majeure par trois arguments principaux qui reviennent à ceci : La providence de Dieu doit être infaillible : elle ne ))eut se tromper dans ses prévisions, donc tout ce qu'elle prévoit doit arriver nécessairement, donc la liberté humaine est impossible. Yanini accorde que la providence ne se trompe pas , qu'elle aperçoit l'avenir , et que l'avenir

' Amphith. . Exorr. XIV, p. 95.

30 VANINT.

se fait comme elle raperçoit; mais il explique ce que c'est que la prévoyance de !*aveDir ^ « Les actions futures de rhomme , dit-il , étant libres de leur nature , s'accomplissent librement. Dieu les voit d'avance telles qu'elles seront, c'est-à-dire dans leur liberté et dans leur contingence. Elles n'ont pas lieu parce que Dieu les prévoit, mais Dieu les prévoit telles qu'elles seront, et telles qu'elles sont d'avance pour lui; car pour lui il n'y a réellement ni passé ni avenir, mais un présent éternel. Nous-mêmes nous connaissons quelquefois l'avenir sans le déterminer : il en est ainsi de Dieu ^ » La différence qui sépare notre prévoyance et la providence divine , c'est que notre prévoyance est circonscrite dans d'étroites limites d'espace et de temps. Dieu voit très-certainement et très-clairenient l'avenir le plus lointain , non comme avenir , mais comme présent. Son éternité n'admet point la différence des temps^; elle est tout entière en elle-même avec toutes les parties dans les< quelles nous la divisons. Vanini s'engage à perte de vue dans les développements les plus subtils et les plus raffinés de cette réponse plus ou moins concluante, sans avoir l'air de se douter qu'il les emprunte à la scolastique , et qu'il est à son insçu le disciple de ce docteur angélique pour lequel il affecte un si grand mépris.

Si Dieu, dit Épicure, s'occupe de nous , il n'est pas parfaitement heureux. Or il l'est : il ne s'occupe donc pas des affaires des hommes Vanini répond à Épicure d'une manière triomphante : « F/opinion épicurienne est la plus

' Àmphith. , Kxeri'. \Xin, p. 137.

' llnd., p 138.

absurde de toutes les absurdités. Dire en effet que Dieu existe, mais qu'il ne s'occupe pas des hommes , n'e»t-ce pas dire que le feu existe, mais qu'il n'échauffe pas? car qu'est-ce que Dieu , sinon un être supérieur qui veille sur tout , meut et gouverne tout ' 7 » Contentons-nous de faire remarquer à notre philosophe que ces derniers attributs , qu'il ajoute fort raisonnablement à l'infinité de Dieu , n'en découlent pas.

Vanini prouve ensuite à merveille que mettre l'absolu bonheur de la Divinité dans l'absolu repos, c'est la dépouiller de son attribut essentiel , la puissance infinie ; c'est la ravaler au-dessous de l'humanité , c'est faire Dieu inférieur à un Alexandre qui, dans son infatigable activité , se plaignait du sommeil. Cardan a écrit que tout esprit jouit de l'étemel repos : « Non , dit Vanini , mais de l'éternel mouvement K La matière se lasse , et par conséquent le repos lui convient; elle ne se meut que pour se reposer. Mais l'esprit est dans une action continue. Qu'est-ce que la connaissance de Dieu, qu'est-ce que l'amour qui en découle, sinon un désir insatiable de participer à son infinité? Cette noble activité de l'âme est si éloignée du repos , qu'elle aspire à ne cesser jamais '. »

* Amphith. .Fxerc. XXVII, p. 152.

* Ain/phith. , p. 155 : >< Adnotandus est Cardani error qui, dum de intel- Iprtu s<Tipsit (si aliquid intelloxisset, tam stnlte niinquam scripsisset) : omnt«, inquit, intellectM gaudet sempitema quiète; imo sempiterno mota, dicit Vaninus. »

* Amphith., ip. 155 : « Materialia post lassiludinem quiète gaudent; qun' itiobilia sunt, quiescuDt libenter in suo ioco, moventur enim ut quieseaiit. Intellectus autem perpétue in opère est, non ut quiescat, sed ut leterno vigeal atque exerceatur motu . Quid enim Dei cognitio aliud est atr]uc aniur e\ cadom proflciscens, quam inexplebilis adhserescendi inflnitati ipsius uppetitus ? Hîec agitatio tantum abest ut quies ait, nullum ut vith'ulur unqimni finem habitura. >•

32 VANÏNI.

Sur rimmortalité de Tâme , Yanini est bien moins assuré :

>< Le fondement, dit-il, sur lequel roule la doctrine d'Épicure est la mortalité de l'âme. Plusieurs docteurs chrétiens onl ici combattu les athées, mais avec tant de légèreté et si peu de raison qu'en lisant les commentaires des plus grands théol(^iens , on sent s'élever des doutes en soi-même. J*avoue ingénument que Timmortalité de Tâine ne peut être démontrée par des principes physiques; c'est un article de foi, puisque nous croyons à la résurrection de la chair. Le corps en effet ne ressuscitera pas sans Tâme, et de quelle manière pourrait être Tâmc, si elle n'était pas ? Mot donc , chrétien et catholique , si je ne l'avais appris de-lî^giise, qui nous enseigne certainement et infailliblement la vérité , j'aurais de la peine à croire a l'immortalité de l'âme. Loin de rougir de cet aveu , je m'en fais gloire ; car j'accomplis le précepte de saint Paul , en retenant mon esprit sous le joug de la foi K,, »

Cependant, pour faire preuve de bonne volonté , il essaie de prouver l'immortalité de l'âme , d'abord par sa simplicité, ensuite par sa nature céleste et par conséquent incorruptible, enfm par le principe : rien ne se fait de rien ; or, si un être ne peut se faire de rien, un être aussi ne peut retourner à rien.

Yanini ne répond pas si mal aux stoïciens. A-t-il bien connu leur véritable doctrine ? Peu importe ; il est certain qu'il repousse avec force et avec un grand air de conviction les erreurs qu'il leur attribue. Partout il revendiqtie la li-

' Amphith., Exorc. XXVII, p. 163-164.

Ik PHILOSOPHIE AVANT DESCARTES. 33

berlé derhomme, et répète qne l'acte dépend entièrement de notre volonté, et que c'est nous qui méritons et qui déméritons *.

Dans on temps où l'astrologie était la croyance universelle, depuis Campanella jusqu'à Kepler, il ne faut pas s'étonner qu'un péripatéticien comme Yanini , imbu de la doctrine que toutes les idées de l'intelligence viennent des sens, ait accordé plus qu'il ne faut à l'influence des astres ; cependant il réserve toujours et presque entièrement la volonté. Les hommes, disaient les stoïciens du xvi"^ siècle, n'agissent que d'après l'influence des astres qui président à leur naissance, (l'est donc aux astres et non pas à la volonté qu'il faut attribuer le mal. » Nos actions , répond Vanini^, ne sont pas soumises directement aux astres, elles relèvent de notre seule volonté qui , étant immatérielle , ne peut dépendre des corps célestes. Ils ne forcent pas nos actions; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils les inclinent et de la manière suivante : notre volonté suppose l'intelligence , celle-ci dépend des sens, les sens sont directement soumis à l'influence des corps célestes; de là une certaine inclination et disposition de la volonté , mais nulle contrainte.

« Les péchés dans le monde sont nécessaires: donc c'est à Dieu qu'il les faut rapporter. Je réponds que l'antécédent de cet argument est faux , qu'il est même contradictoire ; car qui dit péché dit liberté, c'est-à-dire le contraire de la nécessité (J'est ainsi qne nous retournons contre nos

' Amphitli. , Exerc. XMV, p. ^98.

■ Ilml. , ExtTÇ. XF.IV, p. 'i»3.

3/i VANINI.

adversaires leurs propres armes , los poignards de plomb {piumbeos pugiones) ;ivec lesquels ils défendent leurs subtilités {suas ratiunculas) ,

(' Les stoïciens^ se sont trompés du tout au tout, lorsque, admettant la divine pKOvidence , ils prétendent que Dieu gouverne Tunivers et l'humanité , non d'après sa volonté, mais selon la nécessité... Aristote aussi a enseigné que Dieu agit nécessairement, sur ce motif que, si on suppose que Dieu a fait le monde librement, il faut supposer qu'il existait avant de faire le monde, et qu'ainsi cet acte a été un changement en lui , tandis que l'essence de Dieu est l'immutabilité. »

Sur ce redoutable problème de la création, Vanini chancelle, il est vrai, mais comme tant d'autres. Il n'a pas connu en quoi consiste la liberté dans la création , puisqu'il nie que de deux choses différentes , Dieu ait pu faire l'une ou l'autre dans un seul et même instant, ce qui est absurde; car cette puissance qu'il refuse à Dieu, il aurait pu la tron- V >r dans l'homme. En effet, on ne saurait trop le redire*, ce qui caractérise et constitue notre libre arbitre, c'est que , dans le moment où nous nous décidons à faire telle ou telle chose , nous avons la conscience que nous pouvons faire le contraire, et que, si nous continuons l'action commencée, nous la pouvons suspendre, et réciproquement. Cette puissance qui se résout dans un sens, pouvant se résoudre dans un autre, est proprement la volonté

• Amphith. , Exerc. XLVni, p. 3i5.

