‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 59 sur 115 · Ibid. , p · texte numérisé non relu

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c'est ce qui nous a empêché , en parlant de ce dernier, de lui attribuer toutes les propositions nominalistes ici mentionnées; mais il est probable que la plupart lui appartiennent, et certainement le fond de toutes lui appartient. On y reconnaît l'esprit d'indépendance qui caractérise l'école nominaliste. Elle ne craignait pas d'affirmer que, si Arislote etBoëce ne sont point allés jusqu'au nominalisme, c'est que, par dissimulation et par mensonge, ils n'ont pas osé proclamer cette conséquence de leur doctrine; et elle soutenait que toutes les expressions d'Aristote et de Boëce qui ont une apparence réaliste ne sont que des figures sous lesquelles est véritablement renfermé le nominalisme. Voici ce morceau dans sou intégrité :

« Examinons ' cette opinion suivant laquelle les genres « et les espèces ne sont pas des choses, mais des mots, « universels et particuliers, pris comme prédicats et « comme sujets. »

« L'autorité affirme que les genres et les espèces sont « des choses. Boëce dit dans son second commentaire sur a Porphyre (a) : « On ne doit entendre par espèce qu'une « conception recueillie en vertu d'une ressemblance sub-

1. Mss. de Saint-Germain, fol. 44 recto, c. 2; 44 verso, c.\. Ouvr. inéd., p. 522-52 4. u Nunc illam sententiam quœ voces solas gênera et species universales et particulares prœdicatas et subjectas asserit et non res, insistanius. »

« Res quidcm gênera et species esse auctoritas affirmât et Boethius qui in secundo commentario super Porphyrium : « Nihil aliud species esse putanda est, nisi cogitatio collecta ex individuorum dissimilium numéro substantiali similitudine; genus vero collecta cogitatio ex specicrum siinilitudine. » Quod autem has similitudines res appellet, paulo superius aperte denionstrat : « sunt igitur hujusmodi res in corporalibus atque in

(a) Boeth. in rorphyr., pag. 56.

« stantielle sur une multitude d'individus dissemblables ; « par genre, une conception qui résulte de la ressem- « blance des espèces. » Que ces ressemblances soient « appelées par lui des choses, c'est ce que démontre « clairement un passage qui se trouve un peu plus haut : « « Il y a donc des choses de cette nature dans les objets « corporels et sensibles, mais elles sont conçues indé- « pendamment des objets sensible?. » Le même Boëce dit « encore dans son commentaire sur les Catégories (a) : « « Puisqu'il y a dix premiers genres des choses, il fallait « qu'il y eût aussi dix mots simples que l'on pût appli- « quei' aux choses simples. » Mais nos adversaires enten- « dent par genres des manières de parler (b). Cependant « Àristote, dans l'Interprétation (c), reconnaît des choses « universelles : « Parmi les choses, les unes sont univer- « selles, les autres sont singulières. » Mais ils expliquent « choses par mots. Nous lisons encore dans le commen- « taire de Boëce sur les Catégories (d) : « Quand je dis

sensibilibus. Intelliguntur autem prœter sensibilia. » Item idem Boetbius, in eommentario super Categorias, dicit : « quoniani rorum deeem gênera sunt prima, necesse fuit deeem tiuoque esse simplices voces çruœ de simplieibus rébus dieerentur. » Hi tamen exponunt gênera, id est manerias. Quasdam autem res universales ait Aristoteles in Péri ermenias : « rcrum aii.-c sunt universales, ali;e sunt singularcs. » Hi tamen exponunt reruiu, id est vocimi. Boetbius quoque in eommentario super Categorias : « cum dico animal, talem substantiam significo quœ de pluribus prœdicatur. »

(a) Boctb. in Pr.-edicam., pag. tl".

(b) « Hi lamen exponunt gênera, id est manerias. » Faute de passages analogues, il est très-difficile de déterminer avec certitude le sens du mot manerias, et nous ne donnons notre Interprétation que comme une conjecture.

