‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 35 sur 115 · I. August, opp., tom. s, Append · texte numérisé non relu

I. August, opp., tom. s, Append

ne diffère guère de celle de Raban et de Boëce ; quelquefois elle va plus loin dans le même sens.

Selon noire auteur, les genres et les espèces ont un seul et même sujet, a savoir, telle ou telle chose. Sous le point de vue de l'existence, cette chose est individuelle, sensible, matérielle ; mais le point de vue de la conception est tout différent. Eu effet, l'intelligence conçoit un genre comme étant commun à plusieurs choses individuelles , et pnr conséquent comme n'étant pas exclusivement renfermé dans l'une d'elles : eu ce cas les genres sont conçus comme universels et incorporels. Le caractère du système de Platou est de ne pas admettre seulement la notion des universaux dans l'intelligence, mais leur existence indépendante en dehors des choses individuelles et corporelles1.

Arrivant aux trois questions dans lesquelles se décompose le problème général de Porphyre , sur la première question , si les genres et les espèces ont une existence réelle, l'anonyme répond avec Boëce, daus son premier commentaire , qu'assurément ils existent , puisque sans eux rien ne serait; et il n'a pas l'air de se douter plus que Boëce que cette réponse, sérieusement examinée, ne serait pas très-facile a concilier avec l'opinion formellement exprimée dans le passage précédent 2.

1. Fol. -56 recto. « fienora et species, id est universalc et singulare , unum quidem subjectum babent. .Subsistunt vero alio modo, intelliguntur alio. Et suntineorporalia; scdsensibilibus juncta subsistunt inscnsibilibus, et tune est singulare ; intelliguntur ut ipsa substantia, ut non in aliis esse suum habentia, et tune est universalc. Sed Plato gênera et species non modo intelligi universalia, verum etiam esse atquc prœter corpora subsistera putat »

2. lllud quidem sive subsistant. Prima qnsstio est utrum gênera et species verc sint. Sed scicudum est quod non esset disputatio de cis si non

Sur la seconde question , si les genres et les espèces sont matériels ou immatériels, notre anonyme s'explique plus nettement que Raban-Maur. Les genres, dit-il , sont matériels ou immatériels selon le point de vue sous lequel on les considère. Sous le point de vue de l'existence, comme ils n'existent substantiellement que dans les choses sensibles et matérielles, on peut dire qu'ils ne sont point immatériels; mais ils le sont si on les considère sous cet autre point de vue, que le genre est commun a plusieurs espèces , comprend sous lui plusieurs espèces. A ce titre, l'espèce aussi est incorporelle, l'espèce homme, par exemple, si on ne la considère que par cet endroit qu'elle est comprise sous le genre, car pouvoir être compris sous un genre n'est rien de matériel ; et a ce titre encore, la différence est immatérielle; par exemple, le quadrupède, si ou le considère non pas en lui-même, mais en tant que différent du bipède, et ainsi du reste : c'est-à-dire, en d'autres termes, que les genres comme les espèces et les variétés n'existent que comme des abstractions de l'esprit, et que c'est en cela seul que consiste leur immatérialité *.

Sur la troisième question , si les genres existent hors des choses ou dans les choses , l'auteur se prononce moins directement que sur la question précédente. En tant

vere subsistèrent; nam res omnes quac vere sunt, sine eis non esse pos-

Mllll, »

-I. « An corporalia ista sint an incorporalia. Quoi! dnobus niodis accipitur. Nam genus si in eo quod genus sit, non quod res natura constat consideralur, seiuper incorporale est; verbi gratia, si substantia non consideratur in eo quod substantia est, sed in eo quod sub se species liabet, incorporalis est. Item si species quoe est homo consideratur tantummodo in eo quod sub génère est, est incorporalis et ipsa; eodem modo et differentia quadrupes non respicitur quod sit quadrupes differentia , sed unde a bipède differl, ac per hoc et ipsa incorporalis est. Similiter de ca?teris accipiendum est. »

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qu'immatériels, les genres peuvent exister hors des choses, mais cela n'empêche pas qu'ils ne puissent aussi exister dans les choses, comme L'âme dans le corps, de telle sorte qu'ils soient à la fois inséparables des corps sans cesser d'appartenir aux êtres immatériels. Comme existant dans les choses, on peut les comparera ces dimensions des corps qui sont immatérielles, puisqu'elles ne tombent pas sous les sens , et qui pourtaul n'abandonnent jamais les corps; et d'un autre côté, on peut aussi les comparer à l'âme qui vit dans le corps sans y être nécessairement attachée : question ardue sur laquelle Porphyre déclare qu'il veut garder le silence1.