' Voyez l'analyse coniplèfc que nous avons donnée du libre arbitre dans divers endroits de nos ouvrages, i'* série de nos cours, t. i'% p. I9l ; ihid. p. î'ii, OU'. ; niais pirticiilièriMuent dans rexiimen critique de TEssai snr rentendement humain, 2' séiie, t. III, leç. XXV.

libre. L'intelUgence n'est pas libre , parce qu'il n'est pas en son pouvoir de juger mauvais ce qui est et lui paraît bon , ni bon ce qui est et lui paraît mauvais , et c'est là en quoi l'intelligence diffère essentiellemeni de la volonté ; mais quand l'intelligence , l'entendetucnt , la raison , en un mot la faculté de connaître a reconnu et prononcé qu'une chose est bonne ou mauvaise à faire ou à ne pas faire, si la volonté, pour s'accorder avec la raitiou qui est sa loi, se décide à faire ce qui est ou lui paraît bon, eu se décidant ainsi, elle a la conscience de pouvoir se décider autrement , et de ne faire ce qu'elle fait que parce qu'elle le veut, et par cela seul qu'elle veut être raisonnable. Transportons ceci à Dieu. Dieu , par sa raison , et surtout (je me hâte de le dire avec Platon ^) par sa bouté, a vu qu'il était bon de créer le monde et rhonime; en même temps il était libre de le créer ou de ne le créer pas, et de ne pas suivre sa raison et sa bonté; mais il a suivi l'une et l'autre, parce qu'il est la raison et la bonté même. Dans celui où tout est infini, l'intelligence, la bonté et la liberté sont également i.ifinies, et dans celui qoi est l'unité suprême , elles s'unissent infiniment, de telle sorte qu'il est impie de placer dans la liberté divine les misères de nos incertitudes et nos luttes intérieures. Dans l'homme, la diversité des pouvoirs de l'âme se trahit [mv la discorde et le trouble. Les différents pouvoirs, l'intelligence , la bonté ou l'amour, et la libre activité sont déjà nécessairement dans l'auteur de l'humanité, tuais portées â leur suprême puissance, à leur puissance infinie, distinctes

' Vuyes le Timéê, t. XII de notre traduction.

36 VANlNf.

et unies tout ensemble dans la vie de l'éternelle uiiiti*. La théodicée est placée entre Técueil d*un anthropomorphisme extravagant et celui d*un déisme abstrait. Le vrai Dieu est un Dieu vivant, un être réel dont tous les attributs, distincts et inséparables, se développent conformément à sa nature infînie, sans ciïort et sans combat. Otez Fintelligence divine, la conception du plan de ces innombrables inondes est impossible. Otez à Dieu la bonté et Tamour, la création devient superflueà qui n*a besoin de rien et se suffit à soi-même. Otez à Dieu la liberté, le monde et rhonimc ne sont plus que le produit d'une action fatale et en quelque sorte mécanique , comme la pluie qui tombe du haut des nuages, ou comme Teau qui coule de sa source. L*bommc libre ne peut avoir pour cause qu'une cause libre ; l'homme capable d'aimer a un père qui aime aussi ; l'homme doué d'intelligence atteste une intelligence suprême. Cette induction si simple et si solide , empruntée à une psychologie sévère, et fondant une théodicée sublime; cette induction , si vieille dans l'humanité, si récente dans la science, et encore si violemment combattue par des adversaires différents, il ne faut pas. la chercher auxvr siècle et dans Vanini. Notre philosophe s'égare donc plus d'une fois dans le labyrinthe des difficultés, des objections, et des réponses accumulées sur la création. Au fond , il nie la liberté divine, et cela par la confusion déplorable de l'intelligence et de l'action. Il voit bien que Dieu a nécessairement conçu, comme convenant à sa sagesse et à sa bonté , de créer un monde qui portât quelques signes de lui , et surtout un être fait à son image ; mais de cette nécessité tout intellectuelle et toute morale il conclut à la nécessité de l'action.

ce qui paraît logique et cependant est contraire aux faits les plus manifestes qui se passent en nous et aux données les plus certaines de la plus simple psychologie. Embarrassé de toutes parts, Yanini commence et finit par en appeler de sa raison troublée aux décisions de TEglise \ On n'a donc après tout aucun reproche très-sérieux à lui faire.

Il y a plus : au milieu de cette controverse ténébreuse , éclairée de loin en loin par la foi chrétienne , je trouve un argument qui brille parmi tous les autres comme une lumière admirable , et qui , si Vanini s'y était solidement attaché et s'il l'eût suivi jusqu'au bout, aurait pu lui découvrir toute la vérité et le conduire au système des grandes inductions que nous venons d'indiquer. Laissons-le parler lui-même ^ :

« Je dirai brièvement d'Arislolc ce que j'en pense : il

est ici en contradiction avec lui-même , car il prétend que

Dieu agit nécessairement, et cependant, dans V Éthique et

ailleurs , il fait l'homme libre. Ces deux opinions répugu en

absolument et sont en quelque sorte réciproquement im-

|)ossihles, car une cause nécessaire ne peut produire des

effets contingents, mais nécessaires; de sorte que, si Dieu

agit nécessairement, notre volonté n'est pas libre ; ce (juc

je prouve ainsi : J'adresse cette question à Aristote : Motrc

volonté peut-elle, oui ou non, prendre tel ou tel parti,

sans que tel ou tel motif la subjugue? Si elle ne le peut,

elle n'est pas libre, ce qui est contre Aristote lui-même ;

si elle le peut, Dieu le peut aussi à plus forte raison ; donc

Dieu peut produire le mouvement ou le monde sans aucun

' Àmphith. , p. 300.

' îbid. , Exerc. L et dernier, p. 33'2.

38 VANINL

mouvement qui ait précédé. Ce qui a porté Aristole à soutenir que Dieu agit nécessairement, c'est qu'il ne peut comprendre qu'un mouvement se produise sans un mouveuïent antérieur. Mais ce principe est faux , si Ton admet la liberté humaine. Donc, si la volonté humaine est libre. Dieu n'agit pas nécessairement ; comme réciproquement , si Dieu agit avec nécessité , la volonté n'est pas libre. Il est donc évident qu'Aristote se contredit lui-même quand il affirme que Dieu agit nécessairement , et qu'en même temps il reconnaît dans l'homme une volonté libre. »

Vanini termine son livre en le soumettant sans réserve au pape Paul V , qui, « assis au gouvernail de l'Église comme un sage modérateur, rassemble en lui toutes les vertus répandues sur les divers pontifes de tous les siècles *. » Enfin , il ne veut pas quitter cet amphithéâtre de l'éternelle Providence sans entonner un hymne à sa gloire , et cet hymne est tout son système avec ses mérites et ses imperfections. Le Dieu que Vanini célèbre est le Dieu de l'univers bien plus que celui de l'âme ; aussi sa poésie , fidèle image de sa philosophie , a-t-elle souvent de la force, quelquefois de l'éclat, mais aucun

charme.

« Animée * du souffle divin , ma volonté emporte mon esprit : il va tenter une route inconnue sur les ailes de

Dédale.

« Il entreprend de mesurer l'ineffable Divinité qui n'a ni

commencement ni fin , et de la renfermer dans le cercle étroit de quelques vers.

' Anijiliitk. , p. 334.

- ihid., p. 334-330.

tt Origine et fin de toutes choses, origine, source et principe de lui-même. Dieu est son but et sa fin, sans avoir ni principe ni fin.

« En repos et tout entier partout , dans tous les temps et en tout lieu , distribué dans toutes les parties H demeurant toujours et partout indivisible ;

» Il est en chaque endroit sans être contenu dans aucun, ni enchaîné dans aucunes limites; répandu tout entier dans l'espace entier, il y circule librement.

« Son vouloir est la toute-puissance , son action une volonté invariable ; il est grand sans quantité , bon sans qualité.

« Ce quMl dit , il Taccomplit en même temps ; on ne sait qui précède de la parole ou de Fœuvre; dès qu'il a parlé , voici qu*à sa voix tout Tunivers a pris naissance.

« Il voit tout, il pénètre tout; un en lui-même S seul il est tout , et dans son éternité il prévoit ce qui est , ce (jui fnt , ce qui sera.

« Toujours tout entier , il remplit tout son être , sans cesser d'être le même ; il soutient , meut et embrasse l'univers, et le gouverne d'un mouvement de son sourcil.

<' Oh ! je t'invoque ! jette enfin sur moi un regard de bonté! Unis-moi à toi par un nœud de diamant, car c*esi la seule et unique chose qui puisse rendre heureux.

« Quiconque, s'est uni à toi et s'attache à toi seul , celuilà possède tout; il tè possède, source inépuisable de richesses , et à qui rien ne manque.

