SUPPOSITIONS
t( Je suppose qu'il y a quelques-uns qui peuvent m'eutendre , et , si je me sers de quelques mots ou façons de
' Vuyea Moiitucla, Hist. des Mathématique» , i \ï.
parler contre leur usage ordinaire, je demande ou qu'ils les prennent dans le sens que je leur donne ou qu'ils en mettent d'autres en leur place de raesme signification. Je suppose aussy qu'ils m'accordent que nous sommes quelques fois en une telle si parfaite disposition, qu'alors quelques-unes des actions que nous croyons faire, comme parler, marcher, ouvrir les yeux, nous les faisons véritablement ; et si , en ceste disposition , ouvrant les yeux , il nous paroist quelque chose , et les refermant ou destournant ailleurs elle ne nous paroist plus, ou si,.e8teudantla main , nous croïons sentir quelque chose , et la retirant nous ne la croyons plus sentir, que ceste chose , quelle qu'elle soit , est véritablement.
PRITHCTPES.
« 1. Quiconque pense estre est, et tout ce qu'on pense, il est vrai qu'on le pense.
« 2. Il y a des propositions si certaines et évidentes d'elles-mêmes à l'entendenient que, pourveu qu'on y ()ense seulement, ou qu'on entende le langage et les termes dont quelqu'un se sert pour les exprimer, on ne peut douter de leur vérité; mais elles sont receues d'abord sans supposer aucune autre cognoissance , et sans qu'on puisse rien penser qui leur soit contraire , comme le tout est plus grand que sa moitié, si à choses esgales on adjoule choses esgales, lestouts sont égaux. J'appelle ces propositions principes de cognoissances ou vérités premières , et leurs contraires, comme la moitié est e^ale au tout, faussetés premières.
2kU ROBERYAL PHILOSOPHE.
<( 3. li y a des propositions qui d*abord ne paraissent ny fausses uy vrayes , comme il y a quatre éléments , un triangle 9 ses trois angles esgaux à deux angles droits ; mais, lorsqu'on fait voir qu'elles sont comprises sous des vérités premières, et tellement conjointes et annexes avec elles qu'elles ne peuvent estre vrayes les unes sans les autres , elles sont tenues pour certaines ; que si on monstre qu'elles soient annexes à des faussetés premières , elles sont tenues pour fausses; que si on ne monstre aucune de ces C'Onnexités, elles demeurent ou doibvent demeurer toujours douteuses. Partant, puisqu'une proposition pourroit estre vraye sans estre connue pour vraye, ou fausse sans être connue pour fausse, il est clair qu'il y a de la différence d'estre vray ou faux et d'estre connu pour vray on pour faux.
« U. La connexité d'une proposition avec d'autres est monstrée en ceste sorte : quand, le soleil luit, il est jour; le soleil luit , donc il est jour; ou en cellecy : tout ce qui est animé est vivant , vous estes animé , donc vous estes vivant; ou en d'autres aussy claires, car en chascun de ces exemples la troisième proposition est tellement conjointe avec les deux premières , que l'entendement voit clairement qu'elles ne peuvent être vrayes qu'elle ne le soit aussy. J'appelle ceste façon de démonstrer la connexité d'une proposition douteuse avec des certaines preuve intelligible ou démonstration.
« 5. On ne peut pas prouver une proposition ny donner à cognoistre une chose par une autant ou plus inconnue ; et il n'y a que ce qui est inconnu qui a besoin de preuve. Partant, les vérités premières ne se prouvent point.
ROBERYAL PHILOSOPHE. 245
6. J'appelle prouver sensiblement une chose lorsqu'on la fait tomber immédiatement sous les sens , comme , si quelqu'un doutoit qu'il fist jour estant dans un lieu obscur, la preuve sensible seroit de le mener à la veue du soleil et de la clarté du jour.
« 7. J'appelle croire une proposition la tenir pourvraye et certaine, soit qu*elie le soit ou non. J'appelle science la croyance qu'on a des vérités premières et de ce qui est prouvé par elles. Mais lorsqu'on croit une proposition qui n'est pas vérité première ny prouvée par les vérités premières, j'appelle ceste croyance opinion, soit qu'elle soit comprise sous les vérités premières ou non. J'appelle effect tout changement qui arrive en une chose ou la production d'une nouvelle chose. J'appelle cause d'un effect ce qui produit cet effect , ou ce pourquoy il est produit et sans lequel il ne seferoit pas. Cause agissante ou efficiente est ce qui produit l'effect , mais ce pourquoy il est produit est sa cause finale, comme un architecte est la cause agissante d'une maison, mais la cause finale est pour y demeurer. Il y a encore quelques autres sortes de causes. J'appelle plaisir tout sentiment agréable que nous recevons, soit en nos sens, comme celui qui procède du goust d'une douce saveur, soit en nostre esprit et imagination comme celuy que nous recevons d'estre louez , d'avoir acquis quelque perfection nouvelle ; mais les sentimens désagréables qui se font en nos sens ou nostre esprit, je les appelle douleurs, ou desplaisirs.
« 8. Les plaisirs et les douleurs que nous ressentons , nous les ressentons véritablement, quelles qu'en puissent estre les causes. Les choses et les actions qui nous causent
2/|6 ROBERVÀt PHILOSOPHE.
du plaisir soyent appelées nos biens en tant qu'elles nous causent du plaisir, et celles qui nous causent de la douleur soyent appelées j;)08 maux. A cause du sentiment que nous avons des plaisirs et des douleurs ou pour quelque autre cause que ce soit , nous formons des propositions que nous faisons la règle de nos actions , comme : de deux maux dont l'un ou l'autre est nécessaire , il faut éviter le plus grand, il faut préférer l'honneur à la vie. J'appelle ces propositions morales.
« 9. Il y a de ces propositions qui sont reçeues d'abord et sans qu'on en puisse douter , comme : il faut faire ce qui est le mieux. Je les appelle propositions morales premières , ou principes du debvoir.
« 10. Une action est prouvée debvoir estre faite , lorsqu'on monstre qu'elle est conforme à des véritez morales premières ou à des prouvées par elles.
fl 11. Ceux qui parlent ensemble doibvent estre d'accord ou s'accorder de la signification des mots dont ils se servent , sinon s'en rapporter au plus grand nombre et plus apparent de ceux qui ont un mesme langage qu'eux.
u 12. Il faut donner mesme nom aux choses semblables en tant qu'elles sont semblables, et des divers aux diverses en tant qu'elles sont diverses , ou , si les noms sont donnez autrement, il n'en faut point confondre les significations. Proposition sensible est celle qui peut estre jugée vraye ou fausse parle moyen des sens; exemples : il est desestoiles, le sucre est doux. Proposition intelligible est celle qu'on peut juger vraye ou fausse par la seule pensée et raisonnement , sans qu'il soit besoin de se servir des sens pour en avoir la certitude, mais seulement pour en comprendre ou
entendre la signification , comme : les choses esgales à une autre sont esgales entre elles , le tout est plus- grand que sa partie, en un triangle le plus grand angle est soustenu du plus grand costé. Possible intelligible, c'est ce dont le contraire n*est pas une vérité première intelligible, ou compris sous des véritez premières intelligibles, comme si ces propositions : Il ne peut estre qu'un soleil , on ne peut tirer une ligne droite d'un point à un autre ; île sont pas véritez premières intelligibles ny comprises sous elles , on dira qu'il est possible intelligiblement qu'il soit deux soleils et de tirer une ligne droite d'un point à un autre.
« 1 3. Tout possible intelligible ne se réduit pas en effect.
« Ml. Le monde est un possible intelligible réduit en acte.
« J'appelle nature ce que le monde est comme il est , et que les choses qui le composent sont disposées comme elles sont, et agissent et reçoivent leseiïects les unes des autres comme elles font. »
« 15. Mesme cause naturelle ou semblable ou semblablement disposée , en un suject mesme ou semblable et semblablement disposé, produit semblable eOect; et la nature n'est point contraire à elle-mesme. »
Bacon a peint avec plus d'éclat, il n'a jamais rendu avec plus d'exactitude la constance des lois de la nature.
Newton a dit à peu près dans les mêmes termes : v Nec « a naturae analogia rccedendum , quum ea simplex esse » soleat et sibi semper consona. » Recula philosophandi, M reg. 3. »
(( Possible naturel , c'est ce qui est suivant les causes naturelles et ce qui arrive d'ordinaire en la nature ; comino il est possible naturellement qu'il pleuve , qn'Jl se fasse un
tremblement de terre; et une chose sera appelée possible naturellement quand une semblable a esté faite \
« 16. Tout possible intelligible n*est pas possible naturel ; mais tout possible naturel est possible intelligible.-
« 17. Tout possible naturel ne se réduit pas en efîect.
« 18. Les effects ne sont pas premiers que leurs causes agissantes , et tout efîect a une ou plusieurs causes.
« 19. Il y a une ou plusieurs causes premières de chasque eiïect, et il ne peut pas y avoir en mesme temps une infînité de causes d'un mesme effect qui dépendent les unes des autres. La terre se dessèche parce que l'eau s*eslève, elle s'eslève parce qu'elle devient plus légère, elle devient plus légère parce qu'elle se dilate , et elle se dilate parce qu'elle est eschaulTée ; mais il ne se peut pas qu'il n'y ait une ou plusieurs premières causes de tous ces effects.
a 20. Les causes ne font leurs effects que sur ce qui esi capable de les recevoir et suivant qu'il est disposé.
i< 21. Les causes naturelles posées, l'effcct se fait naturellement au suject disposé.
« 22. Il y a une suite de causes agissantes et d'effects de la nature, suivant laquelle les choses naturellement possibles se réduisent en effect , comme le soleil fait eslever l'eau en vapeurs, les vapeurs, condensées et épuisées, retombent en pluye, la pluye fait crolstreles herbes , et il on est de mesme des causes finales naturelles ou artificielles, comme les marteaux se font pour tailler des pierres, on taille les pierres pour bastir des maisons , on bastit les maisons pour y demeurer.
* Il y a à la mai^e : « Il faut parler de rimpossible. »
« J'appelle possible selon l'ordre de la nature ce qui doit arriver suivant cette suite de causes.
« 23. Il V a différence d'estre contre la nature et contre l'ordinaire de la nature ^
« 2ti, Il y a différence d'eslre possible selon la nature et d'estre possible selon l'ordre de la nature et la suite des causes; comme il est possible , de la simple possibilité naturelle , qu'un dé qui tombe se tourne sur quelle que ce soit de ses faces ; mais, suivant la suite des causes, il y en a une déterminée. Il est possible qu'il pleuve demain ou non , de la simple possibilité naturelle ; mais , selon l'ordre de la nature, il est déterminé s'il pleuvra ou non, parce que les causes de la pluye on du beau temps sont déjà posées. »
Le paragraphe suivant , où il est question de l'horrem* du vide , prouve que cet écrit de Uoberval est antérieur aux expériences de Pascal , c'est-à-dire à l'année 1667.
« 25. Il y a des causes naturelles qui s'empeschent les unes les autres ; mais les eiïects se font suivant la plus forte et la plus importante, comme l'eau ne monte point parce qu'elle est plus pesante que l'air; mais, estant attirée dans une pompe , elle monte ou par la crainte du vuide ou par l'attraction, ou en général par quelque autre cause plus forte que sa pesanteur. L'air eschauffé se dilate ; mais, s'il est retenu et pressé dans quelque vaisseau , il demeure au niesme estât. »
Voici des principes dont la |K)rlée est plus grande qu'il
' ?iuleà la marge: >« 11 tant détînir It- voutre nature et contre rimlinnire lie la nature »>
ne paraît d*abord, et qui arment le philosophe contre le danger des abstractions réalisées :
« Il y a de certaines choses que j'appelle des substances^ comme une pomme, un arbre, une montagne, la mer, Teau , la terre , le ciel , une teste , un bras , une maison , un jardin.
« J'appelle qualité des substances, la couleur, la figure, la pesanteur, la beauté, la chaleur, lesquelles qualités sont dans les substances et ne peuvent subsister naturellement sans quelque substance. La blancheur est une qualité delà neige ; la chaleur est une qualité du feu ; mais la neige et le feu sont des substances. »
On reconnaît le philosophe qui n'avait pas entièrement secoué le joug du péripatétisme dans cette détermination scolastique de la matière et de la forme des substances :
« 26. Il y a quelque chose dans les substances naturelles qui est comme le fondement de leurs qualités et qui ne se perd point , quoyque les qualités se perdent et qu'une substance devienne une autre , comme la terre se convertit en bled , le bled en pain , le pain en sang , le sang en chair. Or ceste chose qui reçoit successivement les qualités du bled , du pain , du sang et de la chair sans se perdre , en sorte qu'il ne se fait de pain que suivant qu*il y a de bled , ou de sang que suivant qu'il y a de pain , je l'appelle la matière des substances.