(c) Aristot. edit R., t. ii, de Interpret., pag. 23. [d, Boeth. in Prsdicam., pag. 131.

« animal, je désigne une subslance qui s'affirme de j>lu- « sieurs. » Celle autorité affirme donc qu'il y a des « universaux, puisqu'elle parle d'une ciose affirmée de « plusieurs; ce qui est la définition de l'universel. Que « ce soient aussi des choses que l'on prend pour prédi- « cats et pour sujets, c'est ce que Boëce atteste en ces « termes, dans les Hypothétiques (a) : « La proposition ca- « tégorique énonce que la chose dont elle fait le sujet, « prend le nom de celle qui est le prédicat. » Ne pouvant « donc nier avec quelque raison des autorités si for- « nielles, ou bien on accuse l'autorité de mensonge, ou « bien en s'efforçant de l'expliquer on lui fait violence et « ou i'écorche. »

« Les mots ne sont ni des genres ni des espèces, ni « universels ni singuliers, ni prédicats ni sujets, puisqu'ils « ne sont aucunement ; car ce qui est purement successif « ne forme pas un tout réel ; nos adversaires sont d'ac- « tord avec nous sur ce point. Si donc les mots ne sont « pas, ils ne sont ni genres ni espèces, ni universels ni

Hœc auctoritas res esse universales asserit, cum dicat : de pluribus pr»dicari, quœ est diffinitio universalis. Quod aiitern res et prœdicata; et subjectœ sint, dicit Roethius in Hypotheticis, his verbis : » Itaque prœdicativa rem quam subjicit praedicatse ici nomen suscipere deelarat. » His autem tam apertis auctoritatibus rationabiliter obviarc non valeotes , aut dicunt auctoritates mentiri, aut exponere l^borantes, quia excoriare nesciunt, pellem incidunt. »

« Item voies nec gênera sunt nec species nec universales nec singulares nec prœdieatœ nec subjectœ, quia omnino non sunt. Kam ex bis quac per successionem fiunt, nullum omnino totum constare ipsi qui banc sententiam tenent, nobisemn credunt. Si ergo non sunt nec gênera nec species nec universales nec singulares nec prœdicata; nec subjectœ, et in omnibus

(a) Boeth. de Syllog. hypoth., pag. 607.

« singuliers, ni prédicats ni sujets. Mais ils disent qu'en « tout cela l'autorité ne s'est pas trompée, mais qu'elle a « menti. En outre, de même que la statue est composée « d'airain, qui en est la matière, et d'une figure, qui en « est la forme, de même l'espèce a pour matière le genre « et la différence pour forme : ce qu'on ne peut dire de « simples mots ; car l'animal est bien le genre de l'homme, « mais il n'y a point de mot qui soit la matière d'un « autre mot; l'un ne pouvant être dans l'autre ni être « fait de l'autre. Le mot homme n'est pas fait du mot « (mimai, et n'est pas eu ce mot. Mais ils disent que toute « cette locution n'est qu'une figure: que cette proposi- « tion : le genre est la matière de l'espèce, ne veut rien « dire autre chose sinon : ce qui signifie le genre est la « matière de ce qui est signifié par l'espèce; mais cela, « suivant eux-mêmes, est insoutenable (a). En effet, puis- « que, suivant eux, il n'y a rien que des individus, et que « cependant ces individus sont exprimés tant par des mots « universels que par des mots singuliers, animal et

hisdicunt auctoritatem mentitam,sednon deceptani esse. Amplius : quemadmodum statua constat ex are niateria, forma auteni figura , sic spccies ex génère niateria, forma autem diffcrentia, quod assignare in vocihus impossibile est. Nam cuni animal genus sit hominis, vox vocis nullo modo est altéra altcrius niateria; nam neque in qua sit neque de qua sit. Nam de hac voce animal non fit licec \ox homo, neque in ea. Sed aiunt liguram totam esse loculionem : genus est niateria speciei. id est : signilicutiun generia niateria est siguificati speciei. Sed hoc secunduni eos stabile est. Nam cuni liabeat eorum sententia niliil esse pnater individua, et hœc tanicn signilîcari a vocibus tain univcrsalibus quom singuluribus, idem prorsus signilicabil animal et homo ; unde hoc e converso vcre dici potest : signilicaluui speciei esse materiam significati generis Quod si

(a) Le manuscrit : Sed hoc secunduni eos stabile est. Lisez : non siabile est.