» Partout nécessaire , nulle part tu ne fais défaut , et de loi - même tu donnes tout à toutes choses ; tu te

' Sens douteux, texte obscur.

donnes toi-même, toi en qui toutes choses doivent trouver tout.

'( Tu es la force de ceux qui travaillent , tu es le port ouvert aux naufragés *....

« Tu es à nos cœurs le souverain repos et la paix profonde ; tu es la mesure et le mode des choses , l'espèce et la forme que nous aimons.

« Tu es la règle , le poids et le nombre , la beauté et Tordre, Tornement et Tamour, le salut et la vie, la volupté souveraine avec son nectar et son ambroisie.

« Tu es la source de la vraie sagesse , tu es la lumière véritable , tu es la loi vénérable , tu es l'espérance qui ne trompe pas, tu es Téternelle raison , et la voie, et la vérité;

«La gloire, la splendeur, la lumière aimable, la lumière bienfaisante et inviolable , la perfection des perfections , quoi encore ? le plus grand , le meilleur , l'un , \c même. »

En résumé, quelle conclusion faut-il tirer de l'ouvrage que nous venons de parcourir et d'analyser fidèlement ? Supposons que cet ouvrage soit seul : en nous y renfermant, y trouvons - nous la haine du christianisme et l'athéisme? Nullement. Il y a partout semées des pro- .lestations peut-être outrées d'orthodoxie , une théodicêe incomplète, fondée sur un seul principe , .par conséquent des réfutations quelquefois insuffisantes des mauvais systèmes répandus au xvr siècle, un déisme d'une qualité

' Je n'ai pas traduit, faute de les entendre, les deux derniers vers de celte strophe :

Tu foiu perennis perstrepentes Qni latice» salientis ardent.

assez médiocre, et, comme on dirait aujourd'hui, quelrjues tendances équivoques, un péripatétisme qui incline fort à celui d*Averroës et de Pomponat : mais de là à l'impiété et à l'athéisme il y a loin , et , si nous étions appelés à juger Vanini sur ce livre seul, en conscience et ne croyant pas permis de condamner qui que ce soit par voie de conjecture et d'hypothèse, nous prononcerions d'après ce livre : Non , Vanini n'est pas athée.

Passons maintenant à l'examen de son second et dernier ouvrage , qui parut à Paris , un an après V Amphithéâtre^ sous ce titre : Quatre livres de Jules^Cèsar Vanini^ Napolitain, théologien, philosophe et docteur en l'un et l'autre droit , sur les secrets admirables de la Nature, reine et déesse des mortels *. C'est au fond un traité de physique divisé en quatre livres : le premier, sur le ciel et l'air ; le deuxième , sur l'eau et la terre ; le troisième , sur la génération des animaux ; le quatrième , sur la religion des païens. Vanini, lui-même, nous apprend que cet écrit est un abrégé de ses Mémoires physiques ^. Il avait aussi composé, à ce qu'il dit, des Mémoires de Médecine^, ainsi que des commentaires sur le livre de la Génération d'Aristote \ Il fait encore allusion à un autre ouvrage dont il parle déjà dans V Amphithéâtre et qu'il nomme Physico-Magique \ Il rappelle enfm un Traité d'Astronomie qu'il avait fait imprimer à Stras-

' Julii Cœsaris Vanini, Ncapolitani, tbeologi, philORophi et juris utriusque doctoris. De admirandia iiaturœ regivuF deœque mortalium Arcanis, libri quatuor. Paris, 1616, in-i'i.

' IMal.,Yt. 301.

' Ibid.,p. 275.

* Ibid., p. iVi.

* DiaL , p. 31 .

/i2 VANINI.

bourg , en caractères élégants K S'il a jamais existé réellement , ce livre n*est point parvenu jusqu'à nous. Celui que nous possédons n*est nullement méprisable au point de vue scientifique ; c'est encore , il est vrai , la physique péripatéticienne, mais interprétée et développée selon son véritable esprit, et non plus à la manière des scolastiques. N'oublions pas que nous sommes ici avant Galilée, le créateur de la physique moderne, qui le premier en détermina la méthode, et lui donna pour règles l'expérience et le calcul. Galilée a été pour la physique ce qu'a été DevScartes pour la métaphysique. Avant l'un , tous les efforts pour sortir de la scolastique et arriver à la vraie philosophie sont impuissants; avant l'autre, on cherche avec ardeur la vraie physique; on ne l'a point trouvée. Une foule d'essais ingénieux et hardis paraissent incessamment d'un bout à l'autre de l'Italie, et attestent au moins une fermentation puissante ; on étudie la nature un peu au hasard, mais avec liberté et avec passion, et, pour que la science se fasse, il ne manque plus qu'un homme de génie. Pour bien juger des hommes tels que Telesio , Cesalpini. Cardan, Pomponat, ce n'est pas avec les sobres génies du xvir siècle, avec Galilée, Descartes et Newton, qu'il les faut comparer, c'est avec leurs devanciers du moyen âge. Les observations de détail s'accumulenf , et les théories se préparent. Les hypothèses antiques dominent encore l'esprit humain , et l'idée même du calcul appliqué aux phénomènes fournis par l'expérience n'est pas encore née; mais ces hypothèses même sont comme le

' Typiê tlégantiâsimit. Dial. , p. 2S3.

LA. PHILOSOPHIK AVANT DËSCARTES. ho

|)assage nécessaire des ténèbres du moyen âge à la lumière de la science moderne.

Vanini est , en physique comme dans tout le reste , do l'école d'Aristote et de Pomponat. Il traite ici les platoniciens à peu près comme il Ta déjà fait dans V Amphithéâtre *. Âristote est pour lui « ' le philosophe par excellence, le maître, le dictateur, le dieu de la philosophie; » il l'appelle « le grand pontife de la sagesse; » il invoque ses mânes et son divin génie; il se vante d'être son nourrisson. Alexandre d*Aphrodisée est nommé aussi avec de grands éloges '. Parmi les modernes et les contemporains, Vives est traité avec dédain *, et Kepler avec honneur '. Vanini loue souvent ses compatriotes Scaliger S Fracastor \ Cardan *, et surtout Pomponat, qu'ici *, comme dans V Amphithéâtre, il appelle son maître. Peut-être ne serait-il pas sans intérêt de comparer la physique de Vanini avec celle du célèbre Bolonais. Il nous suffit de re-

' Dial. , p. 9 : « Perplebeii sane ingenioli homines » ; p. 401 : «< Platonilorum fabellas »; p. 453, etc.

• Ihid., p. 33,49, 89, etc.: «Philosophas » ;p. 261, 117 : « Philosophonim magister » ; p. 7 : « Supremus bumanse sapientise dictator » ; p. 9, 396, etc. . " Philosophorum Deus » ; p. 9 : « Sapientumpontifex maximus Aristotelcs ; » P- 3, 184, etc. : « Per sacros Aristotelis mânes » ; p. 1 84 : «< Quem ut sacro- ^nctum phiiosophiae nuinen deveneror » ; p. 1 1 : «< Aristotelis nainquc sutn alumnus, nec pœnitet. »

' Ibid. , p. 18 : « Nectarea divini viri verba in médium adducas » p. 43, etc.

* Ibid. ^ p. 197 : •» Quid Vives senserit, panim euro. »

' Ibid. , p. 36 ; «« Ita mathematicus Joannes Keplerus refert. »• ' Ibid. , p. 217, 227 : « Scaligep philosophorum princeps. » ' Ibid., p. 74, 78, 81, 145, 155, etc.

* Ibid. , p. U : « Subtilitatum professer, et de nobis optime nieritus »• : p. 65 : « Magni nominis philosophum » ; p. 107 : «Prœceptor » , etc.

• /6f d., p. 20 : « Per Pomponatii prœceptoriR tui genium « ; p. 1 40 : « Pomponatius praeceptor meus, etc. »; p. 374 : « Divinus praBceptor »; p. 373. « Nostri seculi philosophorum princeps. »

/|/l VANINI.

connaître que l'esprit qui préside auic recherches du premier anime celles de son audacieux et infortuné disciple. Partout le surnaturel est ramené le plus possible au naturel : les présages, les oracles sont expliqués par des causes physiques. Laissons à d'autres le détail. Ce u*est pas le physicien que nous étudions dans Vanini , c*est surtout le philosophe, et nous voulons savoir si ce nouvel ouvrage contient la même philosophie que le précédent. Écartons encore toutes les conjectures et les Interprétations diverses des historiens; n'écoutons que Vanini lui-même. Tout à rheure nous Tavons vu , en apparence au moins , zélé catholique et défenseur de la divme Providence. Estil le même ici? est-il encore chrétien? admet -il encore un Dieu ?