« Ce par quoy les substances naturelles ont les qualités qu'elles ont et les conservent et sont comme elles sont plustost que d'une autre sorte , je l'appelle l'âme , la forme. La nature particulière de ces substances, comme l'âme d'un homme , c'est ce par quoy il a la grandeur, la raison, la vie et les autres qualités qu'il a. La forme de l'or, c'est
ce par quoy la matière de Tor a les qualités de Tur et les conserve.
«< 27. La plaspart des qualités naturelles ne sont autre chose que la disposition de la matière à faire ou recevoir de certains effects, laquelle disposition provient des formes qui diversifient la matière; et la matière ainsi disposée et revestue est appelée substance naturelle.
(( 28. Il y a des qualités naturelles sensibles qui ne nous paroissent que suivant le rapport qu'elles ont à nous et à nos sens. Que si nos sens changeoient de disposition , elles nous paroistroient autrement, comme le vin semble amer en une disposition et de bonne saveur en une auslre ; une luesme chose , sans changer, paroist chaude à ceux qui ont froid, et froide à ceux qui ont chaud. La raison est que tout sentiment est un eiïect qui se fait en la chose sentie ou en celle qui sent, mais les effets ne se font que suivant le rapport et proportion des choses qui font les effects et de celles qui les reçoivent; et partant quelques qualités sensibles ne nous paroissent que suivant le rap|^)ort ([u'elles ont à nous et à nos sens, et selon que nous sommes disposés.
H 29. Mesme chose ou action n*est pas mesme bien ou mal aux personnes diversement disposées , et ce qui est bien à un peut estre mal à un autre.
a 30. Le plus ou le moins d'une qualité nous fait parfois tenir des qualités pour différentes, quoique ce ne soit que la mesme; mais pour quelque considération nous nous servons de noms divers pour Texprimer, comme la petitesse et la grandeur, la pesanteur et la légèreté, le chaud et le froid« La raison est que, comme nous participons à
ces qualités , elles ne nous pai Dissent pas telles qu^clies sont absolument et en elies-niesmes, mais seulement par comparaison. Ainsy nous appelions sans saveur Teau qui est moins salée que nostre langue, froide celle qui est moins chaude que nostre main, quoyque réellement Tune soit salée et Taulre chaude; de inesme l'air est dit léger au respect de Teau , parce que l'eau tend en bas avec plus de violence et chasse l'air en haut; mais, si on mettait de Fair au-dessus d'un corps plus subtil , il descendrait.
(« 31. Il faut donc donner le nom aux qualités suivant que la pluspart de nous et les mieux tempérés les sentent.
« Qualité essentielle d'une substance , c'est celle sans laquelle elle n'aurolt pas le nom de substance, comme la vie est une qualité essentielle à un animal, car il ne seroii pas dit animal s'il n'avoit point de vie.
« Accident ou qualité accidentelle, c'est une qualité (|ui peut estre ou n'estre pas une substance , sans changer son nom de substance qu'elle a pour d'autres qualités , comme la blancheur est une qualité accidentelle à uu homme , car on ne l'appelle pas homme à cause qu'il est blanc.
(c Propre ou propriété est une qualité qui , ne faisant point donner le nom , se trouve en une chose |)articujièrement et non es autres; comme la faculté de rire et de parler est une propriété de l'homme, parce qu'aucune autre chose ne rit et ne parle que l'homme.
« Quelque chose que ce soit n'est autre chose qu'elle mesme ; mais quelquefois une mesme chose a divei^ noms de substance à cause de diverses qualités qui sont en elle ,
ROBERYAL PHILOSOPHE. 253
comme on dit d'un aigle que c*est une substance , un corps , un animal , un oyseau , un aigle.
c( Les qualités font quelquefois donner un nom de substance, et quelquefois un nom adjectif, comme la vie fait donner le nom d*animal , et la beauté. le nom de beau.
cr 32. On ne peut pas dire une chose estre une autre chose , et cestc autre une autre à Tinfiny , comme si on ap|)elle un homme un animal , un animal un corps , un corps une substance ; enfin on viendra à un dernier nom.
« Si plusieurs choses sont semblables en une ou plusieurs qualités, et qu'elles en aycnt un nom commun de substance, et différentes en d'autres, et (|u'elles en ayent des noms divers , je les appelle , dans leurs noms divers, sortes ou espèces de ce qu'elles sont en leur nom commun ; car un homme et un cheval sont sortes ou espèces d'animal, une rose et on lis sont espèces de fleur.
« S'il y a des qualités qui ayent un nom commun , soit parce qu'elles tombent sous un mesme sens ou pour quelque autre cause, elles seront dites sortes ou espèces de la qualité dont elles ont le nom commun , comme la blancheur et la rougeur sont sortes de couleur, l'aigre et l'amer de saveur.
« Les choses qui n'ont rien de commun avec d'autres hors l'estre , je les appelle incommunicables.
« 33. Une qualité est naturelle à une chose lorsque , rien de dehors n'agissant sur elle , elle la conserve ou la reprend lorsque la contraire est esloignée ou ostce ; mais si , par l'esloignement de la cause , la qualité se perd , elle n'est pas naturelle.
c( 36. Nos sens ne discernent pas beaucoup de petites
25& ROBEBVAL PHILOSOPHE.
différences des choses entre elles , comme la vue ne peut discerner si Taiguille d'une montre tourne ou non , si une ligne est exactement droite. »
L'auteur des Regulœ phibsophandi n'eût désavoué, ni pour le fond ni pour la forme, les règles qui suivent :
« 35. Si, une chose estant posée, il s'ensuit un eÛect, et ne Testant point l'effect ne se fait pas toute autre chose estant posée , ou qu'estant ostée Teffect cesse , et toute autre chose ostée l'effect ne cesse point, ceste chose-là est nécessaire à cet effect et en est la cause.
<« Signes d'une chose sont ses causes et effects, ses qualités, ce qui la précède, suit et accompagne d'ordinaire.
(( Une chose n'est pas absolument certaine et infaillible si , estant posée une possible diverse , on pouvoit avoir semblables signes et apparences de l'une que de l'autre.
« Les propositions qui asseurent une qualité sensible , comme je sens du cbault , je vois une grande lumière , je vois une couleur rouge , sont certaines à ceux qui , par leurs sens bien disposés , recognoissent ces qualités; car d'autant que tous les sentiments sont des effects et que tout effect a sa cause , il faut que les qualités qui nous paroissent soient en soy et absolument telles que nous les sentons , ou du moins qu'elles soient telles à nostre osgard.
« Les propositions qui asseurent une substance sont tenues pour certaines par ceux qui, ayant les sens bien disposés et non empeschés par aucune chose externe ou interne, recognoissent immédiatement et précisément tous
les signes de cette substance par toute sorte d'observations; comme la proposition : voilà du feu, est tenue pour certaine par ceux qui recognoissent immédiatement la couleur, la lumière, la chaleur et les autres signes du feu qui tous ensemble ne peuvent convenir à une autre substance.
« Lorsque, les sens estant bien disposés et non empeschés, il ne paroist aucun signe d*une substance naturelle sensible, la proposition qui nie la présence de cette substance ou de ses signes au lieu où elle debvroit paroistre^ est tenue pour certaine ; comme , si sur une table bien unie et polie on n'aperçoit aucune chose, la proposition qui asseure qu'il n'y a point de livre ou autre chose esgaleraent sensible, est tenue pour certaine; parce que les causes posées, l'effect se fait au sujet disposé. J'appelle toutes ces propositions , dont la cognoissance dépend immédiatement des sens, vérités premières sensibles, car il n'y à rien de plus certain dans les cognoissances qui dépendent des sens.
u Quoiqu'il y ait plusieurs signes d'une chose , s'il y en a un seul qui n'y puisse convenir, ou si un qui debvroit paroistre ne paroist pas , ce n'est pas ceste chose, comme encore que le salpestre ait beaucoup de signes d'estre de l'eau glacée , on jugera que ce n'en est pas , quand oti le verra brûler, parce que c'est un signe qui ne peut convenir à l'eau glacée.
(I Les propositions sensibles générales, comme l'eau éteint le feu, tout animal est vivant, dépendent des particulières et singulières, et ne sont cognues vrayes que par elles, et sont fausses lorsque une particulière y est contraire.
u Les propositions généralles qui asseurent des effects et qualités essentielles sont aussy certaines que les particulières immédiates , comme la proposition générale : tout animal est vivant , est aussi certaine que la particulière : ccst animal que je vois est vivant, car d'autant que le nom d*anima] est donné à cause de la vie , en sorte que rien ne peut estre ditanimal s*il n*est vivant, il faut de nécessité que tout animal soit vivant, autrement il ne seroitpas ditanimal.
« 11 ne faut point disputer conlre ceux qui nient les vérités premières parce qu'elles ne peuvent estre prouvées, d'autant que nous n'avons pas toujours le temps, l'occasion et les moyens d'examiner et cognoistre toutes les qualités essentielles et circonstances des choses , et que semblables effects et qualités conviennent à choses diverses, comme la blancheur à la neige, au sel, au sucre, la lumière au soleil , au feu , et que nous ne sommes jamais absolument et infailliblement certains que nos sens soient bien disposés , outre que quelques causes secrettes changent quelques fois les apparences ordinaires des choses , et qu'en dormant ou estant en quelque mauvaise disposition d'esprit il nous paroist des choses comme si nous estions esveillés et bien disposés, quoyqu'elles soient fausses, et néanmoins nous sommes seulement obligés de faire des actions et les régler par des propositions qui ne sont pas absolument certaines, comme, en voyant la seule couleur et figure d'une pomme, on ne laisse pas de la vouloir manger; en ce cas, je dis d'une proposition qu'il la faut croire et qu'elle est vraysemblable , lorsque , n'estant pas infaillible, elle a plus d'apparence et de signes que sa contraire.
ROBERYAL PHILOSOPHE. 257
M II y a de ces propositions, dont la vérité est si souvent recognue , et dont le contraire a si peu de possibilité , qu'elles sont tenues comme certaines ; comme si , roulant ensemble 100,000 dés bien faits, on asseuroit qu'ils ne se trouveront pas tous, au premier coup, sur la face marquée de l'unité, la proposition seroit comme certaine, quoyqu'elle ne le fust pas absolument. Toutes les fois qu'il nous semble estre lesveillés et bien disposés , s'il ne nous a jamais paru ny ne paroist rien au contraire , il le faut croire.
M Quand nous avons des apparences diverses et qui ne peuvent estre vrayes ensemble, il faut croire les plus fortes et les plus claires apparences et qui ont plus de conformité entre elles-mêmes et avec les précédentes tenues pour certaines.
« Lorsqu'il y a plus de signes d'une chose que d'une autre, il faut conclure pour la pluralité des signes, s'ils sont paiement considérables.
a II faut croire qu'une chose arrivera pluslost qu'une autre lorsqu'elle a plus de possibilités actuelles ou qu'une semblable est arrivée plus souvent, comme en roulant trois dés il faut croire et est vraysemblable qu'on fera plustost dix que quatre , parce que dix se peut faire en plus de sortes que quatre.
« Les propositions générales sensibles qui asseurent des effects et qualités non essentielles, si elles sont fondées sur une ou plusieurs vérités premières sensibles, sont certaines en mesme ou semblable suject et semblables circonstances parla proposition 15, comme, si on a observé qu'une pierre laschée en l'air tomboit , la proposition gé-
258 ROBBRYAL PHILOSOPHE.
nérale : toute pierre semblable laschée en Tair de mesme façon tombera , est certaine à ceux qui ont fait Tobservation; mais, lorsqu'on n*est pas asseuré si les circonstances ou les choses sont semblables, la proposition sera vrayseniblable , s'il ne paroist point de changement considérable nv dans la chose ni dans les circonstances; comme , si Ton a veu de l'eau éteindre du feu, il est vray semblable que toute eau éteindra tout feu dans la quantité suffisante, jusqu'à ce qu'il paroisse du contraire par une vérité première sensible ; mais lorsqu'il y a des expériences con-' traires, il faut distinguer la proposition générale, comme l'eau éteint le feu ordinaire , mais non pas le feu d'artifice; quelque miel est poison, quelque miel est bon à manger.
<' Il est vraysemblable que les causes qui auront du rapport entre elles feront des effects ou semblables ou qui auront du rapport entre eux , s'il ne paroist du contraire ; comme , si les rayons du soleil se rompent entrant dans l'eau, ceux d'une chandelle s'y rompront aussy vraysemblablement ; et s'ils se rompent entrant dans du verre , il est vraysemblable qu'ils se rompront entrant dans du cristal , ou semblablement, ou plus ou moins, si par expérience on ne voit le contraire.
« Lorsque quelque^chose paroist estre la cause de quelque effect par la proposition 35 , et qu'elle est recognue suffisante, il la faut tenir pour la vraye cause jusques ë ce qu'on en descouvre une nouvelle à qui les conditions de cause conviennent mieux.