Un autre passage confirme ce que nous avous déjà vu dans le commentaire de Raban-Maur, qu'il y avait a cette époque des philosophes, plus platoniciens que Raban et notre auteur, qui n'admettaient point cette solution équivoque, que les genres sont à la fois corporels et incorporels, et qui pensaient qu'ils sont seulement incorporels. Cette autre école s'appuyait aussi sur Porphyre et essayait de le mettre de son côté 2.

\. « Aeceptio ( le manuscrit : exceptio ) itaquo incorporalitatis génère fit quod et prêter corpora separatum esse possit et corporibus jungi patiatur, ut anima, sed ita ut, si corporibus juncta fuerint, inseparabitia sint a corporibus neque ab ineorporalilms separentur, et utrasque in se contineant potestates. Nam si corporalibus junguntur, talia sunt qualis illa prima versus terminos incorporalitas quœ nunquam discedit a corporc. Si vero incorporalibus, talia sunt qualis est animas quf nunquam corpori copulatur. nie se Porpbyrius tacere poUicetur. »

2. « Hi qui penus et speciem iucorporalia solummodo dicunt, iioc probare videntur Porptiyrii ipsius sententia, qui, veluti jam probato quod incorporca sint, ita ait: eluirwn separala an Ipsis sensibilibus juncta. Quod et si ha'c aliquando corporalia exlilissent, ahsurdum esset quaerere utrum (le manuscrit : utrum iucorporalia sej.) sejuncta essent a sensibilibus, au juncta, cum sensibilia ipsa sint corpora. »

L'auteur revient encore sur sa comparaison de l'immatérialité des genres avec celle des dimensions du corps. Les dimensions d'un corps n'existent que daus ce corps, et cependant on les conçoit comme étant immatérielles , par exemple, la surface ; et c'est là le premier degré de l'immatérialité , la première transition du corporel à l'incorporel. On peut comparer à cette immatérialité celle du genre et de l'espèce. L'animal et l'homme conçus abstracti veinent sont immatériels , mais ils sont corporels dans les individus dans lesquels seuls ils existent *,

La conclusion de l'anonyme est exactement celle de Boëce que déjà Raban avait adoptée : le genre n'est pas autre chose qu'une conception formée de la ressemblance de plusieurs espèces comparées entre elles 2.

Il résulte de ces différents passages, qu'au dixième siècle comme au neuvième, les premières parties de VOrganum étaient connues et étudiées daus la traduction de Boëce, et commentées à l'aide des commentaires de ce même Boëce ; que le problème posé par Porphyre dans les premières lignes de l'Introduction excitait déjà quelque attention ; que la solution péripatéticienne répandue par Boëce prévalait généralement , mais qu'il y avait pourtant à côté de celle-là une solution différente , qui , sans être aussi accréditée, avait aussi ses partisans. Voilà donc

\. « ... Termini cum sint semper circa corpora quorum termini sunt, incorporel tamen intelliguntur, sicut est epiphania (sTTttpâvcta) ; et haec prima incorporalitas, primus transitus a corporibus ad incorporea... Huic ergo incorporalitati assimilatur generis et speciei incorporalitas. Nam, verbi gratia, animal et hoiuo, licet per se intellecta incorporalia sint, in individuis tamen quibus subslaut corporalia sunt. »

2. « Geuus est cogitatio collecta ex singularum similitudine specierum. »

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deux doctrines, deux écoles eu présence au neuvième et au dixième siècle. Mais il ne suffit pas que deux opinions soient déjà dans un temps pour appartenir à l'histoire. Le réalisme et le nominal isme étaient sans doute en germe, et dans la phrase de Porphyre et dans le commentaire de Boëce et dans celui de Raban-Maur et dans les notes marginales de notre anonyme; mais leurs vrais principes avec leurs nécessaires conséquences étaient profondément ignorés , leur rapport à toutes les grandes questions religieuses et politiques n'était pas môme soupçonné. Ce n'étaient encore que deux manières différentes d'interpréter une phrase de Porphyre, qui restaient inaperçues dans l'obscurité de l'école et vivaient assez bien ensemble sous la foi de leur insignifiance commune ; mais en se connaissant mieux , en grandissant et en se développant, ces deux interprétations étaient appelées à soulever des discussions mémorables , à troubler l'Église et l'Etat, et à prendre ainsi leur rang dans l'histoire.