Répondons d*abord en disant que deux docteurs de Sorbonne , Edmond Gorradln , frère gardien du couvent des franciscains de Paris, et Glaude-le-Petit , docteur régent , chargés d'examiner le livre de Vanini , Font autorisé sans aucune réserve. Dans l'approbation imprimée, ils déclarent expressément qu'ils n'y ont rien trouvé de contraire ou de répugnant à la religion catholique , apostolique et romaine; qu'ils le tiennent même comme un ouvrage plein d'esprit et très-digne d'être livré au public ^ Voilà donc la Sorbonne en quelque sorte caution de l'orthodoxie de Vanini. Mais passons plus avant , et considérons le livre en lui-même.

Comme nous l'avons déjà dit, c'est un traité de phy-

' Dial. Approbatio. — Rosset, Histoires tragiques, dit que plus tard la Sorbonne fit de nouveau examiner les Dialogues et les condamna au feu. Lui seul parle ainsi sans citer ses autorités. Cette condamnation tardive l'st une supposition ; l'approbation est certaine.

LA PHILOSpPHlE AYANT DESCARTES. 45

sique ; cependant la forme est loin d'en être aussi didactique que celle de V Amphithéâtre. C'est une suite de dialogues où Tauteur, sous le nom de Jules-César, donne à un de ses amis et de ses admirateurs, appelé Alexandre, toutes les explications que celui-ci lui demande sur des phénomènes de physique, en y introduisant bien d'autres choses selou le caprice de la conversation ou selon le dessein de rinterlocuteur principal.

Dans un Avis de l'imprimeur, on lit que ce livre a été dérobé à Yanini , copié et publié sans son consentement , mais non pas malgré lui , l'auteur ayant fini par donner les mains à tout ce qu'on avait fait K Si cette note dit vrai , un ouvrage arraché à Yanini , et publié tel qu'il l'avait écrit pour lui-même, doit contenir sa secrète pensée. Quelle est donc cette pensée?

Le titre, en vérité, se présente assez mal : Des Secrets admirables de la Nature, reine et déesse des mortels; c'est, ce semble, le contre -pied de celui-ci : Amphi-théâtre de ^éternelle Providence. Le livre est dédié à Rassompierre, homme de guerre et de plaisir, dont on ne s'attendait pas à trouver le nom en tête d'un ouvrage de philosophie ; et on ne lui voit guère d'autre droit à cette dédicace que sa munificence connue. Yanini en fait un saint , et , jouant sur son nom , il nous donne Bassompierre comme la base de l'église de saint Pierre '. Le grand seigneur a pu rire un moment de ce jeu de mots , mais il a dû être plus touché d'une flatterie d'un genre différent et mieux assortie à ses habitudes. Yanini,

' Dial. — Typographus lectori.

' Ibid. , dédicace, p. 7 ; R(hst(yn\petr(But Pétri S. Eecletiœ hcuU.

46 VANIMI.

après avoir épuisé rénumération des qualités de son héros, en vient à sa beauté, « à cette beauté qui lui a gagné , dit-il , Famour de mille héroïnes plus charmantes qu'Hélène. » Pour être juste, il faut ajouter que ce galant compliment se termine en un argument théologique ; car la beauté de Bassompierre n'attire pas seulement les femmes, elle accable les athées, qui, « frappés de Téclat et de la majesté de ce visage, n'osent plus soutenir que l'homme n'est pas l'image de Dieu. » Nous savons que les dédicaces du commencement du XV!!"" siècle , même sous d'autres plumes que celle de Vanini , sont en possession d'être fort ridicules ; cependant celle-ci passe la permission , et , jointe au titre , elle forme un assez triste préambule à un livre de philosophie.

£h bien ! le livre est digne du préambule. Nous l'avons lu d'un bout à l'autre avec attention , sans aucun préjugé, et dans l'ensemble comme dans les détails, dans le ton général comme dans les principes , nous trouvons à découvert ce que nous n'avions pas vu , ou plutôt le contraire de ce que nous avions vu dans V Amphithéâtre ; et, avec la même sincérité que nous avions absous le précédent écrit, nous déclarons celui-ci coupable. Il est coupable envers le christianisme, envers Dieu , envers la morale. Nous pouvons dire aujourd'hui la vérité tout entière : nous ne témoignons pas devant le parlement de Toulouse, mais devant l'histoire, qui, moins impitoyable que les hommes parce qu'elle est plus éclairée , ne peut assurément s'indigner et s'étonner de rencontrer dans un philosophe du XVI* siècle les erreurs et la licence de son temps. Disons-le donc sans hésiter : oui , dans les Dialogues, Va-

nini est un ennemi mal dissimulé du christianisme. Il n'a guère d'autre Dieu que la nature. Sa morale est celle d'Épicure, et, à l'en croire lui-même, sa doctrine a un peu passé dans ses mœurs. Il n*y a qu'à ouvrir au hasard les Dialogues, pour recueillir à pleines mains des preuves abondantes de ces assertions.

Sans doute Van in i enveloppe encore de quelques précautions ses attaques contre le christianisme; mais les voiles sont de plus en plus transparents. Ici , comme dans Y Amphithéâtre, il introduit des impies, tantôt Belges, tantôt Anglais, développant leurs maximes; mais, dans V Amphithéâtre, il y fait souvent de solides réponses, tandis que, dans les Dialogues, il répond avec une faiblesse qui n'a pu lui échapper à lui-même. C'est Descartes qui le premier a élevé ce~ reproche ^ ; il est fondé^ mais il s'applique aux Dialogues seuls, et non pas à V Amphithéâtre. O^deux ouvrages sont entièrement différents et forment le contraste le plus singulier. Vaniui nous apprend^ lequel des deux contient sa vraie pensée : « J'ai écrit beaucoup de choses dans V Amphithéâtre auxquelles je n'ajoute pas la moindre foi. Multa in hoc libro scripta sunt, quibus a ine nulla prastatur fides, Cosi va il mondo. »> Et son interlocuteur Alexandre s'empresse de répondre sur le même Ion : i' Ce monde est une prison de fous. Questo mondo c una gabbia dimattiy » se hâtant d'ajouter : « à l'exception des princes et des papes. « Cette déclaration tardive obscurcit à nos yeux tout V Amphithéâtre, et ne nous permet

' Uttre à VoH, l. XI de nuire édition, p. 185 : «« dc^ argiunciils faiblCN cl ('<|iiiv(><]ues à dessein. »

' Dial. , [). 428.

^8 VANIM.

])}us de discerner quand Vanini dit vrai et quand il meut ; nous savons seulement et de lui-même qu*il ment beaucoup. Il a beau répéter^ qu'il se soumet à la sainte église romaine , il a beau en appeler à son Apologie pour la Religion mosaïque et chrétienne; quel respect pour le christianisme peut s*accomnioder de toutes les plaisanteries et même de toutes les injures qu'il répand sur les objets les plus vénérés du culte chrétien? Lui-même , c'est-à-dire l'interlocuteur qui le représente, Jules-César, explique par l'action de la lune la résurrection de Lazare. Après avoir essayé de prouver qu'il n'y a point de démons, comme Alexandre lui fait cette objection : « S'il n'y a point de démons, comment les mages de Pharaon ont-ils pu faire tant de miracles? » il répond : « Les philosophes qui nient les Cernons méprisent les histoires des Juifs -. » Ailleurs : « Je ne veux pas nier la puissance de l'eau lustrale, puisque le pape l'a décorée d'innombrables privilèges.... ; mais, pour parler en philosophe ^, je dirai.... » Quelquefois, il met son opinion dans la bouche d'uu athée qu'il ne réfute pas ou qu'il réfute très-mal. Ainsi, il développe avec complaisance d'assez mauvaises plaisauries sur saint Paul et sur le mariage mystique du Christ avec l'Église; il laisse dire, sans y faire la moindre objection , que (' les enfants qui naissent avec Tesprit faible sont par là d'autant plus propres à devenir de bons chré-

* Dial.^p. 406,495, cic.

* Ibid., p. 480... /. C. : «• Philosophi ([ui negant daBmones, sacras Hobrœorum historias contcmnunt. »

» /biVf.,p. 407.../. C. «Non ego lustralisa<iua; vires iiificittl>or,quando... ; neque asseram pauculas duntaxat latinas voculas, etc... scd ita phiiosophabor »

LA PHILOSOPHIE AVAiNi D£SCART£S. 69

tiens '. » On compreud que , dans un ouvrage de controverse, et même dans V Amphithéâtre, il soit nécessaire et loyal de rappeler une foule de raisonnements impies pour les réfater; mais ici tous ces raisonnements n,*avaient que faire. Ils sont introduits gratuitement , et comme la plupart du temps Yanini ne leur fait d'autres réponses que de vagues protestations de soumission à Tautorité religieuse, ils produisent le plus mauvais effet , troui>]ent ou égarent le lecteur. Pourquoi , par exemple, dans un livre de physique, agiter la question de la divinité de Jésus- Christ ? Voici un athée qui se confond en éloges suspects sur rhabileté du Christ , comme s*il s'agissait d'un politique ou d'un philosophe. Alexandre lui oppose cet argument : La mort de Jésus-Christ est celle d'un insensé on celle d'un dieu. Or, d'après toi- même , il n'était pas un insensé, donc il était Dieu. L'athée répond que ce n'était pas être insensé que d'acquérir l'immortalité de son nom par le sacrifice de quelques jours de cette vie. Jules-César intervient pour dire qu'il a réfuté ces sottises dans un écrit : Du Mépns de la gloire *. Mais le lecteur n'a pas ce livre, et les arguments de l'athée subsistent. On pourrait citer une foule d'exemples semblables \ Le derniiT résultat est incontestablement une impression très-défavorable au christianisme.