« Lorsqu'on ne peut dire la cause d'une chose naturelle, sinon parce qu'elle est ainsy de sa nature, elle sera tenue
pour cause première naturelle jusques à ce qu*on descouvre une de qui elle dépende , comme , si on ne peut dire la cause qui fait que Fair eschauiïé se dilate, on tiendra pour cause première naturelle que Tair se dilate par la chaleur. J'appelle ces propositions, qui asseurent des causes cognues et (des) effects naturels qui n'ont point de causes cognues et qui sont causes Tl'autres effects, principes naturels, comme : il n'est point de matière sans qualités, la veue se fait par lignes droites, l'angle de réflexion des rayons est esgal à celui de leur incidence, Taymant attire le fer, le mouvement eschauffe. »
Ce principe : l'angle de réflexion des rayons est égal à celui de leur incidence, est un principe découvert, ou démontré ou développé par Descartes, que Roberval se garde bien de citer.
Ce qui suit prouve que, pour Roberval comme pour Pascal S le système de Galilée n'était pas plus démontré que celui de Ptolémée, et n'était qu'une hypothèse comme une autre.
u Système ou constitution d'une cause , c'est la façon dont on suppose qu'elle est faite , pour expliquer ces signes et apparences et en rendre raison ; comme lorsque , pour rendre raison des mouvements et apparences cèles* tes , les uns supposent que la terre est immobile et que le soleil et les estoiles tournent à l'entour, et les autres que le soleil est immobile et les estoiles fixes aussy, et que la terre et les planètes tournent à l'entour du soleil : ce spnt des systèmes différents que les uns et les autres sup-
' Héponse au P. Noël, Œuvres de Pascal, par Bossut, t. IV, p. 86. Voyez plus haut, p. 200.
posent pour expliquer les apparences et mouvements des corps célestes , soit que le ciel soit ainsy constitué préci* sèment ou non.
u Un système est plus croyable qu'un autre lorsqu'on rend raison de toutes les apparences ou de pins d'apparences plus exactement , plus facilement , plus clairement et avec plus de rapport aux autres choses naturelles.
« Un système ne doibt point avoir de prescription contre un autre, et il faut toujours recevoir le plus croyable.
« J'appelle prouver par supposition de faux lorsque , pour prouver une proposition, on pose pour vraye la contraire, quoique fausse et impossible, pour monstrer qu'elle est comprise sous des faussetés premières , et , partant , que la proposition à prouver est fausse.
« J'appelle prouver par supposition d'expérience lorsque , ne pouvant faire cognoistre immédiatement les vérités premières sensibles qui servent à prouver la question, on les suppose en monstrant les façons et les moyens de les cognoistre; comme si, pour prouver que les couleurs ne sont pas en elles-mêmes telles qu'elles paroissent , on prenoit pour principe sensible que le jaune paroist vert à une lumière bleue, et, ne le pouvant prouver réellement, on enseignoit qu'il faut allumer du souffre ou de l'eau-devie en un lieu obscur, et opposer à cette lumière du jaune.
(( Lorsque plusieurs personnes, sans avoir communiqué ensemble d'une chose, l'asseurent séparément, de mesme façon et avec les mesmes circonstances notables sans se contredire, il faut croire à peu près cette proposition
ROBERVAJ. PHILOSOPHE. 261
comme si elle estoit vérité première seosîble; car, comme il y a une infniité de pensées esgallement possibles, il est très-difficile, et comme impossible, que deux hommes ayent la mcsmc pensée en toutes ses circonstances notables, s'ils n*ont eu un mcsme object, quoy qu*il ne soit pas absolument impossible.
tt Lorsqu'un seul asseure quelque chose avec plusieurs notables circonstances sans se contredire , et que ses paroles ont bien de la suite et de la conformité entre elles et avec les vérités cognues , si on ne cognoist aucune cause pour laquelle il doibt dire ceste chose si elle n*estoit et s'il ne la croyoit, la proposition sera vraysemblable. »
DE
Depuis que les lettres du P. André nous ont appris d*une manière certaine ^ que IVlalebranche avait été en correspondance avec plus de cinq cent cinquante personnes , dont la plupart sont expressément désignées , il vient d'être découvert un fragment de cette vaste correspondance, dont l'existence n'avait pas même été sou|v çonnée : à savoir, quatre lettres de Mairan , de l'Académie des sciences, à Malebranche , avec les réponses de celui-ci.
Cette correspondance a dû se trouver dans les papiers de Mairan , Cir les lettres seules de Malebranche sont les originaux envoyés et reçus; celles de Mairan sont ses brouillons, ses minutes, avec des ratures et des corrections nombreuses. Il ne peut pas y avoir le moindre doute sur la parfaite authenticité de ces pièces, où l'écriture de
' Voyez p. XLV de l'Introduction aux OEurres phtlnsophiqttes dti Père André.
iVlalebraoche ei celle de Mairan ne peuvent être méconnues.
Acquises récemment à la vente de la bibliothèque de feu M. IVIilion, professeur de philosophie ancienne à la faculté des lettres de Paris, elles viennent d'être publiées \ avec un écrit également inédit; mais beaucoup moins important, de Malebranche. Cet écrit est intitulé : Médita-lions métaphysiques, oii l'on tâche de commencer par les premiers principes des sciences et de ne rien admettre , qui ne soit évident et démontré. Il forme un cahier qui parait bien de la main de Malebranche. D'ailleurs, le fonds des idées est celui de la Recherche de la vérité, des Méditations chrétiennes et des Entretiens meta-physiques. Le style seul du grand écrivain n*y est pas ; nul développement, nul détail ; c'est une première ébauche assez médiocre.
Ce cahier est daté du 24 janvier 1689, et commence ainsi : « Je me ti*ouve à présent dans un âge où il me semble que je n'en dois pas attendre un plus avancé pour m'appliquer sérieusement à la recherche de la vérité dans les sciences qui conviennent à l'état où j'ai sujet de croire que Dieu m'a appelé. Je vais donc commencer par les premières et les plus simples de nos connoissances et je lâcherai d'avancer ensuite par ordre. » Cette date de 1689 supposerait que ce premier cahier a été écrit près de quinze ans après la Recherche de la vérité, dont le premier volume est de 1674 , bien après les Conversations
' Chez Delloye, soas ce Utrc : Méditations métaphyèiqw», et Comspondance de N. Malebranche avec D. de Mairan, publiées pour la pre- «uèrê fois.
chrétiennes, qui sont de 1676 ou 1677, bien après les Méditations chrétiennes qui suivirent les Conversations, ti même deux ans après \e,s Entretiens, qui sont de 1687. Un écrit de Malebrauche, daté de 1689, devrait porter l'empreinte de cet admirable talent arrivé à toute sa perfection ; car il avait alors cinquante et un ans. Or ce cahier est, au contraire, assez faible, et tout y est fort au-dessous des ouvrages que nous venons de citer , et qui auraient dû le précéder. Enfin on ne conçoit pas comment, après avoir fait la Recherche de la vérité et ses plus grands ouvrages, les Méditations et les Entretiens, Malebrauche, le 2/!i janvier 1689, s'avertirait lui-même qu'il est dans un âge où il n'en doit pas attendre un plus avancé pour s'appliquer sérieusement à la recherche de la vérité. Nous le répétons : cette date de 1689 est tellement embarrassante à la tête d'une ébauche de la Recherche de la vérité, des Méditations ou des Entretiens , que nous serions presque tentés de lire 1669, ce qui permettrait de voir ici le premier essai du plus grand disciple de Descartes. Mais nous prévenons qu'on ne peut lire 1669 que contre l'évidence matérielle, et nous attachons fort peu de prix à cette conjecture, et même à cet écrit, qui n'ajoute absolument rien à ceux de Malebrauche, et ne fournit aucun fait, aucun renseignement dont puisse s'enrichir la littérature philosophique.
Cet ouvrage sans importance est suivi d'un autre qui en a moins encore et qui porte aussi le titre de Médita^ tioîis métaphysiques. L'éditeur donne ce cahier conmic aussi incontestablement authentique que le premier. Il n'en est rien , et nul doute n'est permis. Ces méditations
soiU de Tabbé de Lanion ^ ; elles ont élé imprimées plusieurs fois sous le pseudonyme de Guillaume Wauder, d'abord à Cologne, en 1678, puis p«ir Bayle , en 1686, dans le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M, Descartes. Nous n'avons donc point à nous occuper de cet écrit, qui, comme on le voit, est bien loin d'être inédit et d'appartenir à Malebranche.
La pièce capitale est ici la correspondance de Maiebranche et de Mairan. Mais l'éditeur, M. Feuillet de Conches, bien connu par ses riches collections d'autographes et sa curieuse érudition en toute autre matière, moins familier avec les questions subtiles et épineuses sur lesquelles roulent ces huit lettres, faute d'avoir parfaitement saisi la pensée de Mairan et de Malebranche, n'a pas toujours bien lu ce qui était sous ses yeux ; car ce n'est pas seulement l'œil, c'est l'esprit aussi qui doit lire. Ayant eu l'avantage d'avoir quelques heures à notre disposition ks originaux , nous avons pu en faire une copie ûdèle, que nous suivrons dans cet article et sur laquelle nous relèverons d'abord quelques-unes des leçons les plus défectueuses qui déparent cette première édition, dans le pur intérêt de la vérité et dans celui d'une édition nouvelle.
P. 1 32 , à la fin , dans Je post-scriptum : « Je souhaiterais bien aussi de savoir si c'est le livre de l'action de Dieu sur la création qui vous donne le dernier. » Cette phrase n*a pas de sens ; le dei-nier est une conjecture de l'éditeur : dans le texte le mot est effacé et illisible.
P. 155 : « Pour moi, je cherche en vain comment la
* Voyez plus bas la Correspondance de Malebranche et de Leibnils.
représeiitaiiou que contient celle idée ne seroil pas infinie, et qu'est-ce qui constitueroit son infinité sans cela ? Dne idée est un être représentatif.... » Voilà le vrai texle. L'éditeur donne : « et qu'est-ce qui constitU(3roit son infinité ? Sans cela, une idée est un être représentatif.... »
P. nu, le texle : « Mon esprit ne sent point immédiatement son propre corps. » L'éditeur : « Mon esprit ne sent point immédiatement, à son propre. » Gela nous est inintelligible.
P. 16^, dans un passage où il s'agit de la substance et des modes, le texle dit : « Une étendue qui ne diffère de celle de la pomme et que je ne distingue d'avec elle que modalement. » L'éditeur : « moralement. »
P. 166, le vrai texte : « Votre étendue intelligible n'est qu'une idée en Dieu, idée sans idéat. » Idéat, de ideatuni de Spinoza , c'est-à-dire objet réel de l'idée. L'éditeur : « idée sans idéal. »
Il y a bien des fautes de ce genre ; mais ce qu'il y a de plus grave, c'est l'omission des notes marginales de Mairan et de plusieurs paragraphes qu'il importe de rétablir.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces détails, passons à la correspondance elle-même, qui est du plus grand intérêt |)our l'histoire de la philosophie.
Grandjean de Fouchy nous apprend que Mairan , né à Béziers, en 1678, et élevé à Toulouse, avait connu Maiebranche pendant le séjour de quatre années qu'il avait fait à Paris dans sa première jeunesse, en 1698, tout occupé de physique et de mathématiques. A ce qu'il paraît par la première lettre de notre correspondance, Malebranche,
qui était un excellent géomètre , membre de TAcadémie des sciences et grand partisan du calcul différentiel, ainsi que son ami le marquis de Lhôpital , avait pris la peine d'expliquer à Mairan la nouvelle analyse. Puis, en 1702, le jeune mathématicien était retourné dans son pays, où il continua de s'appliquer à ses études favorites , et où il écrivit ses dissertations âur les variations du baromètre, sur la glace et sur les phosphores ^ qui remportèrent les prix à l'Académie de Bordeaux, et qui, imprimées en 1715, lui ouvrirent, en 1718, les portes de l'Académie des sciences. En 1713 et 171 /til esta fiézlers, assez mal dans ses affaires , et commensal de l'évêque de cette ville ^ : c'est de là qu'il écrit à Malebranche.
Il lui écrit pour le consulter sur le système de Spinoza.
Mairan, comme tous les esprits distingués de son temps, avait étudié la philosophie dans Descartes, et sans aucun danger pour la foi qu'il devait à son éducation religieuse. Sa philosophie et sa religion vivaient donc paisiblement ensemble, quand il tomba par hasard, sur les ouvrages do Spinoza , et particulièrement sur TÉthique. Nous qui connaissons aujourd'hui le lien qui rattache Spinoza à Descartes ^ nous ne sommes pas surpris de l'effet qup cette lecture produisit sur l'esprit du jeune cartésien. Mairan fut très-frappé de la netteté • de la précision , de toute la manière de Spinoza , et il est puissamment attiré vers un système si bien lié dans toutes ses parties, et qui
' Mémoire» de V Académie de» tcience», éloge liistonque de Mairun, année 1771, p. 00.
