‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 54 sur 115 · Polycraticus, lib. vu, c · texte numérisé non relu

Polycraticus, lib. vu, c

exagérations, et qui , participant ainsi et s' écartant de l'un et de l'autre, aspirait à les comprendre et a les surpasser tous les deux : cette école nouvelle est celle d'Abélard.

Entreprise d'Abélard.

Telle est la place d'Abélard dans la philosophie du douzième siècle. Formé d'abord, nous l'avons démontré, à l'école deRoscelin, il assiste ensuite au premier enseignement de Guillaume de Champeaux a l'école de Notre-Dame; il y étudie et y reçoit la doctrine réaliste. Il était donc en possession des deux doctrines contraires. Il pouvait les comparer, les critiquer l'une par l'autre, et il n'était pas homme à y manquer. S'il commence par se montrer disciple docile et même zélé de son nouveau maître, il n'oublie pas pour cela les leçons de l'ancien ; car, encore élève à I\"otre-Dame, il propose déjà contre la doctrine enseignée des objections, probablement empruntées au nominalisme, qui embarrassent le célèbre professeur; et dans le second enseignement de Guillaume, a l'école de Saint- Victor, l'écolier n'embarrasse plus seulement le maître, il le fait reculer, il lui arrache une concession importante, et lève enfin un nouvel étendard. Cet étendard nouveau appelle la foule, et au bout de quelque temps le nouveau système est victorieux a son tour ; il prend possession de l'école du cloître; et à travers les fortunes les plus diverses, tantôt dans la gloire et tantôt dans la persécution, par ses principes et par ses conséquences, par ses erreurs comme par ses vérités, surtout à l'aide de l'esprit d'indépendance ei de critique qu'elle représente et qu'elle propage, l'école d'Abélard éclipse toutes les autres écoles à Paris et dans

toute la France, pendant la première moitié du douzième siècle, et, parses disciples et ses adversaires , prolongesou influence à travers la seconde moilié de ce siècle, jusqu'à la fin de la première époque de la philosophie schoiastique. Il y a trois choses dans l'entreprise d'Abélard : 1° une polémique contre les deux écoles qui l'avaient précédé; 2° l'établissement d'une école nouvelle; 3° l'applicatiou de la nouvelle philosophie a la théologie, application qui faisait alors l'intérêt et l'éclat d'un système, comme le font aujourd'hui son caractère social et ses conséquences politiques. Or, de ces trois points, jusqu'ici un seul nous est bien connu, la théologie d'Abélard; mais sur le premier et sur le second, c'est-à-dire sur le fond même de l'entreprise, tout nous manque, et nous ne possédons d'Abélard que la phrase toute négative de Y Historia calamitatum. Lb, il nous apprend qu'il attaqua et renversa le réalisme de Guillaume de Champeaux, « patenlissimis « argumentorum disputationibus. » Mais quels étaient ces arguments évidents? il ne nous en dit pas un mot; pas un mot non plus de son opinion sur l'école nomiualiste; pas la moindre mention du système qu'il établissait sur les ruines des deux écoles rivales; et nous en sommes réduits sur tout cela à une tradition incertaine et au témoignage équivoque de Jean de Salisbury. Grâce à Dieu, nos manuscrits nous permettent aujourd'hui de combler toutes ces lacunes, de reproduire la polémique de notre philosophe contre les deux écoles qu'il voulait remplacer, et de faire connaître pleinement et d'après lui-même son propre système. Nous allons établir et développer ces deux points essentiels de l'entreprise d'Abélard avec tout le soin et toute l'étendue qu'ils réclament.

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