• Dial., p. 354-356... « Ex quo stupidos nasci contîngit libcros atquo inertes, et pcr consequens christianœ religion!, quae paupcribus spiritu l)eatitudinem pollicetur, suscipiendœ satis idoneos. »

' Dial., p. 357-360 : «« in libcllo De contemnenda gloria. » Ailleurs,

p. 369, il cite un autre ouvrage qu'il aurait composé : De vera sapientia.

* Voyez particulièrement les pages 9i , 326-327, etc., 349, 487-

IVous avons déjà vu quelle est au fond la théodicée de Vanini ; elle se réduit à concevoir à ce monde fini et limité un principe éternel et infini , principe qui n*est pas une cause , ni par conséquent une volonté , ni par conséquent encore une providence véritable avec les caractères qui lui appartiennent. Nous retrouvons ici cette même théodicée avec ses conséquences à peu près avouées. Les deux interlocuteurs, Alexandre et .Iules-César, s'accordent à rejeter Topinion d*Aristote , que Dieu a donné la première impulsion au monde, et, pour parler le langage péripatéticieu, qu'il est le moteur du premier ciel ^ Alexandre : >< J'ai lu cela , si je m'en souviens bien, dans le xil'' livre de la Philosophie première (la Métaphysique), mais je ne suis pas de cet avis. — Ni moi non plus, dit Vanini. » Et on allègue l'autorité d'Alexandre d'Aphrodisée qui donne Dieu » non comme le moteur, mais comme la fm des choses ; on l'appelle un homme divin , ses paroles sont célestes , nectarea divini viri verba ; on traite de fable la doctrine des plus grands péripatéticiens, que Tintelligence est la cause du mouvement de rotation du premier ciel. « S'il en était ainsi , dit Vanini , l'intelligence serait au monde comme une béte de somme attachée à une meule qui tourne. D'ailleurs un moteur suppose un point d'appui , et sur quoi voulezrvous que s'appuie une pure inteihgeuce? Enfin , d'après Aristote lui-même , tout ce qui meut est nécessairement mû ; or, rien n'est mû que ce qui est matériel , selon Averroës. L'intelligence , étant immatériellci ne peut être mue; réciproquement elle ne peut être cause de mouvement. » L'interlocuteur de Vanini propose timi-

\ Dial., p. 17 seqq.

demeot la Yraie réponse à ces raisonnements sophistiques : L*âme, qui est immatérielle, se meut elle-même; elle est bien la cause de ses propres mouvements, et pourtant elle se meut sans point d'appui, elle se meut sans être mue par un autre moteur ; et il y a bien plus : tout immatérielle qu'elle est , en se mouvant elle-même, elle meut le corps qui est matériel. Pourquoi donc Tintelligence suprême ne pourrait-elle faire ce que fait la nôtre , se mouvoir elle-même et mouvoir le ciel? Jules-César se contente de répondre que ce n*est là qu'une mauvaise comparaison S et, sans rien prouver, il affirme (;ue l'âme ne se meut point ellemême, ce qui est contraire aux faits les plus certains, mais qu'elle meut le corps et qu'elle est mue par le corps ; comme si, dès qu'il accorde que l'âme meut le corps, il ne s'ensuivait pas qu'un être immatériel peut mouvoir un être matériel , à moins qu'au fond , sans le dire ici , on n'accorde pas que l'âme soit immatérielle. Quand Vanini prétend que la réponse d'Alexandre n'est qu'une mauvaise comparaison , nous lui dirons à notre tour que c'est à luimême et à sa manière de raisonner qu'il devrait adresser ce reproche. Il part des lois de l'ordre matériel, où en effet, la première impulsion étant supposée, tout corps qui meut a lui-même un moteur, tout ce qui est mu est corps, tout ce qui meut est corps aussi, et n'agit qu'avec un point d'appui matériel. Voilà bien les lois de l'ordre matériel. Transporter ces lois dans l'ordre intellectuel , cVst raisonner par voie d'analogie en choses essentiellement dissemblables : c'est donc faire la plus défectueuse des comparaisons , tandis que conclure de l'âme à Dieu,

' Dial., p. 19 : >< Paruni iiptam cumparationem. »

c'est conclure, sinon du même au même, au moins du semblable au semblable, de Tordre spirituel à Tordre spirituel : induction rigoureusement légitime , pourvu qu'il soit tenu compte aussi des différences.

Une fois que Dieu n'est plus qu'une substance infinie, dépourvue de puissance causatrice, qu'est-ce que Thomme, qu'est-ce que le monde par rapport à Dieu?

Le monde est l'ensemble des êtres finis, que Dieu surpasse de son infinitude , mais qu'il n'a pas faits, qu'il n'a produits ni avec son intelligence ni avec sa Volonté, car il n'a pas de volonté; et son intelligence, si toutefois il en a , ne peut être un principe de mouvement ; de sorte que le monde, n'ayant pas de cause, tout fini et borné qu'il est , est nécessairement éternel. Voilà ce que devait dire Yanini avec plus d'audace et de conséquence ; mais il s'exprime avec un embarras qui trahit malgré lui sa vraie pensée.

« Dieu ^ ne pouvait faire le ciel égal à lui et infini en puissance ; mais il le fit semblable à lui , et infini en durée. 11 faut dire que le ciel est fini en grandeur et en puissance,

' Dial., p. 30 : « Cœlum igitur finitummagnitudineac potestate dicendum est, duratione vero infinitum , propterea quod alium Deum Deus facere nequivit: fccisset autem, si fccissct infinitum potestate; idcirco infinitum aevo focit, quia sola hœc rei creatœ ))erfectio evenire poterat. Sed subtilias rem expendam]: primum principium non potuit quicquam efiiccre quod sui esseï aut simiie penitus aut dissimile : non simile, quia quod fit patitur, quod patitur a potiore, non a simile patitur; dissimile non potuit, quia actio et ageus in ipso non difTerunt. Quamobrem cum Deus sit unus, mundus fuit unus et non unus; cum sit omnia, mundus fuit omnia et non omnia; cum sit œtcrnuR, mundus fuit sBtcrnus et non aetcrnus. Quia unus est, œternus, non cnim habet comparera aut contrarium ; quia non unus, non aetcnius, ex contrariis onira ac mutua corruptionc grassantibus partibus constitutns : cjus igitur ictornitas in smressionc, uniliis in continuatione. — i4/ex. : Plus homine sapis. »

LA PHILOSOPHIE AVAKT DESGARTES. 5^

mais qu'il est infini en durée, parce que Dieu n*a pa faire un autre Dieu , et qu'il eût fait un autre Dieu , s'il eût fait le monde infini en puissance , mais qu'il le fit infini en dnrée , parce que c'est là la seule perfection que puisse avoir une chose créée. Exprimons la chose plus philosophiquement. Le premier principe ne pouvait produire ([uelque chose qui lui fût absolument semblable ou absolument dissemblable ; ni semblable , car tout ce qui est fait par un autre suppose quelque chose qui lui est supérieur; ni dissemblable , parce qu'en Dieu l'agent et l'action ne diffèrent pas. Ainsi, comme Dieu est un, le monde a été un sans l'être absolument ; comme Dieu est tout , le monde a. été tout et non pas tout; comme Dieu est éternel, le monde a été éternel et non éternel. Parce que le monde est un , il est éternel , car il n'a ni semblable ni contraire; et parce qu'il n'est pas un , il n'est pas éternel , car il est composé de parties contraires qui se détruisent réciproquement et renaissent de cette corruption mutuelle , en sorte que l'éternité du monde consiste dans la succession, et son unité dans la continuité. »

Et Alexandre s'écrie : « Ta sagesse est plus qu'humaine. »

La moindre attention découvre ici une contradiction manifeste. Vanini déclare tour à tour que le monde est éternel et qu'il ne l'est pas. Il faut opter entre ces deux opinions. Vanini adopte tantôt Tune et tantôt Tautre. Ici ^ il rapporte et réfute tous les systèmes anciens qui aboutissent à identifier Dieu et le monde. Il attribue même k

' Diai. , p. 362.