' Voyez plus bas l'article intitulé : Rapport» du Cartésianisme et du Spinozisme.
se recommande à lui par l*appareil des formes géométriques. Cependant les tristes conséquences du nouveau système l'effraient : il éprouve un grand trouble intérieur, et il s'adresse à Malebranche pour le faire cesser. Il lui demande de lui indiquer, soit dans les principes, soit dans les déductions de Spinoza, le vice de raisonnement, le paralogisme auquel doit tenir tout le reste. Dans un système aussi bien lié, qui consiste en un certain nombre de définitions, puis de propositions déduites de ces définitions par voie de démonstration. Terreur doit être facile à saisir.
Malebranche était alors très-vieux , car ces lettres sont de 1713 et 17U; et Malebranche, né en 1638, est mort en 1715, un an après la fin de cette correspondance. Mairan est jeune encore; il est plein de respect pour rillustre oratorien , mais encore plus pour la vérité , et il montre à la fois une politesse accomplie et une fermeté vraiment philosophique.
Voici la première lettre de Mairan, qui nous fait connaître Fétat de son esprit à cette époque :
« Au jR. P. Malebranche. — Ce 17 septembre 1713. « Mon révérend père ,
« Ce jeune homme qui faisoit ses exercices dans l'Académie de Longpray , et que M. Romainval , votre parent, menoit quelquefois chez vous, à qui voua aviez la bonté d'expliquer le livre de M. de Lhôpital \ et de
,' Analyse des infiniment petilH. La bibliolhèque du Roi, fonds de l'Oratoire, n" 217, possode mi l'KoinpIuin' do cet »''i" rit enrichi do notes manusoi'itos do Mnlohranoltc. Voyoz Fragments phUosnphiques . :{•• iklition ,
t. ri, I». 173.
DE MALERRA]\CH£ tT OK MAI R AN. 269
donner plusieurs autres instructions de mathématiques et de physique, est celui-là même aujourd'hui qui a Thonneur de vous adresser cette lettre. Des matières plus importantes et qui vous tiennent corlainement plus au cœur vont en faire le sujet « et c*est sur ce pied-là qu'il se flatte que vous voudrez bien encore lui accorder vos leçons. Voici , mon révérend père , de quoi il s'agit.
« Ayant passé , il y a un ou deux ans , des mathématiques et de la physique à l'étude de la religion , vos ouvrages, Descartes, Pascal et Labadie furent mes principaux conducteurs, et achevèrent bientôtde me persuader ce qu'une bonne éducation et la lecture de l'Écriture sainte m'avoient fait aimer. J'ai joui de cette douce persuasion , sans qu'elle ait été troublée ni par les arguments des incrédules ni par le ris moqueur des gens du monde, jusqu'à ce que les œuvres de S. S et surtout son Éthique ou sa philosophie me tombèrent entre les mains. Le caractère de cet auteur, si différent de tout ce que j'avois vu jusqu'alors, la forme abstraite, concise et géométrique do son ouvrage , la rigidité de ses raisonnements , me parurent dignes d'attention. Je le lus donc attentivement , et il me frappa. Je l'ai relu depuis, je l'ai médité dans la solitude et dans ce que vous appelez le silence des passions ; mais pins je le lis , plus je le trouve solide et plein de bon sens. £n un mot , je ne sais par où rompre la chaîne de ses démonstrations. Cependant le trouble que produit en moi ce bouleversement de mes premières et de mes plus chères idées m'a fait résoudre quelquefois à l'abandonner. J'ai voulu l'oublier; mais, quand on est vivement touché
* Sic.
Jf
270 GORRESPON DANGE
du désir de connoitre la vérité, peut-on oublier ce qui a paru évident? D*nn côté, je ne puis envisager sans compassion pour rhumanité et sans tristesse les conséquences qui suivent de ses principes ; de l'autre , je ne puis résister à ses démonstrations. C'est, mon révérend père, pour sortir d'un état si fâcheux que j'ai l'honneur de vous écrire. Développez-moi , de grâce, les paralogismes de cet auteur , ou , ce qui suffit , marquez-moi le premier pas qui l'a conduit au précipice , s'il est vrai , comme je veux le croire, qu'il y soit tombé, et marquez-le-moi , je vous prie, succinctement et à la manière des géomètres. C'est la méthode qu'il a adoptée et la moins propre à couvrir l'erreur. Attaquons-le dans son fort et avec ses propres armes. J'ai vu les prétendues réfutations qu'on en a données ; elles ne font que blanchir contre lui. On ne l'entend point, et il est clair qu'on ne s'est pas donné la peine de l'entendre, ou qu'on ne l'a pu, faute d'y avoir apporté assez de précision , d'équité et de sang-froid. On y confond, pour l'ordinaire, les abstraits, qui n'existent que dan» notre esprit , avec les êtres actuels qui en renferment l'idée, et l'on y substitue sans cesse les intérêts particuliers de l'homme ou ses désirs aux lois générales et immuables de la nature. C'est, mon révérend père, ce que je n'ai point à craindre avec vous ; je connois trop la gran* deur de votre génie et la justesse de votre esprit. J'espère aussi que vous ne m'exposerez point au préjugé qui ponrroit naître de votre silence ou d'une réponse vague. J'at* tends tout de vos bontés pour moi et de votre zèle pour la cause de la vérité ; ma reconnoissance sera proportionnée au bienfait.
DE MALEBRA^GnE ET DE MAIRAN. 271
« Il seroit inutile d'ajouter que cette lettre et celles qui pourroient la suivre ne seront lues que de vous, et que vous en effacerez la signature et mon adresse après en avoir pris la note K A Tégard de celles dont vous voudrez bien m'honorer, j'exécuterai ponctuellement Us ordres que vous me donnerez à ce sujet
« Je suis avec la plus parfaite vénération ,
« Mon révérend père, etc. »
A cette lettre Malebranche répond, le 29 septembre, qu'il a lu autrefois, et pas même en totalité, le livre de Spinoza; que son erreur fondamentale (et par là il entend le dogme de l'unité de la substance) tient à une définition vicieuse de Dieu , mais surtout à l'ignorance où était Spinoza de la vraie théorie des idées. Nous ne connaissons les objets que par leurs idées , mais nous ne devons pas confondre les objets et les idées, et attribuer aux uns ce qui n'appartient qu'aux autres. L'idée du monde peut être nécessaire, éternelle, infinie, sans que le monde le soil. Nous n'apercevons vraiment le monde que dans son idée , et là nous avons raison de trouver le monde éternel ; mais le monde en lui-même ne l'est pas du tout , et c'est cette confusion du monde et de son idée , du monde réel et du monde intelligible, de l'idée de l'étendue et de l'étendue créée , qui a égaré Spinoza. D'ailleurs il renvoie Mairan à l'Entretien entre un philosophe chrétien et un Chinois, qui traite de la nature et de l'existence de Dieu.
' n faut se souvenir de la situation de Mairan auprès de l'évoque de Béziers.
272 CORRESPONDANfJi
« Monsieur,
« Je suis maintenant à la campagne, et je n'ay point le livre dont vous me parlez. J'en ai lu autrefois une partie , mais j'en fus bienlost dégoûté , non-seulement par les conséquences, qui font horreur, mais encore par le faux dos prétendues démonstrations de l'auteur. Jl donne , par exemple, une définition de Dieu qu'on lui pourroit passer en la prenant dans un sens, mais il la prend dans un autre dont il conclut son erreur fondamentale , ou plutost dans un sens qui renferme cette erreur; de sorte qu'il suppose ce qu'il doit prouver. Prenez la peine, Monsieur, de relire les défmitions , etc. , qu'il cite dans ses démonstrations , et vous découvrirez, si je ne me trompe, l'équivoque qui fait qu'il ne prouve pas. Pour moi , bien loin de trouver, en lisant son livre , la clarté que demande toute démon > slration , je le trouve fort obscur et plein d'équivoques.
« La principale cause des erreurs de cet auteur vient, ce me semble , de ce qu'il prend les idées des créatures pour les créatures mêmes, les idées des corps pour les corps, et qu'il suppose qu'on les voit en eux-mêmes : erreur grossière , comme vous savez. Car , étant convaincu intériethrement que l'idée de l'étendue est éternelle, nécessaire, infinie, et supposant d'ailleurs la création impossible, il prend pour le monde ou l'étendue créée le monde intelligible qui est l'objet immédiat de l'esprit Ainsi il confond Dieu ou la souveraine Raison, qui renferme les idées qui éclairent nos esprits, avec l'ouvrage que les idées représentent. Je ne puis pas icy m'expliquer plus au long ; car il n'est pas possible, sans perdre beaucoup de temps.
et je n*en ai guèrcs et ]a main me tremble , de philosopher par 'lettres, surtout lorsque les matières sont abstraites : en préseuce même , on en dispute souvent assez longtemps sans s'entendre. Quoique je n'aye point écrit ex professa contre l'auteur, vous pourriez peut-être trouver quelque éclaircissement sur vos diflficukez dans un Entretien entre lin philosophe chrétien et un Chinois, que je fis il y a deux ou trois ans * , qui est de la nature et de Texistence de Dieu. Mais, Monsieur, à Tégard de l'auteur, il suffit de reconnoîtrc qu'il suit de son principe une infinité de contradictions et de sentiments impies, pour se défier de ses prétendues démonstrations , quand même elles nous paroîlroient convaincantes. Il se peut faire qu'on l'ait mal réfuté , mais il ne s'ensuit pas de là qu'il ait raison. Je n'ai |3oint lu les réfutations qu'on a faites de ses erreurs, car je n'eu ai pas besoin; ainsi je ne peux pas juger. J'ai fait ce que vous m'ordonnez à la fin de votre lettre, et je suis avec respect,
» Monsieur, <« Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,
« Malerranche,
» \\ D. L. 0. (Père de l'Oratoire.) « (46 39 septembre. »
Languedoc.
A Monsieur Monsieur DE Mairan.
A Béziers.
Ru 1708.
21h CORRESPONDANCE
Cette réponse ne satisfait pas Mairan. Il défend la définition de Dieu d'après Spinoza, et il s'étonne d*autant*plus que Maiebranche n'admette pas cette définition qu'elle est, dlt-ii , conforme à la dénaonstration que Descartes et Maiebranche lui-même ont donnée de l'existence de Dieu, à savoir que l'existence nécessaire de Dieu est renfermée dans son idée.
Quant à la distinction des idées et de leurs objets, Mairan soutient qu'en général Spinoza ne l'a point ignorée, qu'il est plutôt un partisan de la théorie des idées; qu'il admet aussi que tout ce que nous voyons, nous le voyons en Dieu , et que cela même est nécessaire * selon Spinosa , puisque Dieu renferme, en tant que pensant, toutes les idées ou toutes les- modifications de la pensée , comme , en tant qu'étendu, i| renferme toutes celles de l'étendue. D'ailleurs Mairan confesse ne pas parfaitement comprendre ce que Maiebranche veut dire par l'étendue intelligible. Ou cette étendue est en Dieu et constitue son essence comme attribut, ou elle n'est pas en Dieu. Si elle est en Dieu , donc tout l'univers et tous les corps ne sont que des modifications de l'un des attributs divins, ou ne sont qne Dieu modifié de telle et telle manière en tant qu'étendu , ce qui est la pure doctrine de Spinoza. Ou , si l'étendue n'appartient pas à Dieu , il y a donc quelque chose qui existe nécessairement , qui est infini , éternel et qui n'est pas Dieu et ne constitue pas son essence. »
« Au R, P. Maiebranche. — Le 19 novembre 1713.