Comment s'est opérée celte métamorphose? comment le péripalélisme indécis de Boëce, de Raban-Maur et de l'anonyme est-il devenu cette doctrine altière qui rompit d'abord en visière avec toutes les doctrines et toutes les puissances du temps? C'est le onzième siècle qui a mis au monde le nominal isme. Tout était préparé pour cet enfantement. L'esprit humain, formé pendant plusieurs siècles dans les écoles fondées par Charlemagnc, sous la discipline de la dialectique péripatéticienne et d'une théologie sublime, était mûr pour les questious sérieuses. Les événements de ce siècle disent assez quel était son esprit. La lutte naissante du sacerdoce et de l'empire, de Henri IV et de Grégoire VII, annonçait les luttes morales

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qui se préparaient dans l'intérieur même du moyen âge, et le siècle de Bérenger pouvait bien être celui de Roscelin.

Nominalisme de Roscelin.

Du Boulay a le premier cité, et, d'après lui, la plupart des historiens de la philosophie répètent cette phrase d'une vieille chronique, qui raconte les faits écoulés depuis le roi Robert jusqu'à la mort de Philippe Ier : « In « dialectica ni potentes extiterunt sophistae : Joannes, qui « eaindem arlem sophisticam vocalem esse disseruit; Ro- « bertus Parisiacensis, Roscelinus Compendiensis. Arnul- « fus Laudunensis. Hi Joannis fuerunt sectatores, qui « eliam quam plures habuerunt auditores '. » L'auteur du nominalisme serait donc un certain Jean, qui aurait eu un bon nombre d'élèves, parmi lesquels aurait été Roscelin. Ce fait, s'il était bien certain, n'aurait rien d'étrange au onzième siècle, puisque déjà au neuvième et au dixième nous trouvons le principe du nominalisme, et que ce principe était dans Boëce lui-même. Selon Du Boulay, Jean, dont il est ici question, avait été le médecin du roi Henri Ier. Il était de Chartres, et il fut appelé Surdus, à cause de sa grande surdité. Ainsi Roscelin n'aurait pas, à proprement parler, inventé le nominalisme ; mais encore une fois, pour l'histoire, l'auteur d'une opinion n'est pas celui qui la soupçonne le premier, mais celui qui lui donne son vrai caractère en l'appuyant sur des preuves nouvelles, en eu tirant des développements nouveaux, surtout eu la répandant parmi les hommes. Or, à tous

\. Du Boulay, Histor. Univ. Par., t. i, p. -J43.

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ces titres, on ne peut mettre en doute que Roscelin ne soit l'auteur du nomiualisrae.

Si Roscelin s'était contenté de choisir dans les deux solutions indiquées par Porphyre du problème philosophique la solution péripatéticienne; s'il eût répété Boëce et Rahan-Maur, ou même si, comme son maître Jean, les universaux ayant été réduits par ses devanciers à de simples conceptions de l'esprit, il eût réduit à son tour ces conceptions a des produits du langage, a des mots, il n'eût été peut-être ni plus célèbre ni plus persécuté que Jean son maître et ses autres condisciples ; mais ce qui lit sa réputation et ses malheurs, c'est la hardiesse merveilleuse avec laquelle cet homme du onzième siècle alla d'abord presque aussi loin qu'Occam au quatorzième siècle. En effet, Roscelin a fait ces trois choses : 1° en philosophie il a établi le nominalisme; 2° il a transporté le nominalisme dans la théologie, et attaqué le dogme de la Trinité, sur lequel repose le christianisme; 3° enfin, passant de la philosophie et de la théologie à la politique, il a attaqué la plus grande puissance du temps, la puissance ecclésiastique, dans un de ses abus les plus répandus et les plus choquants.

Il n'est pas facile de se faire une idée nette de l'opinion philosophique de Roscelin. Othon de Freisingen dit seulement : « Roscellinum quemdam qui primus nostris tem- « poribus sententiam vocum inslituil '. » Jean de Salisbury, dans les deux endroits où il parle de Roscelin, ne nous en apprend guère davantage. « Alius 2ergo consislit « in vocibus, liect lucc opinio cum Roscelino suo fere

i. Voyez plus haut , p. 46.

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