« homme signifieront absolument la même chose; d'où « il suit que l'on pourra renverser la proposition énon- « cée plus haut, et diie : que ce qui est signifié par l'esu pèce est la matière de ce qui est signilié par le genre. « S'ils l'accordent, et ils ne pourront raisonnablement s'y a refuser, ils sont contredits par Boëce, qui, au traité des « Divisions, donne pour marque de la différence du genre « et du tout (a), que le genre est la matière des espèces, « tandis que le tout a pour matière les parties. Or, si les « espèces sont la matière des genres, comme les parues « le sont du tout, il n'y a plus la différence : il y a iden- « tité. De plus, ce que signifie le genre ne peut être la « matière de ce que signifie l'espèce, si le genre et l'espèce « ont le même sens, ce que l'on a appelé non-différence; « car ce n'est pas la même chose qui se constitue elle— « même en prenant la forme. «Mais, nous dit Boëce (6), « le genre, en prenant la différence, passe à l'espèce. » « Une même chose n'est pas partie d'elle-même; car si « la même chose était à elle-même tout et partie, le

ipsi concédant , cum rationabiliter ncgare non possint, lœdunlur a Boethio in Divisionibus, qui in hoc osteudit differentiam divisionis generis et totius, quod genus materia est speciebus, totius vero materia sunt partes. Quod si œque ut partes totius, ita speeies sunt materia generum, non utique in hoc differunt , imo conveniunt. Amplius : signilicatum generis signiûcati speciei materia esse non potest, cum prorsus idem sint in sententia, quod indifferentia dictum est. Nam idem formam non suscipit ad se ipsurn constituendum ; sed, ait Bocthlus , « genus accepta differentia transit in speciem. » Nec idem est pars sui ipsius. Nam si idem sibi esset totum et pars, idem esset sibi oppositum : et de bis haclenus. »

(a) Boelh. de Divis., pag. 640.

[b) Boeth. ibid.

« même serait opposé à lui-même. En voilà assez sur « celte opinion. »

Ces dernières lignes sur le tout et les parties nous rappellent l'argumentation de Roscelin que nous a eoDservée le manuscrit de Saint-Victor. Nous avons déjà cité cette argumentation *, et nous la reproduisons ici, en y joignant la réfutation d'Abélard.

« Mon maître Roscelin, dit-il, professait celte opinion « insensée, qu'aucune chose n'est formée de parties; il « réduisait a de purs mots les parties, comme il faisait « les espèces.

« Si quelqu'un disait que cette chose, qui est une mai- « son, consiste en d'autres choses, savoir les murs et les « fondements, il lui opposait celte argumentation : Si « celle cho-e qui est un mur est une partie de cette chose « qui est une maison, comme la maison n'est rien que le « mur lui-même, le toit et le fondement, il en résulte « que le mur sera une partie de lui-même et du reste. « Or, comment pourrait-il être une partie de lui-même? « De plus, toute partie précède naturellement son tout. « Or, comment le mur peut- il se précéder lui-même et « le reste, puisque rien ne peut en aucune manière se « précéder soi-même? »

Abélard réfute Roscelin en ces termes :

« On peut dire du mur qu'il fait partie de lui-même et « du reste, mais en tant que réunis et pris ensemble. « Lorsqu'on dit que la maison est ces trois choses, le « mur, le toit et le fondement, on ne veut pas dire qu'elle « est chacune d'elles prise à pari, mais toutes trois unies « et prises ensemble ; de même le mur est une partie de

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