« Mon révérend père, j'ai reçu votre lettre du t29 septembre. Je suis infiniment sensible à l'honneur et
DE MALEBRANGHE ET DE MAIRÂN. 275
à ia grâce que vousm'avez faite. J'en coouois tout le prix , et je tâcherai de m'en rendre digue par mes soins , par ma docilité et par ma reconnoissance. Quoique vous n'ayez pu répondre positivement à ce que je demandoiset m'indiquer le paralogisme , parce que vous n'aviez pas , à la campagne , l'auteur dont il s'agit , vous ne laissez pas de faire sur son système des observations très-importantes. Je dois vous dire cependant, avec la même sincérité que je vous ai exposé mes doutes, qu'après avoir fait l'application de vos remarques sur cet auteur, je n'ai point trouvé qu'elles fussent capables d'en détruire les démonstrations. Je sais qu'il est difficile de philosopher par lettres, et je comprends, mon révérend père, qu'il y a de l'indiscrétion de ma part à vous y engager ; mais j'espère que vos lumières pourront suppléer à cet inconvénient, et que votre zèle pour la religion vous le fera supporter. Si mes affaires me permettoient d'aller à Paris, je ferois volontiers ce voyage pour avoir l'honneur de conférer avec vous; mais il m'est à présent tout à fait impossible. Souffrez donc, je vous prie, que je continue de m'adresser à vous par lettres; et, lorsque vous serez à Paris, ne me refusez point de m'indiquer le paralogisme que je désire avec tant d'ardeur de découvrir. Cela peut , ce me semble, aisément entrer dans une lettre , et j'ose vous dire que la chose n'est pas indigne de votre attention. J'ai déjà écrit, pour avoir votre Entretien entre un philosophe chrétien et un Chinois. En attendant, voici les remarques que je fais sur les observations, générales que vous m'avez envoyées. « 1*> Vous me marquez, mon révérend père, que vous avez « iu (Mitre fois une partie du livre de cet^ auteur, inais
2 7 CORR ESPONDA KCE
«• (fue VOUS en fûtes bientôt dégoûte, tion -seulement par les v conséquences, qui font horreur, mais encore par le faux tt de ses prétendues démonstrations, » Vous ajoutez ensuite, à la fin de votre lettre, f qu'tï suffit de reconnottre qu^il suit « de ses principes une infinité de contradictions et de sen- « timents impies pour se défier de ses prétendues démon- « strations, quand elles nous paroitroient convaincantes. » <( Je goûte extrêmement cette réflexion , et j*aî toujours été disposé à me défier des démonstrations de cet auteur, et à les examiner avec toute la sévérité et la rigueur possibles, non-seulement à cause des conséquences dont vous parlez , mais aussi à cause des contradictions que je crus comme vous y voir, à la première lecture que j'en fis. J'en aurois sans doute été dégoûté de même, et je u*y aurois peut-être plus pensé de ma vie, si des circonstances qu'il seroit inutile de vous dire ne m'avoient engagé à travailler à le réfuter. Mais les réflexions que je fus obligé de faire alors m'ayant fait trouver que ce que j'avois pris d*abord pour des contradictions ne l'étoienl qu'en apparence , et qu'au contraire rien n'étoit plus solide ni mieux lié que ses principes, je n'ai pas cru que l'horreur qui me restoit pour certaines conséquences dût abso* lumenl me les faire rejeter : car il me semble que l'horreur et tous les autres mouvements de cette nature ne partent que d'un préjugé bon ou mauvais , et ne renferment que des notions bien confuses, qui ne sauroient entrer eo parallèle avec l'évidence d'une démonstration. Quelquefois ils garantissent les hommes de l'erreur, quelquefois aussi, et peut-être plus souvent , ils les y entraînent ou les y maintiennent : aii\^i je ne pense pas qu'un philosophe doive
DE MALEBRÂNCHË ET DE MAIRÂN. 277
beaucoup y avoir égard dans la recherche de la vérité, à moins que la certitude des opinions qui les fout naître ne précède. Il me semble, mon révérend père, qu'on peut appliquer à ces agitations de l'âme ce que vous dites , dans un de vos éclaircissements , « du penchant extrême (» que nous avons à croire qu^il y a des corps qui nous en- « viromient. Ce penchant, dit es- vous, tout naturel quil est « ne nous force point (à croire) par évidence; il nous y « incline seulement par impression. Or nous ne devons « suivre, dans nos jugements libres , que La lumière et V l'évidence, et, si nous nous laissons conduire à l'im- M pression sensible, nous nous trompons presque tonu jours. » {Recherche de la Vérité, t. III, éclaircissement 6, p. 63.) Il m'a donc paru quo c'étoit faire assez pour ces mouvements ou pour ma tranquillité , que d'apporter à l'examen de l'auteur toute la bonne foi, toute l'attention et toute la sévérité dont je suis capable, et surtout de consulter sur ce sujet les personnes du monde que je crois les plus éclairées.
«: 2° Vous citez, mon révérend père , pour exemple du faux de ses prétendues démonstrations, la définition qu'il donne de Dieu , « qu'on lui pourrait passer en la prenant « dans un sens , mais il la prend, dites- vous, dans un « autre, dont il conclut son erreur fondamentale, ou plutôt « dans un sens qui renferme cette erreur, de sorte qu'il c< suppose ce quil doit prouver. <> Là-dessus vous me marquez de relire les définitions, etc. , qu'il cite dans ses démonstratiom pour découvrir l'équivoque qui fait qu'il ne prouve pas.
« Mais^ mon révérend père, après avoir suivi votre con-
Heil, j*ai trouvé, comme auparavant, que rien n'est plus juste que Tapplication quecetauteur fait de ses déûnitions ei de ses axiomes. La définition de Dieu , dont vous parlez , n'est citée qu'à la onzième proposition , où il s*agit de prouver que Dieu existe. Il le démontre de trois manières, et entre autres de la manière qu'a fait Descartes, et comme vous faites dans la Recherche de la Véité (liv. IV, ch. XI), savoir de ce que l'existence nécessaire est renfermée dans la définition , ou dans l'idée de Diea; et s'il y eut jamais définition qui eut cette qualité, c'est assurément la sienne. Or il suffit, ce me semble, pour la validité de la démonstration, que la définition puisse recevoir un sens dont tout le monde convienne, c'est-à-dire qu'elle réveille , non l'idée particulière du Dieu de la religion, mais en général l'idée de l'être sans restriction, de l'être par soi que tout le monde appelle Dieu. Si l'auteur concluoit de là seulement son dogme fondamental , j'avoue qu'il tomberoit dans une pétition de principe tout à fait ridicule ; mais je prens garde que la onzième proposition est précédée par d'autres propositions qui la déterminent absolument en faveur de ce dogme fondamental. Ces propositions, qui sont de la dernière importance, par exemple, qu'il ne sauroit y avoir deux substances de même nature , que toute substance est nécessaire , infinie, indivisible, et que chaque attribut de la substance doit être conçu |)ar soi , que, plus une chose a de réalité ou d'être , plus ou peut afiBrmer d'attributs de cette chose , et semblables ; ces propositions, dis-je, ne dépendent en aucune manière de la définition de Dieu, et ainsi elles peuvent servir à en fixer le sens, sans qu'on s'éloigne de l'exacti-
tude géométrique. Les propositions 12, 13, iU et 15, qui suivent , font encore ie même effet ; car ce ne sont que des extensions de la onzième , des récapitulations de tout ce qui précède , sans parler des scholies et des corollaires qui ne laissent plus la moindre obscurité, ni la moindre équivoque dans cette matière. J*avoue qu'on n'aperçoit pas cette liaison de principes d'une première vue, qu'en général le système de l'auteur est difficile à entendre quand on n'est pas fait à sa méthode , que sa méthode est sévère et abstraite, qu'elle demande une grande attention et beaucoup «d'habitude à la justesse^; mais qu'importe, pourvu qu'on puisse enfin parvenir à l'entendre? Le sujet en vaut la peine. Les mêmes difficultés, quoiqu'en un genre différent , se trouvoient dans la nouvelle géométrie de l'infini et dans le système du calcul différentiel. Le fameux livre de M. de LhÔpital , qui en contient les principes et l'analyse , ne fut d'abord entendu en France que d'un très-petit nombre de géomètres. Plu sieurs écrivirent contre , ou négligèrent de l'approfondir, sur les prétendues absurdités qu'il leur sembla renfermer, et vous savez , mon révérend père , qu'il n'y a pas longtemps qu'un des membres de l'Académie des sciences , quoique grand géomètre et grand calculateur ', ne pouvoit encore se résoudre à y souscrire , et qu'il n'y souscrira peut-être jamais. Cependant les difficultés s'évanouissent et le système demeure victorieux. Je ne croirois pas impossible que la même chose n'arrive à celui de notre
• Sic.
' Probablement Rolle. Voyez Montucla, Histoire des mathématiques, t. m, p. 113.
280 CORBESPONDAMCE
auteur, jusqu'à ce qu'on m'en ait montré bien précisément ]e paralogisme. Mais je me trompe, la géométrie nous laisse dans toute noire froideur, et il s'agît ici d'une matière qui intéresse tout l'homme, et qui ne pourra jamais laisser que difficilement à l'esprit et à un très-petit nombre d'esprits la liberté et la tranquillité nécessaires |H)nr juger.
« 3** Vous remarquez, mon révérend |)ère, » que la " pHncipale caiLse des erreurs de cet auteur vient de ce « qu'il prend les idées des créatures pour les crécuures « mêmes; ei^^eur grossière : car l'étendue est étemelle, « nécessaire, infinie; et , supposant d'ailleurs la création « impossible, il prend pour le monde ou l'étendue créée le « monde intelligible, qui est r objet immédiat de l'espiit, «. et qu'ainsi il confond Dieu, ou la souveraine Raison, « qui renferme les idées qui éclairent nos esprits , arec l'ouvrage que les idées représentent, »
« Il ne s'agit que de me faire voir en quels endroits l'auteur est tombé dans ces manquements : pour moi , je n'ai rien aperçu de pareil ; au contraire , je ne vois aucun système duquel suive plus immédiatement la distinction des idées d'avec leur objet, et duquel on puisse mieux conclure cette vérité que vous avez mise dans un si beau jour, que tout ce que nous voyons nous le voyons en Dieu. Car, selon lui. Dieu renferme, entant que pensant , toutes les idées et toutes les modifications de la pensée, comme, en tant qu'étendu, il renferme toutes celles de l'étendue. Pour ce qui regarde la création , que vous dites qu'il suppose impossible, si vous entendez parla
l'action par Ia((ne1le i\i' nouvelles substances sont pro-
DE malebranghl: i:t de mâiran^ 281
duitcs, il n'y a qu'à ouvrir son livre pour voir qu*il ne s'est pas contenté d'une simple supposition , et qu'il en démontre Timpossibilité avec la dernière évidence.
« Mais qu'il mé soit permis, mon révérend père, de vous faire ici un aveu sincère, et, si je l'ose dire, une entière confession de mes pensées : je ne trouve point dans vos ouvrages de définition ni d'explication qui me donne une idée juste de ce qu'il faut entendre par votre étendue créée ou matérielle, et par celle que vous appelez intelligible. Je ne vois pas aussi si l'étendue intelligible est la même que l'étendue subsistante dont les corps sont les modifications , ou si elle ne l'est pas. Il semble quelquefois que, par celte dernière, vous entendez l'étendue créée , que vous expliquez [>ar les noms de matière, d'extension locale, etc. , et que, parla première, vous entendez tantôt ce qu'il faudroit entendre par la seconde dans la signification la plus naturelle, et tantôt le concept général d'étendue, qui est Varchétype de toutes les idées dés corps créés , ou enfin quelque autre chose que je ne sais si c'est substance on attribut, ou mode, qui n'est pas l'immensité divine , mais qui pourtant est en Dieu. ( l""' Ëntret. métaph. , n. 5 et 20 ; Entretien 2, n. 1 ; Entrelien 8, n. Ix et 8. — Méditation 9, n. 9 et 10, etc.)
« Dans tous cos endroits, ce que vous appelez étendue créée ou matérielle, dont vous parlez comme d'une substance , n'est véritablement que les simples modes ou affections de la substance étendue. Et c'est en ce sens que l'étendue créée estàla vraie étendue, à l'étendue proprement dite, en tant que substance ou attribut, comme le temps est à l'éternité, et comme les idées sont à la pensée : com.
paraisoD répétée une infinité de fois dans l'auteur, et par laquelle il ne prétend dire autre chose que ce vous avez dit, que l'étendue créée est à l'immensité divine ce que le temps est à l'éternité, et que tous les corps sont étendus dans l'immensité de Dieu comme tous, les temps se succèdent dans l'éternité,
« Je ne crois pas , mon révérend père , que vous ne conveniez que tous les corps, la matière et tout Tunivers^ en tant qu'on Timagine ou qu'on croit l'apercevoir par les sens , en un mot , en tant que les corps sont tels et tels corps, ils ne soient des modes et des affections de l'étendue, et non des substances. Car il n'y a rien en eux de permanent que l'étendue, sans laquelle ils ne peuvent être conçus; et c'eMàeux seulement qu'appartient, en tant que modes, l'extension locale qui ne peut jamais appartenir à l'étendue non modifiée. Mais, cela posé , il suit que ce que vous qdalifiez d'étendue créée n'est proprement que la modification de l'étendue , et que ce que vous appelez étendue intelligible^ de la manière que vous l'expliquez le plus souvent , se confond absolument avec l'étendue substance ou attribut dont tous les corps, la matière et tout l'univers ne sont que les modifications. Il est du moins certain qu'on trouve dans celle-ci tout ce que vous attribuez à l'autre ; et il ne faut , pour s'en apercevoir, que rentrer un peu en soi-même, faire taire son imagination, et considérer celte étendue indépendamment de tout mode ou affection. Car alors elle est , en tant que substance ou attribut de substance, VQh}eià^V entendement pur, et elle ne peut être aperçue que par lui ; et si l'on fait attention à ce que renferme l'idée qui nous la représente, on y re-
trouvera, comme Tauteur l'a démontré, l'existence objective, l'infinité, l'indivisibilité, etc. : c'est-à-dire que cette étendue, en tant que substance ou attribut de substance, ne peut être conçue qu'existante, infmie, indivisible, etc. Donc, selon le grand axiome de la métaphysique, que l'on peut assurer d'une chose ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans l'idée qui la représente {Recherche de la Vérité)^ je puis affirmer que l'étendoe substance ou attribut, dont tous les à)rp8 de l'univers ne sont que des modes, existe nécessairement en elle-même, hors de l'esprit et indépendamment de notre perception , qu'elle est infinie, indivisible, etc. D'ailleurs, mon révérend père, je trouve dans votre 2* Entret. raétapb., n. 12, qu'Ariste ayant demandé : Quoil l'idée de l* étendue à laquelle je pense n'est pas différente de celle de cette étendue que je vois , que je presse du pied et qui résiste? Théodore reprend : Non, Ariste, il n'y a point de deux sortes d'étendue, ni de deux sortes d'idées qui les représentent ; et si cette étendue à laquelle vous pensez vous touchait ou modifioit votre âme par quelque sentiment, d'intelligible qu'elle est elle vous paroîtroit sensible ; elle vous paroîtroit dm^e , colorée et peut-être douloureuse : où il est clair que votre étendue intelligible n'est autre chose que l'étendue substance , dont l'étendue créée ou matérielle , c'est-à-dire les corps, la couleur, la dureté , etc. , en tant qu'elles aOectent nos sens et notre imagination , ne sont que les simples modes,
u II est vrai que , dès qu'on a réduit l'étendue créée ou matérielle et l* étendue intelligible à ces notions claires et exactes de substance et de mode , d'étendue sans restriction et d'aiïection de l'étendue , on en voit naître plusieurs
conséquences embarrassantes pour le sysième théologique. Car celte étendue, ou elle est en Dieu et constitue son essence comme attribut , ou elle n'est pas en Dieu. Si elle csi en Dieu , donc tout Tunivers et tous les corps ne sont que des modifications de Tuu des attributs divins , ou ne sont que Dieu modifié de telle ou telle manière, en tant qu'étendu ; ce qui est la pure doctrine de Tauteur. SI retendu n'appartient pas ù Dieu , donc il y a quelque chose qui n'est pas Dieu et qui ne constitue pas son essence , qui existe nécessairement, qui est infini , éternel, indi?i* sible, etc.