5U VANINL

Platon cette extravagance, à laquelle Platon n*a jamais pensé. « Platon , dit-il , ne reconnaissant rien de parfait que Dieu , et admettant la perfection absolue du monde , a été forcé de faire du monde et de Dieu une seule et même chose, j Pourtant il s'avise que Platon n'a pas dit tout à fait cela : « Chez Platon lui-même ^ le monde a commencé : il n'est donc pas absolument parfait, puisqu'il a eu besoin d'un premier principe pour être ce qu'il est ♦ Ailleurs, s'il admet comme chrétien que le monde a commencé, il ne l'admet pas comme philosophe : « * Je confesse ingénument que la religion seule me persuade que la mer aura une fin.... Quant au commencement de la mer (s'il est permis à un philosophe de dire que le monde ait commencé).... » « Détestant, par soumission à la foi chrétienne, cette opinion que le monde est éternel , je dirais : Si le monde a eu un commencement, les fleuves, etc. •.... » « Pour moi, je conclurais de tout cela, si je n'étais pas chrétien , que le monde est éternel ^. »

Ces derniers passages prouvent que , selon la plus sincère opinion de Vanini , le monde est éternel , c'est-àdire infini quant à la durée. Le voilà déjà égal à Dieu en durée ; il n'y a plus d'autre différence entre le monde et Dieu que celle de la grandeur et de la puissance. C'est encore quelque chose, mais c'est bien peu, et il ne faudra

• Dial. , p. 365.

' Ibid.f p. 102: « Ingénue fateor sola mihi religione persoaderi^ mare

habiturum esse flnera an et a quibuH mare initium habaerit (si mundi

inchoationem pnedicare fas est philoso))ho) libenter responderem... »»

' Ibid.j p. 94 : J. C. : « Detestans in obsequium Christian» fidei opijiionem de mundi aeternitate, dicerem sic : si mundus habuit initium, etc. »

* Ibid., p. 135 ; «/. V. : Ego vero concluderem, si ohristianuB non esaem, mundi icternitateni. »

pas un grand effort pour en venir à conclure que le monde, ce monde infini en durée , qui n'a pas eu de commencement et qui ne peut avoir de fin , se suffit à lui-même , est gouverné par des lois qui lui sont propres, et non par la volonté d*un être étranger. Déjà le titre du livre semble faire de la nature le seul vrai Dieu : la Nature, reine et déesse ries martels. Dans Touvrage même S Jules-César dit expressément de la loi naturelle qu'elle a été « gravée dans le cœur de tous les hommes par la nature , qui est Dieu , ipsa natura , qua Deus est, » Voici qui est plus clair : « Si je n'avais été nourri dans les écoles chrétiennes , je tiendrais pour certain que le ciel est un être vivant mu par sa propre forme, laquelle est son âme.... La figure circulaire était celle qui convenait le mieux à l'éternité et à la divinité de cet animal céleste*. » Et il invoque l'autorité d'Aristote dans le Mouvement des Animaux, et surtout dans le livre deuxième de l'Ame. Il s'appuie sur la définition péripatéticienne : fâme est l'acte d'un corps organique doue de vie. L'interlocuteur de Vanini, Alexandre, essaie de tirer des lois permanentes du monde la preuve de l'assistance d'une intelligence divine. Jules-César répond : « Comment, dans le grossier mécanisme d'horloges fabriquées par un Allemand ivre, ne trouve-t-on pas un mouvement réglé? Pour ne rien dire du mouvement de la fièvre tierce et de la fièvre quarte, qui arrive et s'en va à des intervalles certains, sans jamais dépasser d'un moment le point

' /blU.p 20-21

56 VAN INI.

marqué ; le flux et le reflux de la mer n*a-t-il pas des époques fixes, en vertu de sa seule forme, c'est-à-dire de la pesanteur, comme vous dites vous autres péripatéticiens ? De même , lorsque je vois le ciel obéir toujours au même mouvement, je dis que c'est sa forme seule qui le meut, et non pas la volonté d'une intelligence. — Alexandre : J'en tombe d'accord *. »

Qu'est-ce que l'homme, et que deviennent dans un pareil système l'immatérialité et l'immortalité de l'âme ? Si Yanini n'ose pas dire en son propre nom « qu'esprit vient de respirer {spiritale a spirando) *, et que respirer est un phénomène qui tient fort à la matière, » il expose complaisamment cette théorie ; il prétend que tous les grands philosophes ont fait l'âme matérielle : Hippocrate, les stoïciens, Aristote, Platon même, et, après avoir autorisé le matérialisme en lui donnant fort gratuitement de tels défenseurs, pour toute réfutation il en appelle à la religion \ On a déjà vu que dans V Amphithéâtre Yanini laissait paraître quelques doutes sur l'immortalité de l'âme. Ici il refuse toute explication à cet égard , et le motif qu'il donne de son silence paraîtra , je crois , l'explication la moins équivoque. « Alexandre : Dis-moi, mon cher Jules, ton sentiment sur l'immortalité de l'âme. — Jules-Gésar : £xQuse-moi, je te prie. — Alexandre : Pourquoi cela? — Jules- César : J'ai fait vœu à mon Dieu de ne pas traiter cette question avant d'être vieux , riche et Allemand \ »

' Dial., p. 21-22 : u A sua forma non ab intelligentiœ voluntaie nioveri. »< ' Ibid. , p. 345.

• Ibid. , p. 346.

^ Ibid., p. 492 : u i. C. : Yovi Deo meo quœslioncm hane me non iici'tractiituruni, antequam scnex, dives et Germanus evasero. »

S*il pouvait rester quelque incertitude sur le matérialisme de YaniDÎ , lui-même prend soin de la dissiper par la triste morale qu'il professe ouvertement. Il ne £iit pas difficulté de soutenir que la vertu et le yice ne sont autre chose que les fruits nécessaires du climat, et qu'ils dépendent de la constitution atmosphérique, du système de nourriture, des humeurs que les parents nous ont transmises, et surtout de Tinfluence des astres. « £n quoi certains aliments nuisent-ils à l'honnêteté ? Voici comment je raisonne : c'est de l'alimentation que dépendent les esprits animaux, par conséquent c'est d'elle que viennent la vertu et le vice. On le prouve ainsi : les esprits animaux sont les instruments de l'âme sensible; l'âme sensible est l'instrument de l'âme intelligente , et tout agent opère conformément à la nature de son instrument : donc, etc. ^ » •' Nos vertus et nos vices dépendent des humeurs et des germes qui entrent dans la composition de notre être ^. » Enfin, l'influence des astres est partout dans les Dialogues.

Du moins ici , on ne peut pas reprocher à notre philosophe d'être inconséquent à ses principes. Avec une pareille philosophie, en vérité qu'avons-nous à chercher en cette vie, sinon les plaisirs des sens ? Et en effet, telle est l'unique fin, l'unique règle, l'unique ressort que Yanini donne

' Ibid.yp. 348 '.vlJ.C. : Tune sic infero : si ex alimcnto fiunt spiritus unimak's, ergu et ab alimcntis morum probitas et malitia nobis accidit. Consccutio probatur : nam animales spiritus sentientiR animœ instrumenta suut, scntien» autcm intcllcctivœ instrumcntum est, at (juodlibet agens jiixta instruHK'nti naturain oporatur: quaro, eU*. »

' fhid.

à tontes nos actions. Pas un mot sur la liberté, pas un mot sur la vertu désintéressée, pas un mot sur le bonheur d'une conscience honnête. En revanche, que de détails sur tous les plaisirs des sens, et en particulier sur ceux de Tamour ! Bien entendu qu'il ne s'agit pas de ce noble sentiment qui unit deux âmes l'une à l'autre, en mêlant quelquefois à ce lien sublime un lien moins pur ; il s'agit seulement de l'amour sensuel, de la Vénus la plus vulgaire. C'est ici, il est vrai, un ouvrage de physique et de physiologie, dont un livre entier , le troisième , est consacré à l'explication des mystères de la génération ; mais le langage de la science, en traitant de pareilles matières, peut être chaste encore, et celui de Yanini ne l'est point Nous ne repoussons aucune des explications scientifiques de Vanini, quoiqu'elles nous semblent un peu extraordinaires dans une bouche ecclésiastique ; ce que nous c< ndamnons, ce sont les réflexions gratuitement indécentes qui y sont mêlées , c'est surtout l'épicuréisme effronté qui prodigue les maximes relâchées, les anecdotes licencieuses et les peintures déshonnêtes. Le lecteur voudra bien nous dispenser de fournir les preuves de ce que nous avançons ; nous le renvoyons à l'ouvrage même. L'interlocuteur de Vanini, Alexandre, transporté de tout ce qu'il entend , s'écrie ' qu'au lien d'imiter Âristote, qui dépensa à l'étude des animaux l'argent que lui envoyait son illustre élève, il avait, lui , dépensé toute sa fortune pour acquérir et entretenir un charmant petit animal. « Tu as fort bien fait, »

' DiaL, p. 186 : « Al. : Ego profecto adolescentulus patrias opos expendî in unius animalculi usum. — J. C. : Non deerunt qui dicant temeliorem elcgissc partem.

lui répond Vanini. Et les deux amis résument le but de la vie dans ces vers de VAminte :

Est perdu tout le temps

Qui n'est pas employé à aimer '.

