CINQUIÈME RÈGLE
i( Toui ce qui peul être démooiré doit être démontré, (fuelque clairté ou évideate qu'il paroisse avoir de soimême, y aianl d'antres vérités évidentes qui lui auront été préférées , et en vertu desquelles il peut être démon tré. Ceci est fondé sur ce que , pouvant être démontré , il ne peut passer pour principe, puisque les principes ne doivent dépendre ni des autres principes ni d'ailleurs , mais chacun doit être fondé sur soi-même seulement. Il en arrive cette perfection à une science, qu'elle en est plus simple , étant fondée sur le moindre nombre de principes évidents et sans preuve qu'il se peut. En général , toute vérité mathématique qui n'est point principe doit être démontrée l autrement , elle n'est point recevable, étant comme une pièce vague détachée de son tout , et qui interromproit l'unité de la science , laquelle unité doit être maintenue tant qu'il se pourra. »
VL Cet avant-propos des Éléments de géométrie nous
conduit à un autre fragment de Roberval qui intéresse plus directement la philosophie , et qui fait le sujet spécial de cet article. Il surprend moins quand on a vu quel prix Roberval attachait à la rigueur des démonstrations , aux définitions précises , et en général à la méthode dans la recherche ou dans l'exposition de la vérité. Ce fragment est incontestablement de Roberval , car il y a des corrections interlinéaires et marginales où sa main est manifeste. Il fte compose de douze pages in-folio, et il a pour titre : 'De,i principes du debimret des connaissances liU' moines.
2/iO KOBfiRVAL PHILOSOPHE.
Uoherval avait commencé sa carrière par être professeur de philosophie an collège de Maître Gervais^ avant d*être professeur de mathématiques au collège royal de France. Goujet, dans son Mémoire historique et littéraire sur ce collège, dit que Roberval était habile eu mathèjiiatiques, de même que dans Ui philosophie. « On prétend, ajoute-t-il, qu'il étoit mauvais métaphysicien, et on Ta accusé d'avoir été fort inconstant dans les matières qui concernent la religion. » Cette assertion de Goujet repose sur un passage de Baillet {Vie de Descartes , 2' partie, p. 381), où celui-ci nous apprend, d'après une relation de M. Perler, que Pascal, qui d'abord avait été intimement lié avec Roberval, et qui même avait fait un peu cause commune avec lui contre Descartes, s'en détacha peu à peu, après avoir reconnu, dès Tannée 16/i9, « combien il étoit médiocre métaphysicien sur la nature des choses spirituelles, et combien il étoit important qu'il se tût toute sa vie sur les opinions des libertins et des déistes. » Cela veut dire, ce semble, que Roberval n'avait pas suivi Pascal dans sa conversion, et qu'il était demeuré assez libre penseur en philosophie , comme son collègue au collège de France et son ami particulier, Gassendi.
Le fragment philosophique que nous allons publier ne dément point cette conjecture. C'est une sorte de petit traité de logique très-générale pour servir de guide dans la recherche de la vérité, et qui semble avoir été composé par Roberval pour son usage particulier, plutôt que pour le public. Comme nous l'avons déjà dit , il est tout pénétré des habitudes et de l'esprit de la géométrie ; la méthode des définitions y domine. L'ouvrage avec lequel il offre le
ROBERVÂL PHILOSOPHE. 2&i
plus d'analogie est peut-être le V" livre de la Métaphysique, où Aristote, avant de s'engager dans les matières difficiles qu'il se propose de traiter, commence par définir la plupart des termes qu'il devra employer. Reid , à la fin du xviir siècle, procède de la même manière dans l'ouvrage qui représente ses leçons de philosophie K De même, ici, on rencontie surtout des définitions de mots; ce sont comme des règles provisoires de logique et de morale , que Roberval se trace à lui-même , au nom du simple bon sens, pour la direction de son esprit et la conduite de sa vie. N'oublions pas que c'est là précisément le caractère du Discours de la méthode. Depuis ce Discours, la recherche d'une méthode est le premier besoin de la philosophie. Ceux qui , en 1637, avaient déjà un parti pris , par exemple Gassendi, n'éprouvent pas ce besoin, et continuent de philosopher comme ils l'avaient fait jusqu'alors; (ous les autres , au lieu de se précipiter dans aucun système, cherchent d'abord la bonne route et assurent leur marche. C'en est fait des hypothèses aventureuses , Où s'élançaient de toutes parts les ardents et téméraires petiseurs de l'âge précédent. Tant d'essais infructueux ont enseigné à l'esprit humain la prudence. Plus on se sépare de toute autorité en philosophie , plus il importe d'armer la raison naturelle de règles sévères. La première de toutes ces règles est de ne pas prendre l'apparence de la vérité ]X)ur la vérité elle-même, et de bien déterminer le critérium de toute vraie connaissance. Ce critérium, selon Descartes , est une évidence invincible. Roberval accepte ce principe fondamental de la méthode cartésienne; il va
' Voyez OEuvres de Ueid, Irad. do M. Jouffroi, t. III, Esmi /*', chap. r .
2ti'À ttOBERVAL PHILOSOPHE.
plus loin , et appliquant cette règle à la pensée même et à la plus générale de toutes les pensées, à savoir celle de notre propre existence , il admet la fameuse proposition : Je pense, donc je suis, qu'il présente sous son expression la plus étendue : Quiconque pense être, est; et tout ce qu'on pense, il est vrai qu'on le pense. Voilà bien le fondement de toute certitude, le principe contre lequel se brise TefTort du scepticisme. N*est-il pas admirable que celui qui réfute ainsi le scepticisme à Taide de Descartes, le traite de sceptique, de méthodique? Il paraît que Roberval se conduit avec Descartes en philosophie , comme il l'avait fait en physique avec Toricelli K
Il y a encore , dans l'écrit de Roberval, d'autres principes cartésiens; mais il y a aussi des restes de l'ancienne philosophie : par exemple, on y rencontre les formes substantielles. Mais le lecteur jugera aisément des rapporis que les règles et les défmitlons ici posées soutiennent avec les déûnitions et les règles données par Descaries et par Aristote, par Bacon et par Newton, par Pascal et par Reid. Nous nous bornons à transcrire fidèlement ce fragtnent philosophique, écrit vers le milieu du xvir siècle, dans un style sans éclat mais non sans vigueur.
Li:S PRINCIPES DU DEBVOIR ET DES COGNOISSANCES HUMAINES.