« Ainsi il semble , permettez-moi de le dire , que la distinction d'étendue créée et dî! étendue intelligible n'ait été imaginée que pour couvrir ces difficultés, et pour expliquer, à la faveur des équivoques qu'elle renferme, des choses tout à fait inexplicables par le système ordinaire ; tandis que les simples termes d'étendue et de modifications de l'étendue, tels que les emploie notre auteur, ne présentent à l'esprit que des idées claires et distinctes.
« Je me flatte , mon révérend père, que vous me pardonnerez la franchise ou plutôt la témérité avec laquelle j'ose vous parler. Ce que j'en fais n'est que pour vous convaincre que , dans la situation d'esprit où je suis, il n'est rien qui puisse m'être plus utile ni qui soit plus e\péditif que de m'indiquer positivement le paralogisme do l'auteur, qui sera sans doute la source de toutes les erreurs que vous lui attribuez. Je crois qu'il faudra tôt ou lard on venir là ; car il raisonne de manière qu'il seuible qu'on no doive plus songer à ébranler son dogme fondamental avant que d'avoir renversé les propositions sur lesquelles il ra|v paie , et où même, indépendamment de ce dogme, il fait
déjà bien du chemin. Vous me dépeignez ce livre, dans votre lettre , comme un livre méprisable , irrégulier, obsctiTj plein d'équivoques, qui n'a pu mériter que vous achevassiez de le lire. J*avoue que j'en avois une autre idée, et il semble même que vous le caractérisez tout autrement dans vos ouvrages.... Plus on raisonne juste, dites-vous vn parlant de cet auteur, même Médit, xi . plus on s'rgare Im^squ'on suit un faux principe. In homme qui raisonne mal peut se redresser et reprendre par hasard et par préjugé les routes communes ; mais un homme exact et téméraire fuit constamment Ceireur, etc. Vous convenez donc qu'il est exact; et, en effet, il seroit difficile de Uxuver autre part une exactitude et une justesse plus sévères. Quant ^ 1^ témérité , c'est ce qui est en question.
« Quoi qu'il en soit, mon révérend père, j'ose attendre que de retour à Paris, vous ne dédaignerez pas de donner quelque heure de votre loisir à marquer la première démarche qui a conduit cet auieur dans le précipice, et que vous voudrez bien me faire l'honneur de m^écrire |)Osiiivement et non d'une manière vague où elle est et en quoi elle consiste. Ce que vous ferez en ma faveur, je le ferai peut-être quelque jour pour d'autres personnes qui se trouveront dans un semblable cas. Ainsi vous travaillerez par là directement et indirectement pour la gloire de Dieu et pour le salut de votre prochain ; en quoi je suis bien persuadé que vous ne vous écarterez pas de votre occupation ordinaire. Je suis avec un profond respect, etc.
« Kemisp à la poste le i) novembre 1713.
«Sij;nê \\. »lp M. »»
A cette lettre sérieuse et embarrassante , Malebrancbe s'excuse de répondre en fort peu de mots, sur Tobligation où il est de défendre son ouvrage sur la grâce , qui était alors attaqué. H reproduit sa distinction des idées , qui sont éternelles, immuables et nécessaires, d'avec leurs objets, qui peuvent avoir des caractères tout différents, et il signale encore la confusion de ces deux choses comme la principale source des erreurs de Spinoza. Il n'est pas vrai qu'il n'y ait qu'une seule substance, mais seulement une seule raison souveraine qui renferme les idées de tous les êtres possibles.
« Monsieur,
« J'ai reçu , il y a environ un mois, la seconde lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je relus d'abord quelques passages de l'auteur pour vous faire promptement réponse. Mais, ayant oublié votre adresse et cherché inutilement le papier où elle étoit marquée, je quittai tout. Depuis ce temps-là, j'ai été et suis encore incommodé d'un rhume fort fâcheux et d'une difficulté de respirer, et, qui pis est, on croit que je suis obligé de répondre à un livre qui attaque mes sentiments sur la grâce et qui fait beaucoup de bruit \ Tout cela est cause que je ne puis répondre qu'en peu de mots à votre lettre , ni examiner en détail les prétendues démonstrations de l'auteur. J'ai eu l'honneur de vous écrire. Monsieur, que la principale cause de ses erreurs étoit qu'il confondoit les idées, qui sont éternelles, immuables, nécessaires, avec les objets dont elles sont les archétypes , et puisque vous
• Prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur les rréniures, par Boursier, 2 vol. in-4%Pari8, 1713; 2" édition, 1715.
avez le petit Entretien d'un philosophe chinois, etc. , j'espère qa'il vous éclaircira ma raison.
« Selon la 3« définition de Tauteur, commune aux philosophes, ce qu'on peut concevoir seul est une substance , et une modification est ce qu'on ne peut concevoir sans la substance dont elle est la modification. Or, je puis concevoir, imaginer, sentir seul un pied cube d'étendue , sans penser à autre chose. Donc cette étendue est la substance, et la figure cubique eu est la modification. Le pied cube est bien une partie d'une plus grande étendue, -mais il n'en est pas la modification. Il en est de même des nombres et nombrans et nombres ; 2 n'est pas une modification de 4, mais la moitié; ni deux pistoles la modification de quatre pistoles , selon la 3^ définition ; car je puis peu-, ser à deux sans penser à quatre : cela est évident.
« L'auteur ne prouve donc point qu'il n'y a qu'une substance ; il prouve seulement qu'il n'y a qu'une souveraine Raison qui renferme les idées de tous les êtres possibles ; et il ne prouve nullement que cette Raison qui l'éclairé soit l'univers, et que le ciel , la terre , les hommes et lui-même soient des modifications de cette Raison. Et s'il peut nier qu'il y ait des corps créés ou des substances étendues qui répondent à l'idée qu'il en a, certainement il ne peut nier qu'il existe et qu'il n'y ait d'autres hommes. En un mot, il ne prouve nullement qu'il n'y a qu'une substance, mais seulement qu'il n'y a qu'un Dieu ou qu'une souveraine Raison, qui renferme toutes les idées qui agissent immédiatement sur l'esprit de l'homme. Il faudroit , Monsieur , être en présence, pour pouvoir s'accorder sur des questions abstraites et se mettre promptement l'un et l'autre au fait ; et quelquefois même , quoiqu'en présence ,
cela est assez diflicile. Ainsi je vous prie de recevoir mes excuses de ce que je vous fais uue si courte réponse. Ayant autant d'esprit que je le reconnoisdans votre lettre , vous n*avez besoin de personne pour découvrir le faux des raisonnements de Tauteur. Je suis , i\Jonsieur, avec bien du lespect ,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« iVlALfîBRANCHE ,
a Père de l'Oratoire.
« A Paris ce 5 décembre. »
Pénétré des maximes de la méthode cartésienne , Mairan déclare qu'il est décidé à ne se rendre qu'à l'évidence , et il ne la voit pas dans les lettres de Malebranche. Il ne la voit pas non plus dans la réfutation que le P. Lamy a donnée de Spinoza ; il réfute cette réfutation. L'Entretien du philosophe chrétien avec le philosophe chinois ne le satisfait pas davantage. Il remarque que tout ce que Malebranche y dit de l'être pur peut facilement s'accorder avec le système de Spinoza. Il termine par un examen sérieux de la théorie de l'étendue réelle et de l'étendue intelligible , et il s'efforce de prouver que l'étendue intelligible de Malebranche n'est que l'étendue en elle-même , on la substance dont l'étendue créée n'est que la modification ; de sorte que le système de Malebranche revient à celui de Spinoza.
« Au R. P. Maletnanche. — Ce 6 may 1716.
(< Mon révérend père , dans la dernière lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire , il y a cinq à six mois , vous me marquiez votre indisposition et les occupations qui vous étoieut survenues au sujet du nouveau livre qui attaque votre système sur la grâce. Vous me faisiez aussi en-
DE MALEBRÂNCHE ET DE MÂIRAN. 289
tendre Texlrême difliculté qu*il y a de se mettre au fait, même en présence , sur des matières semblables à celles dont il s'agissait dans nos lettres. Ainsi il semble que c'est une indiscrétion de ma part d'oser encore vous en écrire. Mais outre l'impatience que j'ai d'apprendre Fétat de votre santé , à laquelle je m'intéresse infiniment , et le temps que j'ai laissé écouler depuis votre lettre , je me flatte que vous ne désapprouverez pas le parti que je prends de vous parler pour une dernière fois de l'auteur en question , et qu'un génie supérieur comme vous sera au-dessus de cette petite irrégularité. Si je pouvais me donner pour quelque autre la confiance que j'ai pour vous, mon révérend père, peutêtre que, malgré mon penchant, je m'adresserois à lui pour ne pas abuser de votre bonté. Mais vous savez , vx vous n'êtes pas à vous en plaindre , combien peu de gens pensent juste sur les matières abstraites, et combien, s'il m'est permis de le dire , la pure raison est une contrée inconnue , inculte et déserte. Ne soyez pas surpris que je m'obstine à vouloir y lier quelque commerce avec l'homme du monde qui la connoît le mieux et qui y a le plus de crédit; j'en userai aivec discrétion.
« Il seroit absolument inutile, mon révérend père, d'insister davantage à l'avenir sur notre auteur , sur ses erreurs et ses contradictions , à moins que vous ne me marquiez précisément, et à la manière des géomètres, l'endroit de son premier paralogisme , et en quoi il consiste. Il me semble que je suis fondé à le demander. C'est la voie la plus courte, la plus facile, la plus conforme au bon sens et la moins captieuse. Tout système réduit à la forme géométrique en est d'autant plus solidement établi ,
b'il est véritable; au contraire , il est d'autant plus aisé à renverser, s*tl u*est appuyé que ifur défausses suppositions. Ce qui auroit fait sa force fait alors sa foiblesse, et c'est une espèce d'édifice qui croule dès qu'on ébranle une seule des pierres de son fondement. Ofk est donc la difficulté de combaltre notre auteur avec les armes qu'il nous fournit lui-même? Il ne faudroit pour cela qu'un quart d'heure de lecture. Car dès la cinquième , la sixième et la huitième de ses propositions ^ il établit des principes qui sont incompatibles avec la doctrine reçue. Quel charme « quel enchantement a-t>il répandu sur ces propositions et sur une demi**douzaine de définitions et autant d'axiomes « qu'on ne puisse dire : voilà son premier faux pas , voilà le paralogisme î il consiste en tel abus» en telle équivoque? Je vous avoue , mon révérend père, que je ne puis comprendre comment, depuis le temps que vous faites servir avec tant de force et de justesse les connoissances métaphysiques aux vérités de la religion , vous avez pu ou ne compter pour rien l'auteur dont il s'agit , ou , le comptant pour quelque chose, ce qu'il mérite bien assurément, ne pas le réfuter de la seule manière qui pouvôit désabuser les gens qui croient l'entendre. Car enfin les objections vagues, les inductions, ne détruisent pas, parmi les géomètres , un système régulier et géométrique. Si je n'étois autant en garde que je te suis contre les pt*éjugés, j'aurois quelquefois de la peine à me défendre de celui que vos ouvrages et vos lettres font naître tour à tour dans mon esprit. D'un côté, je ne puis voir tant de pénétration et de lumières, tant de justesse d'esprit et tant de dt*oiture de cœur» et n'être point tenté de croire, sans autre examen.
que ce que vous condamnez comme faux ne §auroit éviter de Têtre ; de Fautre , je ne saurois songer aux instances que je vous fais inutilement, depuis près d'une année, de me montrer en rigueur géométrique le paralogisme d'un système que l'intérêt public et particulier vous engagent de détruire, sans être un peu porté à croire qu'il faut qu'il soit invincible de front , puisque vous ne jugez à propos de le combattre qu'indirectement. Mais aucun de ces motifs ne me déterminera jamais à le rejeter ou à l'admettre. L'un et Fautre seroit également opposé à vos sages maximes. Je suis résolu de les suivre et de ne me rendre qu'à révîdence toute pure. Pour cela j'ai tâché d'appliquer à la méthode de l'auteur ce que vous ne m'avez dit dans vos lettres que d'une manière générale ; j'ai rassemblé toutes les observations et tous les secours que je pouvois tirer de vos ouvrages et surtout de l'Entretien du philosophe chrétien avec le philosophe chinois , que vous m'aviez indiqué. Mais quelque attention que j'y aye apportée , je n'ai pas trouvé que vos objections fussent capables de renverser Ivs démonstrations de l'auteur. Souffrez, s'il vous plaît, mon révérend père , que je vous en dise les raisons et que jo tâche de justifier ma résistance.