Voilà le fond de la théorie : les détails surpassent la plus grande liberté philosophique'. Parmi les passages impudiques qui surabondent dans les Dialogues ^ il en est un que l'on peut citer à la rigueur : c'est celui où, à Toccasion de ce prétendu principe, que les enfants légitimes sont moins beaux que les enfants naturels , il en Tient à regretter de n'être pas un enfant de l'amour, car alors il aurait reçu de la nature plus de beauté , de force et d'esprit. Il faut voir dans quel style tout cela est exprimé '. Vanini a beau dire qu'il a fait ce souhait en songe : voilà , certes , un songe fort malhonnête. A notre grand regret, et pour remplir jusqu'au bout notre tâche d'historien fidèle, il nous faut ajouter que nous avons trouvé deux endroits d'un autre genre, et plus fâcheux peut-être^ qui prouvent qu'au moins l'imagination de Vanini participait à la dépravation des mœurs italiennes du xvi^ siècle. Que le lecteur lise, s'il lui plaît, le discours qu'adresse à Vanini son domestique et son écolier, le jeune et beau TarsiusS et i'ap-

' DiaL, p. 495:

Perdoto é (ntto il tempo Che in amar non li apende.

* Voyez p. 77, 199-210, 221-230, 247-259, 311, 314, 327, 329.

* Uial.} p. 321-322 : «< J. C. : utinani ^lioc erat somnium) exlra Icgiliiiiimi ui' cuiinubialem toruni esseni pi-ucreatitë ! Ituciiini progcni tores niei iti vcnerem incaluissent ardentius, uc cumulatim afiatinique generosa hv* mina i'/)ntuli8ftent, e quib\ih ego forma! blanditicni et elcgantiam, robustus • ot'poris vircë, nienteniquc innubilani consecutus fuissem ; at quia conjugatoram sum soboles, hië orbatUH sum bonis. Sanc pater meus, etc. *>

* Ibid.j p. 851 : «< Tarsius : Ab univer&o meu corpore, quod bumidum el

60 VANIM.

probatioD que le maître donne à un étrange précepte de Galien K Hâtons-nous de dire cependant que sur ce point il n'y a dans les Dialogues que des maximes générales et non des aveux personnels. Soyons justes envers Vanini ; il ne parle que de ses maîtresses ; mais il se complaît à nous les faire connaître ; Tune, il le dit lui-même , s'appelait Laure ', l'autre Isabelle ; il faisait pour celle-ci de jolies chansons, et il tient à ce que la postérité sache qu'il la nommait son œil gauche \ Car, il faut le dire, Vanini est tellement occupé de lui-même , qu'il nous entretient soigneusement de tout ce qui se rapporte à sa personne. Il nous parle de la noble origine de sa mère\ de l'âge qu'avait son père lorsqu'il eut un tel fils^; il raconte les airentures qui lui sont arrivées dans son enfance et dans sa jeunesse^; il nous dit où il était l'année dernière'. Il nous apprend que, malgré les infirmités précoces , nées de ses longues veilles, il est bien fait, d'un visage agréable qu'il doit à sa mère, d'une humeur enjouée qu'il doit à son père \ Four

saiiguincum pulobra iiatura cHbrmavit, calidi émanant vaporas qui non modo ova, sed frigescentis hiberne tcmporc philosopbi membre cxcaleraccrc posscnt. »

' Dial., p. 182-183 : «« J. C. : Galcni con^ilio acquiescendum.— yl/. : Qualc iUud est? — J. C. : Inter ea autem (ait) quœ foris appUcantur boni habitm puellus eut un^ sic arcubans ut semper abdomen contingat... »

" Ibid., p 159-160 : » J. C. : ... Nam etLaura olini amasia nieu. »

* Ibid. , p. 298 ; «« J. C: ... Him* venit milii in nicntem subiratam soniel mihi fuisse IsabcUam amasiam nieam, ({uod in quadam cupidinca caiitiuiicula sinistrum meum oculum illam appellassem. »

* Jbid., p. 493 et 259.

* Ibid., p. 322.

* Ibid., p. 55, 113, Itil, 2e«-267, 306, 424, etc. ' Ibid., p. 219, 466, etc.

" Ibid. , p. 322 : « Quod si excelsns nunc mihi est animus, grata forma, corpusquc paucis obnoxium infirmitatibus, inde evenit, quod patcr meus, etsi senex, blandus tamen atque bilans erat, ejusque ob senium frigpscentia membra adolescentula uxor complexa fovebat.

son esprit, son savoir, son éloquence, il les fait louer avec excès par son interlocuteur Alexandre , et montre partout une vanité portée jusqu'au ridicule. Alexandre l'appelle (c le prince des philosophes, le dictateur des lettres, l'Hercule de la vérité ^ » Aristote et Albert le Grand ne sont rien auprès de lui \ £nfin, après avoir épuisé toutes les formules de l'éloge, il termine ainsi : « Avec une telle sagesse, il ne me reste plus qu'à te dire : Tu es un dieu ou Yanini. » £t Jules César répond avec modestie : « Je suis Yanini \ »

Après cette analyse ingrate, mais fidèle, devant ces longs extraits d'une fatigante exactitude, et cet amas de témoignages tirés de Yanini lui-même, avec l'impartialilé la plus rigoureuse, est-il possible de ne pas conclure de tons ces passages authentiques : Oui, l'auteur des Dialogues est impie ? Le pâle déisme qui s'y trouve encore de loin en loin, s'évanouit le plus souvent dans une sorte de déification de la nature , et dans ce qu'on appellerait aujourd'hui à bon droit le panthéisme. Yanini n'admet philosophiquement ni l'immatérialité ni l'immortalité de l'âme. Sa morale , conforme ci sa métaphysique, rejette la distinction essentielle du bien et du mal, et tire ?a vertu et le vice de circonstances extérieures, étrangères à la raison et à la liberté : elle se réduit à la recherche du plaisir avec assez peu de retenue et de scrupule.

' Dial.jp. 13; « Pliilo8ophoruniprint'jpcni»;p. 31 :»«Bonarum littcrarum dktator » ; p. 442 ; « Te veritatia Hercule... »>

' Ibid., p. 258. « Alex. : De monstronim causis apud Aristoteleni et Aliiertum nonnulla pcrlegeram; verumtamcn quisquilia^ sunt, si cuni luis lonferantursubtilitatibus... »

* Ibid.. p. 409 ; «» Alex. : ...Sed lia de tua sapientia eloquar : vel Deus es v<'l Vuninus. — J. C. : Hic suni. »

Tel est le jugement que nous arrachent irrésistiblement les Dialogttes : il est bien différent de celui que nous avions porté de V Amphithéâtre. Ce sont, en effets deux ouvrages qui paraissent difficiles à concilier. Ici, pas un mot qui ne respire une orthodoxie sévère , et même le dévouement à rÉglise ; là^ au contraire, les protestations mêmes de déférence trahissent une ironie manifeste. V Amphithéâtre glorifie la Providence ; les Dialogues sont bien près de confondre Dieu et le monde, non pas en montrant Dieu partout dans le monde, mais en faisant du monde un être éternel, vivant de sa propre vie, un dieu. V Amphithéâtre parie souvent de volonté et de liberté, de mérite et de démérite ; les Dialogues rapportent toutes les actions au tempérament et au climat Le premier de ces écrits renfermait déjà quelques principes équivoques, le second abonde en maximes corrompues. Sans doute ces différences couvrent, nous Tavons fait voir, une même doctrine métaphysique , la théodicée d'Aristote , encore mutilée par Averroës et réduite à un seul principe incapable d'atteindre les plus intimes attributs de la Divinité et d'expliquer les vrais rapports de l'univers et de Dieu ; mais, dans Y Amphithéâtre^ cette doctrine imparfaite, dominée et contenue par la foi chrétienne, n'a presque porté aucune mauvaise conséquence, tandis que dans les Dialogues toutes les barrières , tous les voiles sont levés, et la funeste doctrine se montre au grand jour tout entière. En un mot, les deux ouvrages sont évidemment du même auteur, qui tantôt a mis un masque, et tantôt paraît à visage découvert.

