‹ Fragments de philosophie du moyen âgeChapitre 63 sur 115 · I . I rc soi ic, t. iv, leç. xxi, p. 538, etc · texte numérisé non relu

I . I rc soi ic, t. iv, leç. xxi, p. 538, etc

des questions auxquelles aboutit naturellement cette longue) exposition des faits.

Il ne faut pas s'y tromper : l'école que fonda Abélard n'estpasune école éclectique; c'est même précisément tout le contraire. Le drapeau de l'éclectisme est ce grand mot de Leibnitz : « Tous les systèmes sont vrais en grande « partie par ce qu'ils affirment; ils sont faux par ce qu'ils « nient. » L'éclectisme, s'il est profond, doit donc cire positif; il doit emprunter aux écoles rivales toutes leurs parties positives, et ne leur laisser que leurs parties négatives, leurs contradictions et leurs querelles. L'éclectisme, au douzième siècle, dans la querelle des universaux, eût consisté a discerner dans le réalisme et le nominalisme les vérités essentielles sur lesquelles ces deux systèmes reposaient, et a les réunir, à les organiser dans le sein d'un système plus vaste. Ce n'est point là ce que fit Abélard. Au lieu de mettre à profit les trésors de l'école réaliste, dépositaire de tant de vérités, toujours anciennes et toujours nouvelles, il se borna a la combattre, et il ne lui emprunta aucune maxime positive: il n'eut guère de réaliste que la négation du nominalisme. Il est vrai qu'il emprunta davantage à l'école nominaliste : il y avait été formé, et s'il était d'un parti, il était de celui-là. A l'égard du réalisme, il n'est qu'adversaire; a l'égard du nominalisme, il est adversaire sans doute, car il le combat dans ses conséquences excessives; mais il en garde l'esprit et le principe fondamental, à savoir que rien n'existe que l'individu, et dans l'individu rien que d'individuel. On pourrait donc avancer que l'école fondée par Abélard est une branche nouvelle, un développement du nominalisme; développement où les principes nomina-

listes, dégagés des extravagances qui les décriaient, ont pu reparaître a la lumière, se soutenir contre les principes de l'école opposée, et faire leur chemin à travers les siècles. Ce rapport du prétendu système intermédiaire d'Abélard avec le nominalisme est attesté par l'histoire ; car dans l'histoire le rôle le plus marqué d'Ahélard, comme philosophe, est sa querelle avec Guillaume de Champeaux. : or, l'adversaire public et constaut de Guillaume de Champeaux était, qu'il le sût ou qu'il l'ignorât, un allié de Roscelin ; et c'est peut-être par le sentiment confus de cette vérité qu'à une certaine distance, et quand le temps eut mis en ouhli les intentions et fait paraître les choses sous leur véritable jour, plus d'un historien1 a raugé Abélard dans l'école nominaliste.

En effet, examinons le conceptualisme en lui-mcme, et nous reconnaîtrons aisément que ce n'est pas autre chose qu'un nominalisme plus sage et moins conséquent. D'abord; le nominalisme renferme nécessairement le conceptualisme. Abélard argumente ainsi contre son ancien maître 2 : Si les universaux ne sont que des mots , ils ne sont rien du tout, car les mots ne sont rien ; mais les universaux sont quelque chose, puisque ce sout des conceptions. Roscelin aurait très-bien pu répondre : Qui a jamais songé a nier cela? Assurément, quand la bouche prononce un mot, l'esprit y attache un sens, et ce sens qu'il y attache est une conception de l'esprit.

Je suis donc conceptualiste comme vous. Mais vous, pourquoi n'étes-vous pas nominaliste comme moi? Dire que les universaux ne sont que des conceptions de l'es-

i. Entre autres, les auteurs de l'Histoire littéraire, t. M, p. 389. 2. Voyez plus haut , p. 171.

prit, c'est dire implicitement qu'ils ne son! que des mois; car, dans mon langage, les mots sont les opposés des choses, et, n'admettant pas que les universaux soient des choses, j'ai dû en faire des mots. Je n'ai rien voulu dire de plus; rejetant le réalisme, j'ai conclu au nominalisme, en sous-enlendant le conceptualisme.

Bien plus , ces conceptions de l'esprit, auxquelles vous avez réduit les universaux, sont, comme vous l'avez démontré, des abstractions, des généralisations, nées do comparaisons plus ou moins étendues. Or, la comparaison, l'abstraction, la généralisation, exigent et supposent un plus ou moins long emploi de la mémoire; et un emploi quelque peu long de la mémoire exige et suppose des signes, un langage, des mots; car les mots ne servent pas seulement à s'entendre avec les autres, mais ils servent d'abord à s'entendre avec soi-même. Pour abstraire et généraliser au point d'arriver à cette conception que vous appelez une espace, il faut des mots, et ces mots-la sont encore plus nécessaires pour s'élever a une abstraction et à une généralisation plus haute, celle du genre. Vous me dites que si les espèces et les genres sont des mots, comme les genres sont la matière des espèces, il s'ensuit qu'il y a des mots qui sont la matière d'autres mots '. Au langage près, qui vous appartient, tout cela n'est pas si déraisonnable. Comme c'est avec des idées moins générales que dans la doctrine même du conceptualisme ou arrive à des idées plus générales, de même c'est avec des mots moins abstraits qu'on fait des mots plus abstraits encore. Il est incontestable que, sans l'artifice du langage, il n'y aurait pas d'universaux, en entendant les universaux comme nous

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