« Vous tue marquez , dans votre dernière lettre , ce que vous m'aviez fait l'honneur de m'écriredans la précédente, que la principale cause des erreurs de l'auteur écpit qu'il confondait les idées qui sont étemelles , immuables ^ nécessaires s avec les objets dont elles sont les archétypes, >lais j'avais répondu à cela en vous demandant la grâce de me montrer en quel endroit et comment il étoit lonihô dans cette faute.
« Vous ajoutez une ou deux objections contre son unité de substance, qui semblent tomber sur la onzième où la quatorzième proposition , mais dont la solution et le dénoûment ne dépendent en effet que de la cinquième ou plutôt de la quatrième. Votre objection est prise du pied cube d'étendue, qui est bien une partie d'une plus grande étendue , mais qui n'en est pas la modification , de mémo que , dans les nombres , 2 est bien la moitié de li , mais non pas sa modification; deux pistoles, par exemple, sont la moitié de quatre pistoles et non leur modification. Parce qu'on peut , dites-vous , penser au pied cubique d'étendue sans penser à autre chose , à deux pistoles sans penser à quatre pistoles , vous concluez que ce sont tout autant de substances, et partant, etc. Il faut donc tâcher d'éclaircir cette quatrième proposition , d'où il me semble que dépend la solution de la difficulté.
» L'auteur y prouve d'une manière concise et métaphysique que deux ou plusieurs choses distinctes ne sauroient être distinguées entre elles que par la diversité de leurs attributs ou par celle de leurs modifications ; et il se fondoit sur ce que tout ce qui est est en soi ou en un autre , substance ou mode \ Là-dessus on objecte qu'iY confond la diversité avec la distinction y que des substances de même attribut ou de même essence peuvent être distinctes sans être diverses, e4 cela par leur propre être, par leur nombre et en ce que l'être de l'une n'est pas l'être de l'autre , et on demande si Dieu ne powiroit pas produire deux pei'les si semblables que non-seulement les
' LV'dition : « est on soi ou «'ii une aulf'e sitbstatwe ou mod*. »
hommes ne pourvoient découvrir nulle différence , mais même qu'il n'y en aura aucune ni dans leur essence ni dans leurs accidents. C'est ainsi que le P. Lamy ^ altaque cette proposition dans sa réfutation prétendue géométrique du système dont il s'agit, et c'est aussi la manière dont elle est combattue par la plupart des gens qui ne sont ni assez métaphysiciens, ni assez en garde contre les illusions de rimagination. Il me seroit très-inutile de coucher ici par écrit tout ce qu'il faudroit leur répondre pour les mettre au fait, et il me suffira avec vous, mon révérend père, d'énoncer les principes sur lesquels je crois que la proposition et la démonstration de l'auteur sont appuyées.
« l"* Quand on parle de distinction en métaphysique , cela se doit presque toujours entendre de celle qu'on appelle réelle , c'est-à-dire de celle qui consiste dans ce que l'esprit aperçoit en deux ou plusieurs choses, qui fait que l'une peut être et exister indépendamment de l'autre. Ainsi un auteur tel que le nôtre, qui écrit d'une manière courte et savante, n'est pas obligé d'avertir ses lecteurs, dans des propositions semblables à celle dont il s'agit, qu'il ne parle pas de la diversité , mais seulement de la distinction proprement dite.
« 2° L'être ou l'existence des substances n'est distingué de leur essence que par abstraction , dans l'esprit seulement ; et il n'y a nulle distinction réelle, hors de l'entendement, entre le propre être d'une substance et son essence, car elle n'existe que par cela même qui constitue son être.
» 3° Le nombre n'est pas un signe de distinction , car
' Le nouvel Athéisme renrené, ou réfutation du système do Spinoza, in-l!2, 169(>.
i 96 GORRESPON J>ANGE
TcKprit ne peut nombrer qn*après avoir distingué, ni affirmer , de deux ou plusieurs choses , qu'elles sont deux 00 plusieurs, qu'après avoir aperçu qu'elles sont distinctes.
« 4° Deux affections d'une même essence , par exemple, deux perles telles qu'on les suppose, quand elles ne seront plus distinguées par elles-mêmes ou par leur diversité , le seront toujours par les modifications et les accidents qui les environnent ou qui les séparent. Que si vous anéantissez toutes ces modifications, et par conséquent tous leurs rapports de distance et de position , il est évident qu'elles seront absolument identifiées, ou plutôt que la supposition de deux perles et en général de deux affections distinctes, sans qu'aucune modification ni accident intérieur ou extérieur les distingue, renferme l'absurde et l'impossible ; et c'est donner à la puissance de Dieu un objet chimérique et contradictoire que de la faire intervenir pour en établir la possibilité.
« Mais, dira-t-on, pourquoi deux affections et deux substances ne sauroient-elles être distinctes ou exister en elles-mêmes indépendamment l'une de l'autre sans que l'esprit humain n'y puisse apercevoir aucun signe de distinction? Cet esprit est borné, et par conséquent il peut y avoir une infinité de choses qui existent qu'il ne conçoit pas. Voici la réponse.
« L'esprit est borné, il est vrai, et partant il ne suit pas de ce qu'il ne conçoit pas une chose qu'elle n'existe point; mais quand il aperçoit de l'absurdité dans cette existence, en sorte que l'idée de la chose supposée existante renferme contradiction , on peut et l'on doit assurer , à moins qu'on ne veuille renoncer à toute raison et tomber dans le pyr-
rhonisnie le plus extravagant, on peut^ dis-je, assurer qn^elie n'existe point. Or c'est ce que je pense avoir suffisamment éclaire! i l'égard de la supposition de deux afTertions distinctes sans qu'aucune modification les distingue. Pour les substances, outre qu'il seroii assez dangereux d'introduire dans la métaphysique une distinction qui ne saoroit être aperçue par l'esprit, il n'y a qu'à considérer qu'elles ne pourroient être distinguées , terminées et séparées entre elles que par d'autres substances de même nature qu'elles ou de différente nature. (!e ne peut être par les premières. Quel genred'étreseroit-ceque cette séparation entre deux substances semblables par une substance semblable? Je ne saurois Jamais voir là que la même substance. Ce ne peut être aussi par les secondes, car des substances de différents attributs ne sauroient se séparer, se terminer , ni en aucune manière agir les unes sur les autres. Donc, n'y ayant dans la nature que des substances et des modifications de substances, il est vrai de dire qu(* deux ou plusieurs choses ne sauroient être distinguées, ni entre elles ni par l'esprit , que par la diversité de leurs attributs ou par celle de leurs affections.
« Cela posé, mon révérend père, il suit nécessairement qu'il est Impossible qu'il y ait dans la nature deux substances de même essence ou de même attribut, et que toute substance est infinie , comme l'auteur le démontre dans les propositions 5 et 8 ; et par là toutes les objections que vous tirez du pied cube d'étendue que vous dites qu'on peut concevoir seul comme substance, des nombres nombrantset nombres, des deux pistoles qui ne sont point la modification de quatre pistoles mais la moitié , toutes ces
objections, dis-je, tombent, ce me semble, d'elles-mêmes. n Quil me soit, je vous prie, encore permis de vous représenter que le pied cube dont vous parlez, sans autre, modification de retendue que la figure cubique , est une pure abstraction et un être mathématique qui n*a jamais existé hors de Tesprit. Car, comme il n'y a point de rondeur sans corps rond qui soit ou pierre ou bois, ni enfin, comme vous dites dans vos ouvrages, aucunes formes ni qualités abstraites , il ri*y a point non plus de pied cube d'étendue toute pure actuellement et hors de l'entendement. L'esprit voit toutes les figures possibles dans l'étendue, comme il voit toutes les idées possibles dans la pensée. Il voit ces substances ou ces attributs de substances comme infinis et indivisibles, tant qu'il les considère indépendamment de tout mode ; mais il les voit finis et divisibles, ou capables de multitude , dès qu'il termine l'idée qu'il en a par quelqu'une des modifications dont leur existence renferme la possibilité.
«( Ces modifications sont elles-mêmes le sujet de ce qu'on appelle division, durée, mesure, figure, nombre, quantité; mais si vous séparez toutes ces choses de leur sujet, ce ne sont plus que de pures abstractions et des manières de penser- qui ne renferment aucune réalité objective. Vous voyez aussi par là , mon révérend père, que, selon ses principes , l'auteur ne doit pas nier qu'il n'existe et qu'il n'y ait d'autres hommes avec lui , comme vous l'inférez dans vos objections. Il soutient seulement que l'homme, en tant que tel , n'est qu'une modification de substance, ot non une snhslance ; ce qui suit nécessairement de la précédente.
(c Je vais maintenant vous rendre compte de ce que j'ai trouvé dans l'Entretien du philosophe chrétien avec le philosophe chinois. Pour le faire plus brièvement , je ne m'arrêterai point aux beautés que j'y ai remarquées, ni à tout ce que vous dites d'abord de l'être par soi , qui peut parfaitement s'accorder avec le système de l'auteur. Je ne crois pas même que je doive entrer dans la discussion de tous les endroits où vous établissez des sentiments diiïé> rents des siens, tels que sont ceux où vous traitez de l'intelligence , de la sagesse , et des actions de l'être par rapport à certaines fins que vous lui attribuez. Car il me semble que ce n'est que par des inductions , ou par des raisons a posteriœn, que vous prouvez que ce sont des perfections, que l'idée du premier être renferme. Or, l'auteur ayant démontré le contraire a priori , et ses démonstrations demeurant dans tout leur entier, il seroit inutile d'insister davantage là-dessus.
« Mais je ne saurois passer sous silence l'article qui regarde l'étendue et l'idée de l'étendue : c'est un point décisif entre vous et l'auteur en question , et vous êtes le seul , que je sache, mon révérend père, qui en ait jamais bien senti l'importance , parmi tous ceux qui ont traité les matières de théologie et de métaphysique. D'un côté, vous avez été convaincu que l'idée de l'étendue renfermoit l'existence nécessaire et l'infinité objective, et par conséquent qu'il falioit regarder cette étendue comme une des perfections et des réalités qui constituent l'essence divine ou de l'être infini et nécessaire. De l'autre, vous avez vu qu'on ne pouvoit faire Dieu étendu de l'étendue des corps , sans ruiner toutes les notions que la religion d'au-
jourd'hui mm en donne. Il a donc fallu chercher une théorie qui peut conserver à retendue ses propriétés , et satisfaire à tous les inconvénients qui peuvent 8*en ensuivre. Pour le faire, vous avez admis en Dieu une étendue infinie et nécessaire , archétype de tous les corps, et vous Tavez appelée intelligible, parce qu*il n'y a queTesprit proprement dit qui puisse Tapercevoir. Mais retendue des corps, vous la nommez créée « locale et sensible , parce qu'elle est finie , qu'elle frappe lessens et l'imagination, etqu'elle doitêtrepar là hors de l'essence divine. Vous avez manié et tourné cette idée dans vos ouvrages de cent façons différentes : celle qui se trouve ici dans l'Entretien des deux philosophes n'est pas une des moins ingénieuses. Mais j'ose vous dire, mon révérend père , que , si vous voulez bien faire attention aux raisons que j'ai et que j'eus l'honneur de vous envoyer dans ma dernière lettre pour ne pas la recevoir, vous trouverez peut-être que je n'ai pas tout à fait tort. J'ajouterai encore ici une réflexion qui me paraît prouver manifestement que cette distinction d'étendue intelligible et d'étendue créée ne sert qu'à confondre les véritables idées des choses , et que ce que vous appelés étendue intelligible n'est, à la rigueur, et selon toutes les propriétés que vous lui ^ attribuez , que l'étendue proprement dite , ou la substance dont votre étendue créée n'est autre chose que la modification.