C'est parce que Vanini a ces deux aspects différents qu'il

a été jugé différemment, selon qu'on Ta considéré sous Tune on sous l'autre de ces deux faces. Il faut une bien grande sagacité pour apercevoir l'athéisme dans V Amphithéâtre ^ et il en faut bien peu pour ne pas le voir dans les Dialogues. Il n'y a guère que l'extrême apologiste et l'extrême adversaire de Yanini, Arpe ^ et Durand ', qui le déclarent partout également coupable ou également innocent. Durand tire l'athéisme de Vanini de la définition même de Dieu, dans le premier et dans le second chapitre de V Amphithéâtre; mais il faut convenir qu'il n'est pas difficile en fait d'athéisme. Que voulez-vous demander à un critique qui n'entend pas même ce qu'il critique , et fait des remarques de cette force ' : « Dieu est à lui-même son commencement et sa fin. C'est là un petit galimatias qui ne signifie rien. » — « // est hors de tout sans être excltu Autre jeu de mots. » — « // est bon sans qualité, La bonté de Dieu est spirituelle et morale ; notre impie n'y pense pas avec sa qualité, etc. » De son côté, Arpe * s'écrie : « Vanini a-t-il ignoré Dieu ? Qu'on lise, qu'on relise, qu'on lise jusqu'au bout ses écrits ; si quelqu'un peut prouver que Vanini a ignoré Dieu, je donnerai h celui-là le nom de sorcier. » £t pour prouver que Vanini n'a pas ignoré Dieu, Arpe cite tout au long cette même définition de Dieu, 011 Durand voit à plein l'athéisme. La foule des dissertateurs ^ qui prennent parti pour ou contre Vanini^

' Apologiapro Jul. Cœsare Vanino Napolitano. Cosmopoli, 1712, in-S". ' La vie et les sentiments de Lucilio Vanini. Rotterdam, 1717, in-i2. ' Vie de Vanini, p. 85. •

* ApoL, p. 41 : «An ignoravit Deum? Légat, cui tempus est, relegat ot {lerlegat scripta ; si dcum ignorasse probaverit, enm divinum credam. » ' Auteurs qui se prononcent pour l'athéisme de Vanini : Samuel Parker : Disputationei de Deo et Providentia divina, etc.... Lon-

le condamnent ou l*excusent sur V Amphithéâtre ou sur les Dialogues, Les plus célèbres historiens de la philosophie , embarrassés dans ce conflit et devant des apparences si contraires, ne savent quel parti prendre. Le savant et judicieux Brucker ^ déclare quMl est difficile de déci • der entre les adversaires et les apologistes de Yanini ; il se plaint que ses ouvrages cachent plus qu'ils ne montrent sa vraie pensée ; et après avoir sévèrement relevé sa vanité, sa légèreté , son extravagance, ces réserves faites, il Tabsout de l'accusation d'athéisme \ Tiedeman ^ qui d'ailleurs traite aussi fort mal Yanini, ne peut trouver certainement l'athéisme dans ses écrits. Buhie ^ est de cet avis ^à^wV^V Amphithéâtre^ mais il avoue que les D/a/o^z^e^ sont

dini, 1678, in-4», Disput. Il, sect. 28, p. 194 seqq. Parker s'attache particulièrement aux Dialogites.—G. Daniel Morhof. Polyhist., 1. I, cap. viii, excuse VAmphithéâtre et condamne les Dialogues. - Jenkinus Thomasius : Historia Atheismi. Basileffî,.l709, in-i2, p. 66 seqq. — J. M. Schramm : De vita et scriptia famosi athei Julii Cœsaris Vanini tractatus aiiigularis, in quo, etc.. aJohanne Mauritio Schrammio. Custrini, 1709, in-4'; sec. edit. ^ Custrini, 1715, in-i2. — Buddée : Thèses theologicœde atheismo et superstitione... Lugduni Batavorum, 1767, in-4", cap. i, p. 72 seqq. condamne à la fois VAmphithéâtre et les Dialogues. ~ La Groze : Entretiens sur divers sujets d'histoire, p. 337 seqq.

Auteurs qui se prononcent contre l'athéisme de Yanini :

J. Philipp. Olearius: De vita et fatis Julii Cœsaris Vanini, Dissertatio prior. lenœ, 1708, 24 pages in-4*». Dissertatio posterior de Vanini scriptiset opinionibus. lenœ, 1708, 24 pages in-8°. Le jugement se trouve exprimé à la page I6de la deuxième dissertation. — Chr. Thomasius: Not. ad Puffendorf de sede Rom., p. 287. — Reimann : Historia atheismi , sect. 3, chap. IV, p. 369 seqq.; voyez aussi : Cat. crit. Bibl. suœ, tom. I, p. 989. — Heumann : Act. phil, , t. I, p. 600.

' Tome V, p. 680 seqq.

' Ihid, p. 682 : «« Unde eum hoc quidem sensu ab atheismi culpa Uberari facile concedimus. »

' Tome V, p. 480 : » dcn Atlieimus hat man aus scincn Schriften ihni nioht cr^iesen... »

■ Histoire de la Philosophie moderne, t. H, p. 870 seqij.

très-SQspects, et en somme il ne conclut pas. Futleborn ^ ne se pronooce pasavecplus de précision. Enfin, le dernier historien de la philosophie , Rixner * , soutient que « ni dans l'un ni dans Tautre des deux écrits de Vanini^ on ne trouve aucune preuve d*un complet athéisme » ; il est vrai qu'il s'appuie surtout sur le premier chapitre de V Amphithéâtre, et qu'il glisse sur les Dialogues, Le titre si mal sonnant de ce dernier ouvrage, n'est point à ses yeux une preuve suffisante. Sa conclusion est que » l'accusation intentée à Vanini est sur tous les points mal fondée^ », et il cite un bon nombre de passages de V Amphithéâtre et des Dialogues « où, dit-il, il n'y a qu'un mauvais vouloir qui puisse découvrir l'athéisaie \ »

Pour nous, sans mauvais vouloir, mais aussi sans aveuglement volontaire , après avoir soutenu que Vanini n'est pas athée dans V Amphithéâtre, nous ne craignons pas de reconnaître qu'il l'est à peu près dans les Dialogues , et que c'est dans les Dialogues qu'il faut chercher sa vraie pensée, comme il le déclare lui-même ^ «

Résumons-nous sur Vanini. C'est un homme du xvr siècle en révolte contre les dominations de ce temps, poussant le mépris et l'horreur des su[)erstitions malfaisantes jusqu'à l'impatience de toute règle et de tout frein , tour à tour audacieux et pusillanime , circonspect el dissimulé jusqu'à l'apparence de l'hypocrisie, puis tout

' Beitrage zur Gegchichte der PMlogophie, 5* cahier.

* Tome n, p. 262 seqq.

' Ibid. M Die Anklage des Alheismus... war aiso ui)erau5 schwuch gograndet. »

* Ibid. « ...nurein boser willodcn Atheismus witteni kanii. »- Dial., p. 428.

à coup faisant montre de ses pensées les plus secrètes jusqu'à la plus extrême licence ; tantôt comme accablé par le sentiment pénible de l'oppression et de la misère dans laquelle il vit, tantôt insouciant et frivole, prodigue à la fois de louanges et de sarcasmes. C'est le Lucien du xvr siècle : il en a l'esprit, l'érudition légère, la mordante parole et trop souvent le cynisme. S'il fût venu un peu plus tard, moins persécuté, moins exaspéré par conséquent, il eût porté d'autres sentiments sous une doctrine semblable ; il eût fait partie de la discrète école de Gassendi, de Lamothe-le-Vayer, de Sorbière, et de la société des libres penseurs et des joyeux convives du Temple ; il serait mort doucement, comme l'abbé de Ghaulieu, en possession de quelque bénéfice , entre Laure et Isa> belle. Au début du xvii* siècle, entre le bûcher de Bruno et le cachot de Campanëlla, sous une insupportable tyrannie, il passa sa vie dans une agitation perpétuelle, errant sans cesse d'excès en excès, cachant mal l'impiété sous l'hypocrisie, et il finit par périr misérablement à la fleur de l'âge.

Après avoir analysé ses ouvrages , suivons-le dans les tragiques aventures où l'infortuné a laissé sa vie. Nous connaissons et sa doctrine et son caractère ; nous ne serons donc dupe d'aucune apparence, et nous n'aurons pas besoin de le croire chrétien sincère et adorateur de Dieu, pour couvrir d'opprobre la sentence exécrable qui pèse sur la mémoire du parlement de Toulouse.

Vanini avait à peine trente ans, en 1616, lorsqu'il publia les Dialogues K Quelque temps après, il quitta Paris,

' Dial. . P; 493. «( Alex. : Vix trigesiinum num* attigis annum. »

et, poussé par sa mauvaise étoile, il voyagea dans le midi et TÎDt se fixer à Toulouse. Là, selon sa coutume, il gagna sa vie en donnant des leçons. Son esprit, sa vivacité italienne, ses manières engageantes lui firent bientôt de nombreux élèves. Il enseignait, à ce qu'il paraît, un peu de tout, mais particulièrement la médecine , et , sous le manteau , la philosophie et la théologie. Que pouvait-il enseigner sinon ce qu'il pensait , avec plus ou moins de circonspection 7 Quelles étaient ses mœurs au milieu de cette ardente jeunesse , et dans cette ville où régnait le plaisir à l'égal de la dévotion ? Nous ne sommes pas tenté d'accuser par conjecture ; cependant il nous est impossible de ne pas nous souvenir des deux tristes passages des Dialogues.

Toulouse était alors la ville catholique par excellence. L'inquisition, que tout le reste de la France avait repoussée, y était établie, et un zèle ontré était à la mode. Bientôt les opinions de Vanini, indiscrètement répandues, excitèrent les ombrages de l'autorité. On l'arrête , on le traduit devant le parlement, et après une assez longue procédure il est condamné à être brûlé vif, et l'horrible sentence est exécutée le 9 février 1619.

Divisons en trois parties et comme en trois actes ce drame lugubre : le procès, la sentence, l'exécution.

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