« Il ne faut point se laisser éblouir parle mot d'intelligible ; toutes les essences des choses, les substances en tant que substances • considérées en elles-mêmes et indé-
' Edition : leur.
pendammeul de leurs modes, ne sauroient jamais être aperçues ni par les sens, ni par rimagitiation , mais par l'esprit seul , et ainsi elles sont purement intelligibles. Car l'étendue et la pensée, prises indépendamment de leurs manières d'être actuelles, ne sont que des abstraits *■ , et ce que l'esprit aperçoit de comnmn à tous les êtres modaux de chacun de ces attributs de la substance. La pensée n'existe point sans telle ou telle idée , sans telle ou telle voliiion , quoique ni telle idée ni telle volition ne consti^ tuent point la pensée, mais qu'au contraire ce soit la pensée qui constitue l'être des volitions en général ; et ainsi de l'étendue , etc. Il en est comme du mouvement, qui n'est qu'un abstrait et qui n'existe point hors de l'esprit , sans telle ou telle direction et sans telle ou telle vitesse. Car que seroit-ce qu'un mouvement sans direction et sans vitesse ou sans quantité? Cependant ce n'est pas plus la direction vers l'orient que celle vers l'occident qui constitue le mouvement, etc. Ainsi, encore un coup, les essences des choses sont purement intelligibles , et en ce sens il n'y a pas davantage une étendue intelligible, qui n'est pas le corps, mais qui est commune à tous les corps , qu'il y a une pensée intelligible qui n'est pas l'idée ou la volition , mais qui est commune à toutes les idées et à toutes les volitions. Voyons donc comment on |X)urra se dispenser d'avouer que les corps soient les affections et les modifications de l'étendue intelligible.
« Il n'y a dans la nature que des substances et des modifications de substances. Tout ce à quoi on peut penser
' Kilitiiui : i/u'ahstruitea.
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seul et indépendamment de toute autre chose est subslaiicc ; tout ce à quoi on ne sauroit penser seul , et sans renfermer dans ridée qu'on en a quelque autre chose sans laquelle il ne peut exister ni être conçu , est nécessairement modification , et modification de cette chose que renferme son concept. Or l'idée de tout corps renferme celle de l'étendue intelligible , comme constituant son essence , ou sans laquelle il ne peut ni exister ni être conçu. Donc tout corps est la modification de l'étendue intelligible , ou l'étendue intelligible est le sujet, l'essence ou la substance de tout corps. Donc, si l'étendue intelligible est en Dieu, tout corps est la modification de l'essence divine , ou l'essence divine est la substance de tous les corps. Donc les noms (ii essence représentative ^ de participable par les créatures et ^'archétype des corps ^ etc. , que vous lui donnez , et qui semblent sauver ou adoucir la conséquence , étant bien entendus, se réduisent à ceux de substance ou d'essence des corps : à moins que vous ne fassiez voir que l'étendue qui est renfermée dans le concept des corps, sans laquelle ils ne peuvent ni exister ni être conçus , el de laquelle il est évident que les sens ni l'imagination ne sauroient être touchés, mais l'esprit seul, est une autre étendue que celle que vous appelez intelligible.
« Excusez, je vous supplie, mon révérend père, et la longueur de cette lettre, et le malheur que j'ai de n'avoir pu encore m'accorder avec vous sur cette matière. J'aurois bien voulu éviter de vous faire un détail des di£Bcultés qui m'en empêchent , mais il m'a semblé * qu'en ne me
' L'édition ne donne point: mais il m'a semblé, ce qui rend la pli l'ose inintelligible.
rendant pas à des sentiments si respectables, une certaine brièveté ne me convenoit point, et que je ne pouvois moins faire que de vous exposer sans réserve toutes mes raisons.
« Cela n'empêchera pas que je ne conserve toujours une très-vive reconnoissancedeThonneur que vous m*avez fait , et que je ne travaille encore en mon particulier à découvrir le paralogisme tant désiré. Je me flatte aussi que vous ne me refuserez point la permission de vous consulter quelquefois sur d'autres sujets qui ne pourront pas vous distraire considérablement de vos occupations , ni vous engager à écrire de longues lettres. Les moindres de vos paroles seront toujours pour moi d'un prix inestimable. Je suis avec un profond respect, etc.
« Apostille, Si vos occupations, mon révérend père, vous permettoientd'écrire quelques lignes, vous m'obligeriez sensiblement de m'apprendre, avec l'état de votre santé, celui de la défense de votre système de la grâce. Je dois en envoyer chercher quelques exemplaires, dès qu'elle sera imprimée. Je souhaiterois bien aussi de savoir si c'est le livre de Y Action de Dieu sur la Créature qui vous donne {un mot illisible^) ^ et ce que vous pensez de cet ouvrage qui fait tant de bruit dans le monde. »
Remise à la poste le 6 mai 1714. — 4 feuinels 1/2; 10 pages avec raposlille.
Eu recevant cette lettre, développée et pressante, Malebranche sent enfin le besoin de répondre sérieusement, et cette fois sa lettre a presque l'étendue de celle de Mairan. Mais quel en est le fondement ? Toujours la théorie des
' Édition : le dernier.
idées et la distinction de Téiendue réelle et de Tétendue intelligible. Spinoza a raison de n'admettre qu'une seule
substance, avec toutes les conséquences de cette doctrine,
si l'étendue est en effet nécessaire, éternelle, infinie, etc. ; car cette étendue infinie ne peut être autre que Dieu luimême, l'être infini, éternel et nécessaire, en tantqu'éiendu. Mais il n'est pas vrai que l'étendue soit nécessaire, éternelle, infinie : ces caractères n'appartiennent qu'à l'idée de l'étendue , idée qui seule est l'objet de notre esprit et celui de l'entendement divin. La condition de la perception pour Tesprit est la môme que celle de l'impulsion pour les corps , le contact ; et , le corps ne pouvant toucher l'esprit , il s'ensuit que l'esprit ne peut apercevoir le corps qu'au moyen de quelque autre chose qui le touche et le modifie directement : cet objet intermédiaire est l'idée. L'éti^ndue réelle, le monde, ne peut être l'objet immédiat de l'esprit , parce qu'il ne peut affecter l'esprit, agir en lui , dit Malebranche. L'étendue intelligible est le seul objet de l'esprit , parce qu'elle seule l'affecte. Or , le monde intelligible n'a pas été créé ; c'est d'après lui que Dieu a créé le monde réel. L'idée a les caractères de l'être même dont elle participe ; elle est nécessaire , éternelle, infinie ; elle est l'essence de Dieu , « non selon sou être absolu, mais en tant que renfermant, entre toutes ses réalités et perfections infinies, celle de l'étendue ; car Dieu est
partout Le monde intelligible est en Dieu, est Dieu
même ; car ce qui est en Dieu est substantiellement tout Dieu. Il n'en est point une modalité, parce qu'il n'y a point de modalité dans Tinfini, de néant dans l'être, ou qui termine l'être infini. Dieu est tout ce qu'il est, partout où il
est, dana tout ce qu'il est La matière par elle-même
n*a point d'efficace ; elle ne peut donc agir sur Tesprit : mais rétendue Intelligible, Vidée, a son efficace; car tout ce qui est en Dieu est efficace. L'idée agit sur l'esprit ; puis, quand les yeux sont ouverts et que les impressions sensibles ont lieu, l'idée, d'intelligible qu'elle étoit, devient sensible, c'est*à-dire, elle affecte l'âme de perceptions sensibles, etc Les idées seules sont efficaces, parce que ce
sont l'essence du Tout-Puissant Les idées ne sont pas
différentes substances, car elles sont en Dieu, et tout ce qui est en Dieu est Dieu tout entier. Il est un et tout. »
Ne croirait-on pas entendre Spinoza s'expliquer luimême sur les rapports de Dieu et du monde? Ce sont presque les mêmes termes. Mais Spinoza parle du monde réel , et Malebranche du monde intelligible.
Malebranche engage Mairan à se défier un peu de ses habitudes géométriques et de la méthode de démonstration ; car la démonstration ne s'applique qu'à des idées parfaitement claires, tandis que ce qui est de Dieu ne l'est pas; et il termine par un apologue entre un philosophe, un géomèlre et un goutteux, les deux premiers prouvant au troisième qu'il n'a pas et qu'il ne peut pas avoir la goutte, et le défiant aussi, comme faisait Mairan, de montrer précisément le défaut de la démonstration.
« Trois personnes se trouvent ensemble, un philosophe, un géomètre , un goutteux. Le géomètre dit au goutteux : vous croyez que vous avez la gouite , mais il n'en est rien, je vous le démontre. La douleur ne peut être causée que par votre corps, ou par votre âme, ou de Dieu seul. V Elle ne peut être causée par le corps, car votre corps
ne peut agir sur votre âme, demandez-le à monsieur le philosophe ; 2° ce n*est pas votre âme qui se tourmente elle-même ; car, si la douleur dépendoit de vous , vous n'en souffririez jamais; 3° enfin ce ne peut être Dieu, c^r Dieu ne la connoît pas la douleur ; certainement Dieu ne tire ses connoissances que de lui-même; or il n*y a point en lui de douleur, il seroit malheureux, il ne peut pas donc en vouloir produire en vous puisqu'il ne sait ce que c'est. Cela est démontré, demandez-le au philosophe, on montrez-, nous précisément le défaut de la démonstration. Je sais qu'elle est fausse, répond le goutteux , et que vous vous moquez de moi. — Adieu. Le vrai fidèle fait comme le goutteux, il n'écoute pas seulement ceux qui attaquent la foi de peur d'être embarrassé par des objections qu'il ne pourroit pas résoudre, car perdre la foi c'est tout perdre. >«
On ne trouverait pas, dans tous les écrits de Malebranche , un autre passage où fut mieux marqué le caractère particulier du Platon français , la grâce unie à l'élévation. Toute cette lettre est certainement un abrégé précieux de la doctrine de l'auteur de la Recherche de la vfTÎté et des Entretiens métaphysiques.
Mais cette grâce et cette élévation ne touchent pas notre géomètre. Comme il le dit lui-même, on n'est plus maître de ne raisonner plus , quand on a une fois raisonné jusqu'à un certain point; et, malgré les plaisanteries de son illustre maître , l'écolier respectueux , niais loyal et ferme, se plaint toujours que Malebranche attaque Spinoza par des voies obliques et non pas directement , et qu'on ne lui montre pas le paralogisme duquel tout doit dépendre. Il ne se gêne guère pour donner à Maie-
branche une sorte de modèle de la polémique à instituer contre Spinoza, en attaquant directement l'étendue intelligible, en la réduisant à la substance étendue , et en démontrant, avec tout Tappareil des formes géométriques, que cette substance étendue a le caractère d'infinité que Malebranche n'accorde qu'à l'étendue intelligible , et que la conséquence rigoureuse de cette doctrine est celle de l'unité de substance. Mais lui-même semble s'apercevoir de l'inutilité de ses efforts pour amener Malebranche à une discussion réglée. On sent croître de lettre en lettre sa confiance dans le système de Spinoza , et on peut déjà pressentir que le disciple de Malebranche finira par être le successeur de Fontenelle et l'ami de Voltaire.
Malebranche , un peu surpris de la résistance et même de l'attaque de son correspondant, ne voit guère plus qu'une chose à lui répondre : c'est qu'il n'entend pas la lettre de Mairan, et que Mairan ne semble pas avoir entendu celle à laquelle il répond. Il développe de nouveau sa théorie des idées : « L'idée de l'étendue est infinie, mais son idéatum [expression de Spinoza] ne l'est peutêtre pas; peut-être n'y a-t-il réellement aucun idéatum. Je ne vois actuellement que l'idée , et non Tidéatum , et je suis persuadé que l'idée a été une éternité sans idéatum. L'idée est éternelle , infinie , nécessaire et efficace même ; car il n'y a que l'idée qui agisse sur les esprits : mais je ne vois point immédiatement l'idéatum ; je ne sais que par une espèce de révélation qu'il y en a ; en un mot, je puis concevoir qu'il n'y en a point L'expérience apprend qu'un manchot sent une main qui lui fait mal , et il n'a plus la sienne. C'est donc l'idée de sa main qui l'af-
flige, et non l'idéatum. » Quant au principe cartésien : Il faut aflSrmer d'une cliose ce que l'on conçoit être renfermé dans son idée , ce principe n'est incontestable que par rapport aux idées qu'on voit immédiatement et directement, et non par rapport aui choses qu'on ne voit point en elles-mêmes. Il est bon surtout dans les mathématiques pures, qui ne considèrent que les idées. La démonstration ne peut avoir lieu que dans certaines limites , et non au delà, iVialebranche finit par prier Mairan de s'adresser à l'auteur de toute vérité et de laisser là une correspon* dance qui ne les conduit à rien , s'excusant toujours sur l'impossibilité de philosopher par lettres, comme il l'avait dit en commençant, et comme nous l'avons vu dans sa lettre à M, de Torsac sur l'immortalité de l'âme S
Voici, dans leur ordre, les trois lettres que nous venons d'analyser :